Quand les entreprises récupérées s'organisent par branche professionnelle

Dès 2001, les entreprises récupérées par les travailleur-se-s (ERT) en Argentine ont ressenti le besoin de se fédérer au sein d'organisations spécifiques. A cela au moins deux raisons, elles n'étaient pas ou peu soutenues par les organisations syndicales (à l'exception de l'Union ouvrière métallurgique de Quilmes et, plus tardivement, la fédération de l'imprimerie de Buenos Aires) et elles ne se sentaient pas représentées par le mouvement coopératif traditionnel. Elles devaient donc se doter d'une forme de représentation susceptible d'être un interlocuteur crédible face aux pouvoirs publics mais également pour développer des liens organiques entre elles. A l'époque, le Mouvement national des entreprises récupérées (MNER) joua un rôle prépondérant dans la transmission d'expériences et la solidarité avec les nouvelles coopératives, ce qui leur a permis d'acquérir une plus grande visibilité sociale, politique et médiatique. Entre 2002 et 2004, l'importante vague de récupération d'entreprises par les travailleur-se-s en a largement bénéficié et son intervention a été dans bien des cas décisive.

L'impérieuse nécessité de se fédérer au niveau sectoriel

Mais au-delà des péripéties et des divisions résultant de divergences politiques et organisationnelles qui ont pu surgir par la suite, la nécessité de s'organiser d'un point de vue sectoriel est apparue essentielle. Ce n'est probablement pas un hasard, si le secteur de l'imprimerie a été précurseur dans ce domaine, d'autant qu'il représente 10% des ERT du pays et 17% des nouvelles récupérations conquises au cours de la période 2010-2013i. De plus, ce secteur a bénéficié d'un fort taux de syndicalisation et, à présent, d'un soutien actif des syndicats de branche dans les processus de récupération, ce qui est loin d'être la règle dans d'autres secteurs d'activités. Ce secteur s'appuie également sur une forte tradition de syndicalisme révolutionnaire (le syndicat des typographes de Buenos Aires fut créé en 1857) et une conscientisation politique élevée. Le Réseau coopératif de l'imprimerie (Red Gráfica cooperativa) a été créé en 2007 et n'a cessé de se développer jusqu'à regrouper aujourd'hui une trentaine de coopératives associées ou reliées dans l'ensemble du pays Il a ensuite été imité par d'autres secteurs productifs, tels que la métallurgie, le textile, l'agroalimentaire et le secteur de la viande.

Plutôt que de rester isolées dans un système capitaliste concurrentiel, les coopératives de l'imprimerie ont opté pour le regroupement en réseau afin de développer des politiques communes en vue de mutualiser les investissements productifs, les achats, le stockage, la production, la qualité, la recherche et développement, les ressources humaines, la formation, la planification stratégique et opérationnelle, le financement, la commercialisation, la diffusion et la publicité.

Les avantages économiques et sociaux de l'intégration sectorielle

Ce réseau permet de garantir la soutenabilité économique et sociale des coopératives associées à partir des bénéfices et des potentialités que permet l'intégration sectorielle :

  • la mise en pratique de l'inter-coopération humaine, économique et financière,

  • la synergie produite par le travail mutualisé,

  • les bénéfices générés par les économies d'échelle,

  • l'optimisation des processus à travers les réductions de structures,

  • l'accès à des services communs financés par l'ensemble,

  • l'élargissement du marché par la complémentarité de ses produits et ses servicesi.

Le réseau s'est doté d'une technologie de pointe qui lui permet d'assurer une gamme de produits très large et d'obtenir des marchés de l’État.

A titre d'illustration, ce ne sont pas moins de quatre coopératives qui assurent en complémentarité la photocomposition, le design de la couverture, la pré-impression et l'impression de la série de livres de la collection « Bibliothèque Économie des travailleurs » publiée par les éditions Continente.

Red Gráfica cooperativa regroupe plus de 500 travailleurs associés, qui bénéficient d'une formation technique et professionnelle solide leur permettant de réaliser un travail de qualité reconnu sans être soumis aux mêmes critères de productivité et de rentabilité que le secteur privé classique et ainsi tendre à éliminer les processus d'auto-exploitation.

Lire la suite sur le site de l'association pour l'autogestion :

http://www.autogestion.asso.fr/?p=4773

 

i Andrés Ruggeri, « ¿Que son las empresas recuperadas? », Peña Lillo, Edeciones Continente, Abril de 2014. Une version en français paraîtra par les éditions Syllepse en avril 2015.

i Voir le site de Red Gráfica Cooperativa : http://www.redgraficacoop.com.ar/?page_id=19

 

Blog
Auteur: 
Richard Neuville