Quelques réflexions à propos du Brexit et de l'Union européenne

1- Prendre la mesure de l’événement.

Certaines approches tendent à amortir le choc. Soit pour le relativiser (le Royaume-Uni était déjà à demi hors de l'UE, économiquement il va être amené à rester à demi dedans). Soit pour se féliciter (bruyamment ou discrètement) d'un retrait britannique qui pourrait être une chance pour une UE jusque là en partie paralysée de son fait. Toutes positions qui, personne ne sachant de quoi demain sera fait, recèlent certainement un grain de vérité.

Mais aujourd'hui l'important est de penser à l'inverse de ces approches, et considérer qu'il s'agit d'un événement majeur : un séisme. Lequel menace l'UE de dislocation et le Royaume-Uni lui-même de dissociation.

L'inconcevable est devenu réalité : la réversibilité de la construction européenne, sa possible dislocation. Un brèche est ainsi ouverte où peuvent s'engouffrer les forces d’extrême droite. Pour ce qui est de la France, la sortie de l'euro préconisée par le FN représentait un verrou sur la voie du pouvoir. Ce verrou a sauté. Le FN est le seul parti qui assume pleinement la proposition d'un référendum posant la question de la sortie de la France de l'UE, dont on peut pressentir ce qu'en serait la réponse. Or, le Brexit valide le sérieux de cette proposition.

Il en découle que, comme avec d’autres, le dit Juppé : « le fossé entre pro et anti-européens est en passe de se substituer au clivage droite-gauche ».

2- Ne pas ignorer la complexité des enseignements à en tirer.

Un événement d'une telle ampleur résulte d'une multiplicité de facteurs et ne peut relever d'une explication mono causale. Ce dont les fractures de la société britannique, révélées et aggravées à cette occasion, sont le miroir.

° La mondialisation capitaliste, dont l'UE apparaît comme la traduction et un acteur décisif pour le continent, provoque une concurrence exacerbée entre travailleurs, entre peuples et entre territoires, avec des gagnants et des perdants. Cette réalité a conduit aux réactions xénophobes à l'égard des travailleurs de l'Est européen, en particulier polonais : membres de l'UE, donc jouissant à ce titre de la liberté de circulation et de certains droits sociaux (à la différence des migrants venant de l’extérieur de l'UE), ils se voient rendus responsables du manque d'emplois, de la détérioration des salaires et des services publics. Quant aux gagnants, les centres dynamiques et cosmopolites (la City), ils sont perçus comme piétinant les identités et valeurs nationales.

° Les politiques d'austérité, qui provoquent chômage, aggravation des inégalités sociales et entre territoires, et la réduction des budgets sociaux, sont portées par les institutions européennes, et le plus souvent présentées par les gouvernements nationaux comme imposées par « Bruxelles ».

Elles agissent sur un mode autoritaire et technocratique, sans souci ni même connaissance de la situation des populations. Et lorsque les peuples manifestent une volonté propre, celle-ci est ouvertement et brutalement méprisée et bafouée par les pouvoirs qui se revendiquent de l'UE. On l'a vu lors des référendums sur le TCE. Et récemment de manière spectaculaire avec la politique scandaleuse à l'égard de la Grèce.

° Une spécificité du peuple britannique est son attachement profondément ancré dans l’histoire à ses traditions nationales et parlementaires. Cordes sensibles qu'ont su faire jouer certains leaders de la campagne du leave, au point de favoriser un vote populaire en faveur d'un choix dénoncé comme allant contre les intérêts économiques du pays. Avec ce tour de force que ceux-là, purs produits de la classe dirigeante britannique, sont parvenus à capitaliser un sentiment d'hostilité aux élites !

Ces différentes composantes du refus de l'UE pourraient converger dans une volonté de contestation d'un néolibéralisme qui s’est appliqué de manière précoce et particulièrement brutale en Grande Bretagne, invitant à une rupture radicale avec celui-ci. Un néolibéralisme qui fait de la mondialisation et de l'UE ce qu’elles sont, et qui par nature est anti-démocratique.

C’est ce qui était en jeu avec la révolte du peuple grec contre la Troïka et l'accession de Syriza au gouvernement du pays. Le chantage au Grexit a alors brisé cette dynamique progressiste.
A l'inverse, le Brexit s'est imposé comme une rupture à droite catalysée par une réaction nationaliste. Celle-ci comporte une forte composante anti-immigrés et xénophobe. Mais ne s'y réduit pas, puisqu'il semble que ce nationalisme est lui-même complexe, associant nostalgie d'un passé en partie enjolivé, mais pas totalement (associant la perception que c'était peut-être mieux hier et la conviction que ce sera certainement pire demain), et prônant un éloignement à l'égard du continent qui se veut aussi rapprochement avec le monde du Commonwealth. Enfin un nationalisme anglais qui alimente en retour des nationalismes écossais et irlandais susceptibles de mettre en question l'unité du Royaume.

Reste que l'onde de choc en Europe ne peut relayer cette diversité. Elle amplifie la montée de nationalismes qui poussent aux replis nationaux et au rejet des diverses catégories d'étrangers (migrants, réfugiés, musulmans...), au nom de la défense d'une identité largement fantasmée et aux postulations inquiétantes (« racines chrétiennes », référence à la « race blanche »...)

Enseignement décisif : lorsqu'elles sont polarisées par la question européenne, les révoltes populaires sont hégémonisées par les forces porteuses de réponses nationalistes, lesquelles neutralisent en grande partie les propositions démocratiques et antilibérales (situation donc qualitativement différente de celle qui a existé en France lors du référendum sur le TCE).

3- Autour de la question européenne se dessine une nouvelle donne politique marquée par un glissement général à droite du champ politique.

Comme déjà indiqué, la rupture avec l'Europe n'est plus un barrage pour les forces d'extrême droite en vue de leurs alliances avec des composantes de la droite conservatrice, et donc sur la voie de leur accès au pouvoir.

Du côté des conservateurs et de la social-démocratie, la « position européiste » n'est plus tenable. Pour la droite elle se révèle incapable d'endiguer la montée de l'extrême droite (autre leçon donnée par Cameron), et pour la social-démocratie de préserver un minimum de distinction par rapport à la droite.

D'où de part et d'autre une belle et subite unanimité pour dénoncer le « monstre bureaucratique » qu'est devenue l’UE, les pouvoirs exorbitants que s'est donnés la Commission européenne, la nécessité et l'urgence de défendre les nations etc... Et pour proclamer la non moins évidente nécessité d'un nouveau traité pour refonder l'UE ! Il s'agit de sauver l'UE en la libérant de l'emprise technocratique dont elle serait victime, laquelle l'a fait dévier de ce qu'aurait dû rester sa route, celle d’une communauté d'intérêts bien compris et davantage respectueuse des identités nationales.

4- Des pièges à déjouer.

Le Brexit éclaire ce qu'il y avait de biaisé dans le débat sur la sortie ou non de l'euro, à propos de la Grèce et au-delà, dans la mesure où la vraie question est celle de la rupture ou non avec l'UE.

Le Royaume-Uni a pu opter pour cette voie, non pas fondamentalement parce qu'il n'était pas membre de l'eurozone, mais parce qu'il dispose de la puissance économique, politique et culturelle, le lui permettant. La Grèce a dû céder à la loi du plus fort, moins du fait de son appartenance à l’euro que par une faiblesse qui l'empêchait de s'éloigner de l'UE.

En fait, c'est la question même « pour ou contre l'UE » qui est piégée, en ce qu’elle occulte le problème principal qui est « comment briser le néolibéralisme ? ». Elle enferme dans le simplisme d'un choix binaire un problème fort complexe : comment traduire politiquement la dimension nécessairement européenne de l’alternative au néolibéralisme ? Cela alors que les cadres institutionnels et politiques de l'UE tels que conçus par les classes dirigeantes ont été construits de manière à empêcher une telle rupture.

Ce qui conduit à un dilemme redoutable.

Soit la fuite en avant fédéraliste d'une intégration plus poussée, sous hégémonie des fractions les plus puissantes des classes dirigeantes, avec sous couvert d'un pseudo nationalisme européen (« la place de l'Europe dans le monde ! ») la soumission à un capitalisme mondialisé de plus en plus brutal et régressif aux plans social et démocratique. Soit diverses variantes de replis sur la nation (nourrissant des poussées nationalistes, elles bien réelles).

Dans ces conditions il faut se montrer circonspect à l'égard de l'idée de référendum. Comme le souligne justement Isaac Johsua, moins au regard de la procédure en tant que telle, que parce que dans les rapports de force actuels la question sera inévitablement posée dans les termes qui ont conduit au Brexit.

Le problème décisif est celui de la définition d'une alternative à l'UE qui s'oppose à la logique nationaliste.

Il ne s'agit pas de « réformer » les institutions européennes, d' « améliorer » les traités européens, en vue du « redressement » de l'UE dans un sens démocratique et social.

Mais il ne saurait être davantage question de défendre une « sortie sèche » de l'UE, voire de prôner la « destruction » de celle-ci. Ce qui serait ignorer le risque d'une implosion libérant des poussées nationalistes qui feraient voler en éclats l'unité entre nations et peuples européens.

Dans l'usage politique des termes utilisés, c'est une délicate dialectique entre rupture et refondation qu'il convient de maîtriser. Ainsi la formule « rupture avec les traités » peut être comprise comme une manière euphémisée de dire « abolition des traités » et « dissolution de l'UE ». Ce pourquoi il paraît préférable de parler de « refus d'obéissance aux traités », de nécessité d'un « nouveau traité », pour une « refondation européenne », propositions accompagnant la volonté d'imposer, face aux classes dirigeantes européennes, une défense des intérêts des peuples, laquelle nécessite une rupture radicale avec le néolibéralisme et des mesures fortes d'ordre social, écologiste et démocratique...

La question est donc d'opposer à l'alternative mortifère entre européisme et nationalisme des propositions politiques sur les plans social, écologique, démocratique, de sécurité et de paix, visant à être partagées par les peuples européens, et portées par des mobilisations communes faisant levier pour déstabiliser les institutions de l'UE et imposer aux classes dirigeantes des reculs significatifs.

4 juillet 2016

 

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Auteur: 
francis sitel