Que faire face aux bérézinas annoncées de la gauche institutionnelle ?

Pour construire une stratégie d’émancipation, mieux vaut prendre la mesure de l’ampleur des chantiers à venir. Et se situer sur le temps long des cheminements idéologiques nécessaire à la production de résistances fortes et à l’élaboration d’un projet.

Martine Aubry continue, dit-elle, de souhaiter la réussite du quinquennat de François Hollande. Elle dit même qu’il serait encore temps de changer de politique ! En réalité, personne n’y croit, mais il faut faire semblant et prendre date, quand on est une éléphante du Parti socialiste. La prochaine période s’écrit inexorablement, tant les choix structurants ont déjà été faits par le gouvernement, avec le soutien de sa majorité parlementaire. Ce ne sont pas les abstentions de quelques dizaines de députés qui changeront la donne : elles sont courageuses mais malheureusement dérisoires quand il faudrait des ruptures franches.

Un scénario catastrophe

Les prochaines étapes, donc, sont écrites, et elles permettent de s’autoriser à transformer le nom propre Bérézina en nom commun susceptible d’être mis au pluriel : bérézinas. Tout d’abord, un nouveau budget d’austérité tous azimuts : ponctionner encore et encore des ministères exsangues, réduire les dotations des collectivités territoriales, serrer toujours plus la vis à la Sécurité sociale… Les propos du Président de la République affirmant devant les autres pays de l’Union européenne qu’il n’y a pas d’austérité en France fonctionnent (mal) comme un déni. Tout comme le rejet du terme d'austérité par François de Rugy, co-président du groupe EELV à l'Assemblée nationale, lors de la présentation du budget 2015. Ce n’est pas parce que la politique mise en œuvre ici n’est pas celle qui prévaut en Grèce, au Portugal et en Espagne qu’elle n’est pas une politique d’austérité !

Cette politique est une politique d’austérité car elle vise essentiellement à baisser les moyens consacrés à l’action publique, en dehors de toute prise en compte des problèmes et des besoins sociaux, éducatifs et écologiques de la société. Ainsi, elle inverse la fin et les moyens : l’action publique devrait être pilotée en énonçant des ambitions et des objectifs (égalitaires, sanitaires, environnementaux…) avant de déterminer les priorités et d’en fixer les moyens, en incluant bien sûr les besoins de recettes supplémentaires. Aujourd’hui, à l’inverse, on gère pour satisfaire la contrainte comptable, et les objectifs viennent après. On pourra toujours parler ensuite d’évaluer les politiques publiques !

Peu importe pour le pouvoir que même l’Association des Départements de France, dominée par les élus socialistes, condamne cette politique et s’apprête à faire subir au Premier ministre une nouvelle bronca, après celle qu’il a essuyée au congrès de l’Association des Régions de France, le 10 octobre… Au passage, il parait que Manuel Valls s’est offusqué de ce que les applaudissements soient chiches lors de ce rendez-vous en principe fort aimable ; il est vrai qu’il eût mieux valu sortir le goudron et les plumes. Du 5 au 7 novembre, le congrès de l’ADF se déroulera après la parution d’un nouveau rapport de la Cour des comptes, qui s’attache à stigmatiser la hausse des dépenses des collectivités et celles de leur endettement comme une dérive irresponsable : il faut satisfaire aux exigences de l’Union européenne ! Les présidents des Départements, de droite et de gauche, rappelleront ces vérités : au fil des ans, le législateur, gauche et droite confondues, a donné de nouvelles compétences aux collectivités (par exemple en matière de soutien aux personnes âgées et aux personnes handicapées ; il a transféré des compétences majeures de l’État - telle la gestion du RSA ou celle des personnels des collèges - vers les Départements) ; d’autre part, les dépenses sociales sont étroitement corrélées à la hausse de la précarité et du chômage.

Pour faire passer la pilule de l’austérité, le médecin Valls utilise les ficelles habituelles de la droite : haro, donc, sur les dépenses publiques, nécessairement synonymes de gabegies, et haro ces jours-ci, sur les chômeurs, confirmant l’intention gouvernementale de réduire leurs droits. D’autres boucs émissaires suivront, car dans le nouvel ordre idéologique, il en faut sans cesse, qui servent à porter les responsabilités que n’assument plus jamais les "(ir)responsables politiques". À propos de boucs émissaires, on peut sans prendre de grands risques s’alarmer de ce que le gouvernement n’hésitera pas à mettre un coup de barre sur les thèmes sécuritaires, si cela peut lui servir : après les chômeurs et les fonctionnements, haro sur les quartiers populaires, les Arabes, les musulmans, les Rroms... la question est seulement : qui seront les prochains ? Car il n’y a plus de barrières à la trahison idéologique.

Nouvelles hécatombes électorales en vue

À côté de cette bérézina idéologique, il y aura les nouvelles bérézinas électorales, après celle des municipales de mars 2014 et la perte du Sénat en septembre. Dès mars 2015, une majorité des 53 départements dirigés par le PS est tout à fait susceptible de passer à droite.

Certains s’interrogent sur les effets de telles alternances dans la mesure où, pressurisés par la hausse des dépenses sociales obligatoires et les pertes de recettes de l’État, les Départements dirigés par des élus de gauche ont du mal à se singulariser. Cependant, évitons de tout jeter trop vite par dessus bord. Les Départements, et vraiment plus ceux de "gauche" que ceux de "droite", mènent de nombreuses expérimentations sociales, éducatives et culturelles, souvent ignorées ; ils pratiquent largement la gratuité ; ils sont des soutiens indispensables à de très nombreuses associations, dans de nombreux champs ; et ils portent des investissements publics essentiels pour l’avenir des territoires.

Neuf mois après les élections départementales, il s’écrit en ce moment que la majorité (si l’on peut dire !) perdra la plupart des Régions (dont l’emblématique Région Île-de-France, seul pôle ayant le poids des grandes métropoles européennes, dont l’UE veut favoriser la mise en compétition). Alors que le gouvernement souhaite conforter cet échelon territorial en renforçant ses domaines actuels de compétences et en lui transférant la gestion des routes départementales et celles des collèges (et de leurs personnels techniques) - tout en construisant les métropoles qui leur feront de l’ombre -, les collectivités qui lui correspondent vont aussi tourner le dos au gouvernement et au PS. De fait, il n’y a rien dans la visibilité de ces collectivités qui puisse contrebalancer le rejet d’ensemble du non-projet non "socialiste".

Au total, il faut prendre la mesure de ces pertes, car elles profilent non pas un rééquilibrage entre la gauche et la droite, comme il y en a eu régulièrement depuis des décennies, mais la conquête d’une hégémonie institutionnelle de la droite, sur fond d’effondrement du Parti socialiste et en l’absence d’alternative.

Finissons le scénario catastrophe, que nous voudrions croire démontable : la montée de la candidate du FN et celle de ses relais locaux, et la droite en force pour les élections de 2017, surtout si elle réussit à désigner Alain Juppé, dont la surface de rassemblement est plus large que celle de Sarkozy. Notons d’ailleurs que, pour beaucoup, ce candidat qui rassure serait, à la différence de Sarkozy, un recours contre le Front national, capable d’incarner comme Chirac en 2002 la "mobilisation de la République".

Vous avez demandé la gauche ? Ne quittez pas…

Dans ce paysage de désolation, que reste-t-il ? Du côté de la gauche de transformation sociale et écologique, la remise à flot du Front de gauche, engagée lors de la rencontre nationale le 6 septembre, devrait se poursuivre, à vitesse d’escargot. Une réunion est ainsi prévue le 7 décembre. En attendant, des collectifs et des assemblées locales continuent d’exister, et certains fronts thématiques continuent de se réunir. Et les composantes mènent leurs barques respectives.

Le Parti de gauche affirme sa nouvelle orientation : lancement du mouvement pour la VIe République, qui a franchi, à l’heure où ces lignes sont écrites, 49 000 signatures ; sortie du nouveau livre de Jean-Luc Mélenchon, L’ère du peuple. L’ancien président du PG développe sa ligne dans L’Humanité(1) : la VIe République (et non l’écosocialisme, précédemment porté aux nues) est pour lui « la stratégie révolutionnaire de notre époque », mais il considère à nouveau le Front de gauche comme « un point d’appui de tout futur populaire dans ce pays. » Avec une exigence : « il faut que nous nous retrouvions d’abord sur une stratégie électorale. »

De son côté, le Parti communiste est taraudé par les difficultés liées à la préparation des élections départementales. Son problème est de ne pas être pris dans le tourbillon de rejet du PS (ou plutôt d’y être le moins possible), alors même qu’il est généralement membre des exécutifs des Départements à présidence socialiste. À l’occasion de ce scrutin, trois départements attireront particulièrement l’attention : le Val-de-Marne et l’Allier, dont il détient actuellement la présidence, et la Seine-Saint-Denis, dont il a perdu la présidence en 2008 au profit du PS, où désormais la droite menace de l’emporter, mais où le Front de gauche reste fort. Notons que le Conseil national du PCF vient de déclarer qu’il n’aura pas d’alliance avec les soutiens locaux du gouvernement et que le parti entend contribuer à « créer une alternative de gauche crédible aux prochaines élections départementales pour dire non à l'austérité ».

Enfin, Ensemble ! tente de faire entendre la voix d’une vraie relance du Front de gauche et de sa transformation pour lui donner la force d’une dynamique citoyenne, tout en s’attachant à dynamiser les espaces de mobilisation susceptibles de dépasser le clivage entre mouvement social et alternative politique : « Il est temps d’en finir avec une séparation dépolitisante du "social" et du "politique". Les exigences sociales portent par elles-mêmes de gros enjeux politiques de société : il faut l’assumer. De leur côté, les forces politiques peuvent beaucoup apprendre des mouvements sociaux. Il est temps de converger et d’agir ensemble sans que personne ne soit à la remorque de quiconque. » Et de proposer « pour construire les convergences entre forces politiques de gauche, écologistes, forces du mouvement social, de co-construire, nationalement et sur tout le territoire, des Assises contre l’austérité et pour la transformation sociale et écologique ».

Et du côté syndical ? Après la molle journée de mobilisation interprofessionnelle du 16 octobre, les confédérations sont entièrement absorbées par l’échéance du 4 décembre prochain. Ce jour là, pour la première fois, auront lieu des scrutins qui concerneront les trois Fonctions publiques : la Fonction publique d’État, la Fonction publique territoriale et la Fonction publique hospitalière. Au total, plus de 5,2 millions d’agents sont appelés à élire leurs représentants aux Comités techniques (CT) et Commissions administratives paritaires (CAP) des trois Fonctions publiques ainsi que les Comités consultatifs nationaux (CCN). C’est là un enjeu majeur pour les directions syndicales, qui entendent ainsi mesurer leur audience et renforcer leur poids dans les instances représentatives… comme si par la magie électorale le dialogue social promis par le gouvernement pouvait être réellement relancé alors que toute la pratique du Premier ministre témoigne qu’il s’en moque.

De fait, les discours syndicaux diffusés à l’occasion de ces élections restent de manière générale entièrement pris dans la gestion du capital de sympathie dont les organisations jouissent encore, dans la Fonction publique un peu plus qu’ailleurs. Tout se passe comme si les syndicats de salariés se considéraient comme non concernés par la crise de la représentation et de la démocratie, ou, si elles y portent intérêt, comme si elles étaient totalement démunies face à cette crise. Sans parler de réinvention de l’action syndicale, même les enjeux de convergences entre les syndicats portant des idées en rupture avec l’austérité ne sont pas pris en charge : pas d’alliance entre la CGT, la FSU et Solidaires à l’occasion de ce scrutin, qui aurait pu être le moment d’affirmer la force d’un syndicalisme de combat.

Enfin, si l’on voulait ici être complet, il faudrait évoquer d’une part l’état du tissu associatif, fortement fragilisé pour de nombreuses raisons, existentielles (liées notamment aux évolutions des modes d’engagement citoyen) ou conjoncturelles (liées par exemple aux baisses de financements publics) ; d’autre part les formes émergentes de mobilisation, qui en France restent jusqu’à présent très ponctuelles, timides, à l’inverse de celles qui ont existé en Espagne ou aux États-Unis par exemple.

Que faire dans ce paysage délétère ?

Si l’on met de côté l’envie d’aller à la pêche en attendant des jours meilleurs, et si l’on se situe donc dans l’idée de faire bouger les lignes, on peut essayer d’identifier des possibilités existantes, des possibles à construire, en prenant garde aux impasses, pour les éviter.

Les possibilités concrètes ont d’abord pour nom la critique de l’ordre existant : il existe pour cela nombre de points d’appui intellectuels, des livres et des apports théoriques variés, qui refusent de se satisfaire de la société telle qu’elle va. Là se joue la formulation de cohérences nouvelles, à partir de l’expérience locale ou thématique aussi bien que dans le prolongement de réflexions déjà anciennes.

Les possibilités concrètes ont aussi pour nom la multitude des expressions de résistances et de refus, face à des situations inacceptables ou des projets scandaleux. Nous en avons l’exemple fort de la résistance contre les grands projets inutiles, dont la longue lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Dans ces dynamiques, il s’agit à la fois résolument de compter sur l’individu, sur les pratiques de chacun, et de converger, s’unir, décider ensemble pour se donner de la force.

Cependant, force est de constater que ces résistances - il y en a toujours eu - sont globalement impuissantes d’une part à régler ne serait-ce que les situations qu’elles concernent, d’autre part à ouvrir des brèches durables ou élargir les sujets qu’elles embrassent. Sauf à ne pas voir qu’une stratégie qui focaliserait toute l’énergie sur la mobilisation individuelle et sur des thèmes ressemble à ce qui se fait sans succès depuis trente ans, ne faut-il pas interroger cette impuissance ?

De la même manière, il existe des expériences autogestionnaires, qui ont le grand mérite de tenter, à des niveaux locaux ou face à des problématiques spécifiques, de mettre en place des alternatives. Mais il faut en voir aussi les limites : elles demeurent encore le plus souvent centrées sur elles-mêmes, tant il est vrai que, contraintes par un environnement largement marchandisé, elles ne peuvent être des solutions magiques.

Un parti pris à assumer

Les possibles ont pour nom le parti pris d'affirmer qu'un autre monde est possible et nécessaire. Il ne s’agit pas d’en faire une démonstration scientifique, ou d’en faire un axiome économique. Il s’agit de se placer volontairement et explicitement dans l’idée d’une autre option globale. C’est la position du chercheur en santé qui, face à une maladie aujourd’hui incurable, prend le parti d'affirmer qu’il en sera autrement demain. C’est un puissant moyen de ne pas se laisser emprisonner par la conviction dépressive, qui donne raison aux adversaires de l’émancipation, qu’en définitive rien n’est possible.

À l’inverse, les impasses et les fausses bonnes idées consistent, par exemple, à penser qu’il existerait déjà une alternative parlementaire, et dans la société, pour un programme de changement : il n’en existe pas, et le quotidien de la vie parlementaire ne cesse d’en témoigner ; certes, les soubresauts provoqués par les parlementaires socialistes en colère sont positifs parce qu’ils expriment des désaccords et manifestent la situation de crise actuelle, mais que changent-ils vraiment ?

Autre impasse : considérer que la formulation de propositions "crédibles", et tout particulièrement la déclinaison détaillée de réformes, doit être le cœur du moteur alternatif. En fait, il ne sert à rien de rivaliser avec les technocrates de l’ENA. Au cœur du moteur alternatif, pour transformer la société, il faut surtout que de nouveaux possibles se dessinent : ils ne seront pas ouverts par des réflexions et des propositions qui composent avec les prétendues contraintes actuelles, dont l’énoncé sert précisément à dire que rien d’autre que la politique menée n’est possible ; les possibles peuvent s’ouvrir par l’affirmation que nous avons une autre idée des rapports sociaux, que nous voyons autrement les finalités de l’action politique en général et de l’action publique en particulier. Au total, il importe désormais de se situer sur le temps relativement long, du combat des idées, du changement des représentations et des comportements, au lieu de prétendre à la magie de programmes auxquels plus personne ne croit. Cela sera utile pour affronter les urgences du temps présent.

Michèle Kiintz et David Loudan, le 17 octobre 2014. Publié sur le site de Cerises.

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