Quelques réflexions sur la crise européenne, dite aussi « crise grecque », par Isaac Johsua

L’épreuve de force engagée par Syriza et le peuple grec se clôt provisoirement par une lourde défaite. Sous une forme ou une autre, diktats des mémorandums et gouvernement de la Troïka sont toujours en place. Il n’est plus question du programme de Thessalonique. La politique d’austérité est brutalement aggravée. Après d’âpres négociations et de furieux affrontements, « les dirigeants de la zone euro ont dressé une liste de conditions que la Grèce devra respecter pour obtenir un nouveau programme d’aide et échapper à la faillite », soit un véritable condensé du programme néolibéral. Ainsi, la même mécanique infernale continue et le texte de l’accord écarte toute réduction de l’endettement. S’il évoque un reprofilage, celui-ci est qualifié « d’éventuel » et aucun chiffre n’est avancé. C’est là une orientation qui mènera à l’échec, comme l’a fait toute la politique d’austérité poursuivie avec acharnement jusqu’à présent. Une politique que la Vouli, le Parlement grec, a commencé à mettre en œuvre, contrainte et forcée, « le couteau sous la gorge ».

Comment expliquer cette défaite, comment surtout expliquer son ampleur ? L’affrontement était celui entre les peuples et la finance ; mais il a pris la forme d’un affrontement entre Etats (l’Allemagne et ses alliés contre la Grèce), donnant libre cours à tous les discours sur « les endettés qui font bombance avec notre argent », « les Grecs qui passent leur temps à danser le sirtaki », la cigale et la fourmi, etc. Avec un tel bruit de fond, il devient même très difficile de montrer à quel point le bond de l’endettement des Etats est lié à l’éclatement de la crise de 2008, qu’il s’agisse du sauvetage des banques sur frais publics, de plans de relance hors du commun ou de l’effondrement de recettes fiscales qui accompagne la chute de l’activité. S’il y a eu dérapage, laxisme, etc., là n’est certainement pas l’essentiel : c’est du côté d’une violente crise capitaliste qu’il faut se tourner pour essayer de comprendre comment on en est arrivé là. Quoi qu’il en soit, ramené à la seule sphère des rapports entre Etats, le résultat ne faisait pas de doutes, puisqu’il s’agissait de la puissante Allemagne face à la petite Grèce.

Ajoutons que le mandat transmis à Syriza par le peuple grec était éminemment contradictoire : il fallait en finir avec la politique d’austérité sans pour autant quitter la zone euro. Or, il n’y avait quelques chances de s’opposer à la politique d’austérité qu’en étant prêt à quitter cette zone si nécessaire. On pouvait, ce faisant, agiter cette menace de façon crédible. Tel n’a pas été le cas et l’Allemagne a très vite acquis la conviction que les Grecs avaient plus peur de quitter l’euro qu’elle n’avait peur de les voir partir. Elle a pu alors écraser la Grèce en toute tranquillité.

A l’évidence, on le voit, la crise actuelle est bien plus celle de l’Europe que celle de la Grèce. C’est une crise de l’institution européenne qui, au-delà de l’analyse des événements récents, pose un certain nombre de problèmes de fond. A commencer par le suivant : pourquoi l’Allemagne est-elle l’ayatollah de l’ordre néolibéral ? Pourquoi, de façon plus générale, est-ce également le cas de l’institution européenne ? Les Etats-Unis se font aussi les défenseurs du profit, de la finance, sans pour autant devenir des adorateurs des articles de la foi néolibérale. Pragmatiques, ils gardent toujours, sur le terrain économique, une certaine distance à l’égard des comportements religieux. Obama n’a pas hésité à tancer l’UE en lui demandant de calmer le jeu en direction de la Grèce, refusant d’admettre que l’on risque une nouvelle crise mondiale parce qu’un petit Etat n’a pas correctement rempli ses devoirs de débiteur. D’où vient cette spécificité européenne ? J’avais déjà posé la question dans ma tribune intitulée « Deux crises dans la crise », mais j’avoue ne pas avoir depuis trouvé la bonne réponse. L’affaire pourtant est d’importance, car il est décisif de savoir ce qui motive notre adversaire pour mieux pouvoir le combattre.

Deuxième problème : l’Europe allemande. La prépondérance de l’Allemagne au sein de l’UE a été constatée depuis longtemps et on peut avoir le sentiment qu’il n’y a là rien de neuf. Pourtant l’ampleur du phénomène est impressionnante et, manifestement, un seuil qualitatif a été franchi lors du marathon des 12 et 13 juillet. Toute mesure à laquelle l’Allemagne s’opposait était rejetée, toute mesure qu’elle approuvait était retenue. A côté de cela, la France ne joue que les seconds rôles. Au sein de l’Union, les rapports de force économiques se traduisent désormais directement en rapports hiérarchiques. L’évolution est grave, parce que si, à un pôle, l’Allemagne s’affirme comme la dominante incontestée, à l’autre pôle la Grèce est mise sous tutelle. L’accord issu de la réunion des chefs d’Etat impose à la Grèce une réforme de son système judiciaire civil, une autre réforme de l’activité économique (autorisant notamment le travail du dimanche), un contrôle étroit de la gestion des recettes issues des privatisations, un contrôle des dépenses publiques ainsi que des effectifs de la fonction publique. Il est demandé à la Grèce de « s’assurer d’obtenir l’accord des créanciers pour les textes législatifs d’envergure avant de les soumettre à référendum (évidemment !) ou au Parlement ». Cette dernière injonction en dit long et, compte tenu de l’ensemble des mesures, il est clair que la Grèce n’est plus désormais un Etat souverain.

Domination de l’Allemagne et tutelle de la Grèce pèsent chacune lourdement, aux deux extrémités du prisme, sur l’équilibre de l’UE. Mais c’est surtout leur articulation qui est redoutable, parce qu’elle dessine un compartimentage d’une Europe, désormais non seulement inégale, mais hiérarchisée. Une Europe tronçonnée, elle-même sans doute annonciatrice de futures fractures, plus profondes.

Car en effet, sous l’implacable pression d’une crise économique sans fin, nous assistons partout à la montée des forces de repli. Repli identitaire, repli économique (refus de plus en plus véhément de « payer pour les autres », à commencer par les Grecs), repli politique (avec la montée universelle des forces eurosceptiques et souverainistes). C’est sous l’effet de ces forces que l’UE est en train de craquer. La crise grecque a donné un terrible coup d’accélérateur au processus, parce qu’elle a mis en scène l’Union telle qu’elle est, brutale et méprisante. Dès lors, l’éclatement de cette Union est une hypothèse que nous ne pouvons plus écarter (comme le confirme le référendum prévu en Angleterre en 2017). Si nous ne voulons pas qu’un tel aboutissement soit aussi le triomphe de l’extrême droite, il nous faut réfléchir concrètement aux voies et moyens de la construction, à partir de la réalité existante, d’une autre Europe, unie, solidaire et démocratique. Le défi est immense, mais incontournable.

Le 16/07/2015

 

 

 

 

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Auteur: 
Samy Johsua