A propos du "protectionnisme solidaire"

« Protection solidaire », c’est devenu l’expression en usage. Peut-être vaudrait-il mieux parler d’une autre régulation des échanges. Le mot protectionnisme garde toujours un peu en lui la connotation qu’il faut se protéger de l’autre, que l’adjonction de l’épithète « solidaire », pour signifier que l’on ne prône pas le repli sur soi, ne suffit pas à clarifier.

Le cœur du problème, c’est celui de la mise en concurrence généralisée organisée par le capitalisme. Mise en concurrence des travailleurs et des territoires, odieux chantage qui s’exerce sur les individus et les collectivités : si vous augmentez le salaire minimum et la protection des travailleurs, si vous voulez nous contraindre à la moindre responsabilité sociale, environnementale ou fiscale… on déplacera l’activité ailleurs, et les « zones franches » qui se disputent les investisseurs ne manquent pas.
Dans les pays anciennement industrialisés, cette mise en concurrence est présentée comme des « contraintes externes » dont l’origine et le maintien ne sont jamais interrogés., ni même évoqués, ces « contraintes » sont là, incontestables et incontournables. Comme si c’était des faits de nature, le cours naturel de l’économie ou de la dynamique des échanges… Cette mise en concurrence se dissimule sur la recherche de compétitivité, terme qui peut renvoyer à l’excellence des savoir-faire ou à une gestion avisée. Mais dès qu’on y regarde d’un peu plus près, qu’on se penche sur les délocalisations, la compétitivité, mise à nu, ce n’est rien d’autre que la mise en concurrence des travailleurs.

Or si cette mise en concurrence exerce une pression formidable sur le politique, si elle tient en tenaille les Etats, il ne faut jamais oublier que ce sont des décisions politiques qui en sont à l’origine et qui l’approfondissent chaque jour.
Il faudra qu’un jour des historiens du libéralisme recensent et démontent l’enchevêtrement de ces mesures. Au départ, aux Etats-Unis, il y a eu le « choc Volker » en 1979, qui a donné au dollar et aux capitaux une « force de frappe » pour multiplier les acquisitions, les fusions-acquisitions et autres processus de transformation du capital. Il y a surtout eu les lois qui ont organisé la mobilité des capitaux et leur liquidité : désormais si les frontières contrôlent sévèrement la circulation des hommes, elles n’existent plus pour l’argent, dont la volatilité sur le globe est quasiment sans limites. Désormais les capitalistes ne sont plus propriétaires d’une usine ou de toute autre unité de production ; ils sont propriétaires des capitaux qui contrôlent l’usine et peuvent du jour au lendemain s’en retirer pour aller ailleurs. À quoi il faut rajouter toutes les dispositions qui instaurent le libre-échange, induisant une circulation absurde des marchandises du point de vue économique et écologique.

Donc ce sont des décisions politiques qui sont responsables de la libre circulation des capitaux et des marchandises, induisant un processus de concurrence généralisée, et les gouvernements continuent à prendre des dispositions qui asservissent toujours plus l’intérêt public aux intérêts privés, comme par exemple le statut des travailleurs détachés ou les tribunaux d’arbitrage contenus dans le CETA…

Et si les « contraintes externes » ne sont pas des faits de nature mais le résultat de décisions politiques, la conclusion s’impose : ce sont d’autres décisions politiques qui sont à prendre pour sortir cette mise en concurrence généralisée. Mais le chantier est énorme. Les quelques décennies de «mondialisation » de l’exploitation ont détruit les économies traditionnelles, et ont considérablement accru les interdépendances. Un simple retour en arrière n’est plus possible. Il nous faut inventer une autre mondialisation solidaire. Tout reste à faire même sur le plan conceptuel. Mais une chose est sûre, il faut sortir de cette circulation sans entrave des biens et des capitaux, il faut rétablir une régulation des échanges qui tienne compte de la diversité des situations et qui enclenche partout des processus vertueux de création d’économies locales pour répondre aux besoins des populations.

Car il faut bien nous en souvenir : si notre expérience nous fait ressentir la concurrence avec les pays d’Europe orientale ou du Sud-Est asiatique, les besoins de protection sont largement réciproques. Il n’y a pas de peuples gagnants à la mise en concurrence. C’est parmi les pays les plus pauvres que les effets de en sont les plus féroces. Il a toujours quelque part sur la planète quelqu’un qui pourra faire le même travail pour moins cher. Dans les ilots industriels qui accueillent les délocalisations, les emplois n’offrent qu’un accès au revenu limité et précaire. Dans le reste du pays, les habitants continuent à se débrouiller comme ils peuvent dans la spirale du sous-développement, parfois aggravées par le saccage des ressources naturelles.

Il y a urgence à inventer autre chose !

@Waouh76

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Auteur: 
Eve76