Quelques réflexions, le jour d’après…

Oui, nous sommes dans une situation complexe, inédite, qui secoue beaucoup d’analyses et comporte beaucoup de dangers.

1. La mobilisation spontanée qui a suivi l’attentat meurtrier, les assassinats à Charlie Hebdo, est le résultat d’une onde de choc qui a mis en mouvement d’abord une réaction de gauche au sens large du terme, au sens « progressiste » et pas « sécuritaires », au sens « anti-racistes » et pas « repli communautaire », au sens « solidaires » et pas « stigmatisante ». Or rien de tout cela n’était joué. Cela aurait pu être exactement l’inverse : une mobilisation anti musulmane, anti- immigrée, une mobilisation d’extrême droite à l‘instar de ce qui se passe en Allemagne ou de ce que représente en France le vote pour le FN, le plaçant premier parti aux dernières élections. Les forces réactionnaires (y compris via les réseaux sociaux où le « Je suis Charlie » est né et a tout envahi) ont essayé de jouer cette carte de la peur mais ont immédiatement échoué à se faire entendre face à cette déferlante, jeune, efficace, clairement antiraciste, et dont le deuxième mot d’ordre était « I’m not afraid » ou « Même pas peur ».

2. Il faut rechercher dans cette orientation, ce que représentait Charlie Hebdo pour plusieurs générations et pas seulement pour celle de 68, loin de là. Un background culturel et politico-social commun, insolent, iconoclaste, qui soutenait toujours les causes sociales et savait manier l’humour et la liberté de ton. La génération 68 leur doit une traduction émouvante de sa révolte au travers de personnages emblématiques qui ont traversé les décennies, et le témoin est passé de générations en générations au travers des dizaines de passages jusqu’à aujourd’hui. Les jeunes générations connaissaient toutes Charlie. Les dessins des journalistes assassinés figuraient partout… Nombreux sont ceux qui se sont sentis directement attaqués. Et de ce point de vue ce slogan « Je suis Charlie » est à la fois minimaliste et terriblement fédérateur. Car il dit aussi : j’aimais leur liberté, je la défends. Il conduit à une manifestation « pour » au lieu d’être une manif contre. Vous imaginez des milliers de gens dans la rue défilant derrière l’exigence du retour de la peine de mort pour les terroristes ou des pancartes titrant « Musulman= terroriste ». Non seulement la mobilisation a pris une direction opposée mais aucun mot d’ordre de ce type n’aurait pu être toléré dans les manifs. Certains ont dit « manifestation inter-classiste : je ne partage pas non plus cette affirmation en forme de restriction. Les manifestations spontanées étaient démocratiques, c’est tout. Le terme inter-classiste s’applique en général à une coalition prolétariat-patronat, revendiquée comme telle. Et cela ouvre souvent la voie à des mouvements populistes réactionnaires….

3. La « récupération" n’a pas été si facile pour les forces politiques alors qu’elle aurait dû l’être. De ce point de vue je m’étonne que des camarades martèlent des évidences comme s’ils les découvraient (et que les autres camarades ne les auraient pas comprises…). Normalement lorsque 12 personnes sont assassinées par deux terroristes qui revendiquent de le faire au nom d’Allah et de son prophète, et que parmi ces 12 tués, on a des figures emblématiques historiques tels que les fondateurs de Charlie Hebdo, la rédaction entière d’un journal etc etc, le premier discours d’un chef d’état est généralement de dire « Nous allons renforcer partout la sécurité, prendre immédiatement des mesures exceptionnelles, chacun comprendra qu’il doit rester chez lui et ne pas manifester » etc etc….

En début d’après midi le mercredi il se trouve que j’étais avec des camarades de tous les syndicats. Certains ont craint que la manif du soir ne soit interdite au nom de la sécurité de tous. Mais rien de tout cela n’a été possible à ce moment-là. C’est l’inverse qui s’est passé. La foule dans la rue. Et pas sous la forme réactionnaire d’une marche blanche de peur, sous la forme progressiste de « Nous sommes les victimes, elles sont vivantes à travers nous » (Z, « il est vivant », pour les plus anciens d’entre nous…). La récupération a finalement été ce carré de tête de tous les « Grands » de ce monde, drapés dans leur hypocrisie et refaisant un monde qu’ils ont déjà construit comme il est. Le flot énorme des manifestants toujours sur la même orientation, n’était pas derrière eux, d’aucune manière.

4. Les dangers sont réels, cela va de soi, même si, en quelque sorte, pour l’essentiel, ils ont été conjurés jusqu’à présent. Le danger c’est le retour au tout sécuritaire (voir un patriot act), et les vannes ouvertes pour le retour d’une idéologue dominante stigmatisant la religion musulmane. J’ai dit le « retour » parce que c’était ce qui dominait juste avant cet événement de portée inédite, pour ceux qui l’ont déjà oublié. Des Une de presse autour des ouvrages de Zemmour et Houelebeck, une montée du racisme, les scores et l’arrogance du FN. Un retour démultiplié puisqu’il faudra qu’il fasse taire cet immense mouvement qui s’est mis debout et dont il est impossible de mesurer aujourd’hui la conscience des enjeux, même si dans le monde intellectuel on entend bien plus les voix de ceux qui tentent d’éclaircir ces enjeux que celles de ceux qui prônaient la haine et qu’on entend beaucoup moins ces derniers jours. Et la cote de popularité de Hollande qui grimpe à toute vitesse pourra évidemment faciliter la poursuite de la politique d’austérité (qui malheureusement ne rencontrait que peu d’obstacles sur son chemin juste avant… ne faisons pas comme si un mouvement social d’ampleur avait été brisé net par l’Union sacrée…)

5. C’est la raison pour laquelle il fallait être à fond dans le mouvement et dans toutes ses étapes, sans hésiter une minute… oui, j’ai été choquée par ceux qui ont condamné l’attentat en ajoutant aussitôt « mais » pour se démarquer de Charlie Hebdo …, oui j’ai été choquée par ceux qui ont revendiqué rester chez eux à l’occasion d’un événements de cette portée politique, mais cela n’a pas d’importance. Cela ne fait que confirmer que nous avons des désaccords plus importants que ce qu’on pouvait imaginer sur de nombreuses questions dont une, qui, pour moi, est fondamentale : comment imaginer que la transformation radicale du monde que nous appelons de nos voeux se fera tel un long fleuve tranquille ? Donc nous, militants, savons qu’il y aura des séismes politiques, des tournants brusques, des situations inédites où il faudra garder une boussole mais aussi oser, où personne ne nous attendra sur une position à la Cassandre (de toute façon cela va mal finir…) mais sur nos capacités à peser sur le réel dans le sens de l’émancipation.

Hélène

PS1 : je ne me suis pas mêlée des débats sur l’importance respective dans ce pays de « l’islamophobie »  et de l’antisémitisme. Sur le premier point, je voudrais d’abord préciser que je considère que le terme « islamophobie » (littéralement « qui n’aime pas l’Islam) ne veut rien dire : les exactions contre les représentations religieuses de l’Islam sont de nature raciste, point, ce qui est beaucoup plus grave. Les exactions actuelles qui se multiplient en contradiction totale avec la mobilisation dominante (et c’est tant mieux) sont typiquement le résultat d’un amalgame, base de tout racisme, entre une croyance religieuse et des actes commis par des individus au nom de la même religion.(Par ailleurs je revendique le droit de ne pas aimer les religions, aucune en l’occurrence). Sur ce sujet, tout a été généralement été dit dans nos rangs, le danger de stigmatisation généralisé  est évident, la vigilance, une priorité. Sur l’antisémitisme, il faudra quand même admettre dans nos rangs que nous devons dire ce qui est : pour la deuxième fois en peu de temps, des juifs sont assassinés parce qu’ils sont juifs. Assassinés. Banaliser cela ou se sentir obligés de rajouter je ne sais quoi après cette dénonciation, n’est pas acceptable à mes yeux.

PS2 : les courants djihadistes sont des forces politiques à mes yeux, qui s’installent effectivement dans des niches de type « fasciste ». Que ce soit le résultat de l’humiliation ressentie après les multiples attaques impérialistes est évident. Mais cela ne change rien au fait que ce sont des ennemis de notre combat et qu’il faut le dire en développant des analyses politiques qui visent leurs théories au lieu de se contenter de les désigner comme produits de l’impérialisme… Le fascisme s’est toujours nourri de défaites et d’humiliations… socialisme ou Barbarie….

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Auteur: 
HELENE ADAM