Que faire face à un système politique à bout de souffle ?

Après le terrible désaveu du Parti socialiste et le score historique du Front national, symptômes de la crise politique, François Hollande et Manuel Valls entendent coûte que coûte poursuivre la mise en œuvre de leur orientation libérale. Ceux qui suivront peu ou prou cette logique mortifère choisissent le suicide politique. Que faire d’autre ?

La France s’est singularisée au mauvais sens du terme, et à plusieurs points de vue, ce 25 mai, preuve que la situation n’y est pas tout à fait la même que dans nombre des pays de l’Union européenne. Non seulement les résultats expriment l’enfoncement du pays dans une crise politique déjà là depuis longtemps, mais l’analyse des motivations des électeurs et l’écoute des commentaires des responsables politiques conduisent à questionner toutes les démarches politiques à l’œuvre jusqu’à présent.

Déclaration surréaliste de Valls

En Grèce, en Espagne, au Portugal et en Irlande, notamment, l’austérité est sévèrement sanctionnée, et les listes de la gauche d’alternative obtiennent de bons, voire d’excellents scores. En France, deux constats : d’une part, le PS subit une claque magistrale et EELV une revers cinglant ; d’autre part, le Front de gauche fait un score médiocre, tandis que le NPA et LO sont dans les choux. On notera tout de même que tout le monde a compris l’imposture de la position du PS consistant à s’exprimer « contre l’austérité à Bruxelles » tout en menant une politique d’austérité à Paris.

Et que dit le Premier ministre devant une telle situation ? On se frotte les yeux… Il ne s’embarrasse même pas d’un quelconque "Je vous ai compris", ou des formes habituelles de mea culpa, hypocrites mais contrits. Surjouant le volontarisme, il fait le soir des élections une déclaration de politique générale, réaffirmant sa volonté d’une fuite en avant libérale : baisse des dépenses publiques, réforme territoriale… Bref, il persévère dans le sens même de la politique qui vient d’être sanctionnée et, en substance, propose à qui veut d’aller à Canossa ensemble.

Quant au Front de gauche, avec ses 6,61 % (contre 6,17 % en 2009), il perd un député européen (là où le PCF a refusé de jouer le jeu d’un Front de gauche pluraliste) et regarde les grands continuer à jouer : l’extrême-droite et la droite.

Cette dernière n’a aucune politique de rechange - et pour cause puisque c’est sa politique qui est menée -, et est elle-même empêtrée dans ses querelles et ses scandales. À l’UMP, la solution Juppé parait de plus en plus jouable, que ce soit face à un PS en déroute ou face à un FN menaçant.

Poids de l’abstention, montée du Front national

Cependant, l’essentiel de ce qui s’est passé est ailleurs, bien sûr. L’essentiel est dans la puissance de l’abstention, dans le niveau atteint par le Front national, dans l’affaiblissement des partis de gouvernement, dans la dispersion des votes sur les nombreuses listes en présence… La puissance de l’abstention ? C’est une participation de 42,3 %, et encore on ne tient pas compte des très nombreux non inscrits sur les listes électorales. Les commentateurs ont eu tôt fait de mettre de côté cette réalité majeure, qui modifie complètement les écarts entre les listes et caricature les résultats. Or, tous les résultats devraient être considérés au filtre de cette abstention, inégale en fonction des territoires et des populations (1). C’est par ailleurs là que, pour l’essentiel, et pour l’avenir, existent d’immenses potentialités de mobilisation : à quelles conditions, comment ?

Le niveau atteint par le FN ? C’est un exprimé sur quatre, et une sérieuse avance dans toutes les grandes régions, à l’exception de l’Île-de-France et de la Bretagne où, cependant, ses scores sont en forte hausse. Les enquêtes ont montré à la fois le poids de la question de l’immigration dans les motivations des électeurs, preuve d’avancées idéologiques de l’extrême-droite sur ce sujet (que les partis de gauche négligent tous), et une grande diversité d’autres (sanction de l’UE, du gouvernement, de l’austérité…).

Ce qui était notable au soir de l’élection, c’était que les représentants du FN sur les plateaux de télévision ne disaient presque rien de leur  : consigne probable de ne surtout pas pavoiser, mais aussi, peut-être, difficulté à s’exprimer clairement sur le sens de ce qui se passe, comme si tout propos précis risquait d’égratigner la dynamique à l’œuvre, ou, autre hypothèse, comme si finalement tout le système politique était en train de tomber comme un fruit mûr dont il ne faudrait pas gêner la chute. Il faudrait sur ce point être attentif et tenter de comprendre, dans la prochaine période, si et comment le FN réajuste sa stratégie : poursuite d’un processus de normalisation qui lui fait peu ou prou gommer les tâches brunes les plus visibles, mais avec le risque de ressembler demain à une UMP molle ; nouvelle étape dans la stratégie mêlant le social et le national-racisme ; équilibre entre normalisation idéologique (pour élargir son ancrage) et formules habituelles qui sont la "vérité" de l’extrême-droite (de manière à se prémunir contre le risque de ressembler aux autres).

Quoi qu’il en soit, le FN pourra compter sur la myriade de petites organisations qui travaillent pour lui, lui permettant de ne pas employer les mots gênants tout en créant un terrain idéologique favorable. Pendant la campagne des européennes, ces discours ont par exemple émané de Force vie (« mariage entre un homme et une femme », « changement de civilisation », « vie de la conception jusqu’à la mort naturelle », « racines chrétiennes de l’Europe »), du mouvement de Dupont-Aignan (des slogans jusqu’aux couleurs des matériels de propagande)… sans parler de l’UMP (« contre l’entrée de la Turquie dans l’UE », pour « réduire l’immigration subie », « diminuer le regroupement familial »…). Pendant ce temps, les enquêtes d’opinion sur les choix des électeurs ont montré qu’ils se sont largement déterminés par rapport aux enjeux européens, notamment, peut-on penser, pour dire "merde" à l’UE.

Hollande veut « protéger les frontières »

Le FN peut aussi compter, malheureusement, sur la démission idéologique du sommet de l’État, voire sur des reculades insupportables. Certes, lors de son allocution du 26 mai, François Hollande a critiqué « le repli », « le rejet » et « la fermeture », histoire d’essayer de se border à gauche… mais c’était pour exprimer ensuite la nécessité pour la France de « protéger ses frontières, ses valeurs, sa culture ». Mais protéger la France de quoi et de qui, si ce n’est des hordes d’étrangers venus dégrader ses valeurs et sa culture /? Ainsi, non seulement, après avoir souligné la défiance à l’égard de l’Europe, des partis de gouvernement et de la politique, le Président Hollande a réaffirmé sa feuille de route libérale, mais il a donné raison à ceux qui affirment que l’immigration doit être considérée comme un problème. Même s’il est vrai que plus grand monde n’écoute le Président de la République, on ne peut que constater que personne ou presque n’a protesté contre ses mots, y compris du côté de la gauche de gauche.

Nul doute que, dans ce paysage de ruines, nous sommes devant des ruptures inédites : ruptures pour la social-démocratie, dont les dirigeants sont prêts à se saborder sur l’autel de l’austérité et, pour certains, n’hésiteront pas à enfiler les habits sécuritaires (comme en témoigne la vague d’expulsion de Roms, notamment dans l’Essonne de Manuel Valls, au lendemain du scrutin) ; rupture pour la gauche de gauche, qui doit apprendre à marcher de manière autonome si toutefois elle veut grandir, et qui doit investir les sujets le plus souvent considérés comme marginaux par rapport à la lutte contre l’austérité ; rupture pour réinventer une stratégie, qui mêlera nécessairement la construction d’une alternative, l’émergence d’une citoyenneté active pour le faire et la conception d’un projet de société.

Gilles Alfonsi. Publié sur le site de Cerises.

 

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