A propos du livre de Christopher Sellers et Joseph Melling (dir.), Dangerous Trade.

« Selon l’endroit où vous vous situez actuellement, les dangers industriels peuvent être nouveaux ou anciens, plutôt ancrés dans l’activité de travail ou plutôt connectés à l’environnement, inconnus ou bien largement reconnus, non réglementés ou au contraire étroitement surveillés ; et cependant, à l’échelle mondiale, ces dangers sont de plus en plus mortels » (page 1). En aspirant à rendre compte des facteurs qui participent de l’incessante transformation de la régulation des risques industriels au XXe siècle dans le monde, Sellers et Melling proposent la notion de « régime des risques industriels » (Industrial Hazard Regime – IHR). Les IHR désignent « ces arrangements, formels comme informels, par lesquels les pouvoirs publics, les intérêts privés et les mobilisations citoyennes ont pris en charge le danger et les dommages liés à l’industrie » (page 4). Articulées autour de cette notion, les treize contributions de l’ouvrage proposent de saisir la constante réorganisation de l’inégale distribution des risques industriels à travers le monde au cours du XXe siècle. Après avoir indiqué les enjeux politiques au fondement de ce projet éditorial, nous résumerons la périodisation proposée, avant d’éclairer trois apports essentiels de ce livre.

L’ouvrage s’attelle d’abord à éroder le lieu commun qui conduit nos « sociétés prospères à considérer les réalisations historiques [en matière de santé au travail et de santé environnementale] comme des acquis inébranlables » (page 195). D’emblée, les auteurs affirment qu’un regard transnational bouscule cette approche et conduit à percevoir la mise à distance géographique des risques comme un procédé d’occultation de leurs effets délétères – cette diversion s’inscrivant parfaitement dans la longue liste des « dispositifs de désinhibition » face aux risques, tels qu’ils ont été décrits par Jean-Baptiste Fressoz[1]. Pour conjurer cette opacité, Christopher Sellers invite à multiplier les « histoires qui éclairent l’apparente absence de [toxiques] dans nos vies afin de nous vacciner contre une part de l’indifférence à laquelle notre ère mondialisée nous incite[2] ».

Répondant à ce cahier des charges, l’ouvrage découpe le XXe siècle en trois « ères ». Le début du siècle serait déjà marqué par une distribution inégale des risques : l’extraction de ressources naturelles dans les espaces sous domination impériale (caoutchouc en Malaisie, pétrole au Mexique, etc.) s’accompagnait d’un encadrement des travailleurs par les entreprises (dans et hors du travail). Les ouvriers devaient ainsi organiser leur quotidien en composant avec les substances délétères qui les entouraient. En parallèle, le développement de l’expertise médicale menait à la reconnaissance de l’origine professionnelle des pathologies dans les pays industrialisés, ouvrant la voie aux mesures de compensation financière des préjudices sanitaires. Une seconde phase s’ouvre avec l’expansion industrielle au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, menant plusieurs scientifiques à déplacer des préoccupations sanitaires auparavant cantonnées à l’intérieur des lieux de production vers une réflexion sur la santé environnementale, en tissant étroitement le sort des salariés à celui des riverains. Ces initiatives participent de l’émergence de conflits du travail et de mobilisations écologistes qui pressent les États à élaborer de nouvelles régulations dans les pays du Nord[3]. Afin de contourner ces mesures, vecteurs de contraintes économiques, des industriels prirent le parti du dumping environnemental pour certaines productions. Enfin, une troisième ère s’ouvrirait avec l’avènement du néolibéralisme et la banalisation d’un « double standard » : des productions similaires seraient désormais assurées au Nord comme au Sud, mais selon des critères distincts. Les auteurs rappellent ainsi que lors de l’explosion de l’usine chimique de Bhopal (Inde) en 1984 (provoquant plus de 3 800 morts), des substances identiques étaient produites par la même entreprise dans une usine de Virginie (États-Unis). Alors que les salariés américains bénéficiaient de fortes qualifications et de dispositifs de prévention, les travailleurs indiens étaient peu équipés et faiblement qualifiés. Le maintien de ces deux sites favorisait une course vers le moins-disant social et environnemental, l’existence de l’usine indienne constituant une opportunité pour mettre sous pression les systèmes de régulation des pays plus prospères.

Le premier apport de l’ouvrage de Sellers et Melling réside dans sa proposition de concevoir les transferts d’industries dangereuses dans le monde comme l’une des modalités du spatial fix[4] . Ainsi, au cours de la dernière décennie, l’usage de gaz naturel liquéfié (GNL) a été présenté par certaines multinationales comme une « énergie propre » et a vu son marché s’étendre. Or, pour être utilisé, le GNL nécessite un traitement provoquant une pollution récurrente. La sociologue Anna Zalik montre que, face aux protestations d’ONG autour des sites d’extraction au Nigeria, la compagnie Shell opta pour poursuivre l’extraction du GNL au Nigeria, tout en délocalisant son traitement au Mexique. Dans la mesure où ce gaz est aisément transportable, ces nouvelles infrastructures forment un spatial fix par lequel le « capitalisme résout certaines de ses contradictions socio environnementales en étendant son emprise territoriale » (page 89). Dans cette configuration, la stratégie industrielle dépasse le strict dumping environnemental : impossible à délocaliser, l’extraction se poursuit dans les régions pourvoyeuses en ressources naturelles, mais l’opération polluante de transformation (générant souvent des profits plus importants que l’extraction) est transférée vers d’autres pays. L’extension de l’emprise spatiale de ces productions apparaît comme un moyen pour émietter, sinon contourner, les conflits environnementaux.

Dans un second mouvement, plusieurs articles reviennent sur les stratégies patronales déployées pour réduire au silence les protestations. En revenant sur des enquêtes médicales menées dans des lieux de travail au XIXe siècle, plusieurs auteurs soulignent que la science fut rapidement mise au service de l’expansion technique et industrielle[5]. L’usage des données scientifiques favorise ainsi l’adoption de dispositifs de compensation financière des risques. Alfredo Menendez-Navarro (en se fondant sur l’étude des mines d’Almaden en Espagne[6]) indique que, dès le début du XXe siècle, le recours à une conception restrictive des preuves médicales fut une ressource opposée aux résistances ouvrières. En observant l’indemnisation des maladies de l’amiante en Écosse, Barrey Castlemann et Geoffrey Tweedale rappellent que ces mesures offrirent finalement « une protection économique plus forte pour l’industrie que pour les salariés » (page 183). L’indemnisation du préjudice favorise la poursuite de l’activité incriminée, au détriment de la suppression des nuisances : la France n’échappe pas à ce paradigme en adoptant la loi sur les accidents du travail (1898) et les maladies professionnelles (1919).

De nombreux contributeurs de l’ouvrage identifient finalement le dispositif le plus pérenne des stratégies industrielles en matière de prévention des conflits sanitaires et environnementaux : la réaffirmation constante d’une démarcation entre l’intérieur et l’extérieur des lieux de production. Les premiers régimes de régulation témoignent ainsi d’une focalisation sur « la recherche des risques industriels dans les confins étroits de la production » (page 200). L’apparente évidence de cette frontière masque pourtant un vaste arsenal de lois et de dispositifs administratifs qui garantissent cette séparation et pèsent lourdement sur l’organisation des mobilisations collectives. D’un côté, des salariés opposés à l’usage d’une substance nocive s’appuieront fréquemment sur le droit du travail, agissant à l’intérieur de l’entreprise (sinon dans le périmètre de la relation salariale). Les employeurs peuvent ainsi répondre par l’application du paradigme de la compensation financière des risques, en revalorisant les indemnités. De l’autre côté, les associations environnementales se positionneront en fonction de critères (et de lois) relevant de la protection de la santé publique ou de l’environnement. Ces dispositifs qui assurent la pérennité de cette séparation intérieur/extérieur du travail sont aussi la source intarissable de la controverse entre « emploi » et « environnement », donc l’obstacle le plus constant à l’émergence de mobilisations inclusives.

Pourtant, les résistances n’ont pas manqué, au Nord comme au Sud. Plusieurs contributions insistent ainsi sur la richesse des mobilisations communes de scientifiques critiques et de salariés. Stefania Barca souligne combien les mobilisations italiennes en matière de santé environnementale, au cours des années 1970, doivent à la réalisation d’une expertise conjointe par des salariés de la chimie et des médecins[7]. Fréquemment, ces derniers étaient conduits à animer des réunions où se rencontraient salariés et riverains : ces échanges offrent un tissu de ressources communes aux acteurs de ces luttes. De la même manière, Barbara Allen compare deux procédures juridiques engagées autour de sites pétrochimiques dans la « Cancer Alley » (Louisiane, États-Unis) et à Marghera (Italie). La démarche américaine est portée par un groupe de médecins et d’avocats en se fondant sur la production de savoirs « traditionnels », alors que la mobilisation italienne fut initiée par des ouvriers qui se lièrent à des scientifiques et des associations de riverains, en s’appuyant à la fois sur des études de laboratoire et sur une « épidémiologie populaire », c’est-à-dire en mobilisant les observations directes des salariés ou des riverains. Seule cette seconde procédure, associant des formes de savoirs plurielles et des groupes sociaux plus divers, semble « apte à attirer suffisamment de ressources publiques et institutionnelles afin de changer la politique et les pratiques environnementales (…). L’issue de ces deux cas témoigne de la force d’un groupe hétérogène par opposition à la faiblesse d’un autre groupe homogène » (page 165).

Enfin, à l’encontre d’une approche qui conduirait à percevoir les communautés des pays du Sud comme des victimes passives des productions dangereuses, Daniel Renfrew souligne que des coalitions scientifiques-salariés remportent aussi des victoires dans un pays comme l’Uruguay en se mobilisant face aux retombées sanitaires liées au recyclage du plomb. Toutefois, au Nord comme au Sud, il souligne que ces rapports de forces se condensent dans l’adoption de normes étatiques de régulation qui restent pensées et appliquées à l’échelle nationale. Sur ce point, les auteurs concluent en soulignant que, paradoxalement, de récentes mobilisations portées par des réseaux militants transnationaux privilégieraient désormais une action visant à faire pression sur les multinationales, plutôt que sur les États ou les organisations internationales. Dans cette perspective, ce seraient ainsi « les entreprises multinationales elles-mêmes qui [deviendraient] le véhicule pour une transformation transnationale » (page 204).

En dépit de cette conclusion (excessivement) optimiste, l’ouvrage remplit son objectif d’exhumer des récits qui permettent de rappeler que nos sociétés contemporaines restent lourdement affectées par les industries les plus délétères. Il constitue aussi un rappel efficace de la persistance, tout au long du XXe siècle et jusqu’à nos jours, des stratégies industrielles visant à contrecarrer les mouvements porteurs d’alternatives sociales et environnementales.

Renaud Becot. Publié dans le numéro 26 de Contretemps.
Christopher Sellers et Joseph Melling (dir.), Dangerous Trade. Histories of Industrial Hazard Across a Globalizing World, Philadelphia, Temple University Press, 2012.

[1]    Jean-Baptiste Fressoz, L’apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique, Paris, Le Seuil, 2012.

[2]    Christopher Sellers, « Cross-nationalizing the History of Industrial Hazard », Medical History, 54, 2010, p.339.

[3]    L’exemple de la « maladie de Minamata » au Japon est absente de l’ouvrage de Sellers et Melling. Pourtant, Paul Jobin proposait la notion de « maladie industrielle » pour décrire une mobilisation dans laquelle les préoccupations des salariés furent étroitement liées à celles des riverains, en vue de dénoncer les effets délétères de l’usage du mercure. Voir Paul Jobin, Maladies industrielles et renouveau syndical au Japon, Paris, EHESS, 2006.

[4]    La notion est forgée par le géographe David Harvey. Pour une introduction à ce concept en français, voir Razmig Keucheyan, « David Harvey : le retour du marxisme », Contretemps Web, 6 décembre 2011 [En ligne].

[5]    Sur la postérité de « l’asservissement de la science » en France, voir Annie Thébaud-Mony, La science asservie. Santé publique : les collusions mortifères entre industriels et chercheurs, Paris, La Découverte, 2014.

[6]    Pour un aperçu en français, voir Alfredo Menendez-Navarro, « Du déni à la flatterie : de la pneumocomiose du mineur de charbon comme maladie professionnelle en Espagne (1930-1944) », Judith Rainhorn (dir.), Santé et travail à la mine, XIXe-XXIe siècle, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2014. Consulter l’article en ligne via http://goo.gl/4yprkC [Consulté le 10 janvier 2015].

[7]    Pour un aperçu en français, voir Stefania Barca, « Travailleurs et écologistes de tous les pays, unissez-vous ! », Contretemps Web, 23 juin 2014 [En ligne].

 

 

 

 

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