Questions grecques, européennes, françaises…

Dans le débat sur l’analyse de la situation grecque, on évite à juste titre le recours au thème de la « trahison » de Tsipras. Mais il y a un autre écueil à éviter qui consiste à « refaire le film » et expliquer « ce qu’il aurait fallu faire » indépendamment des conditions concrètes de mise en œuvre et des conséquences de telle ou telle action. Il y a bien sûr des leçons à tirer de ce qui s’est passé, mais il ne faut pas oublier d’où l’on parle… Mieux vaut admettre que nous avons à ce stade plus de questions que de réponses.

  • Une première difficulté consiste à saisir les conséquences sur les rapports de forces globaux des récents évènements. La bataille engagée, dont l’issue est loin d’être écrite, constitue un enjeu européen. Mais concernant les dynamiques qui peuvent polariser la société française dans les prochains mois, il n’y a pas de lien mécanique. La défaite pèse négativement bien sûr, mais il y a un décalage entre les situations dans chaque pays. Ensuite, il faut mesurer, comme dans toute bataille menée, les « acquis » de la défaite : l’accord imposé à la Grèce renforce les politiques d’austérité, mais met celles-ci en crise. Leur inefficacité et leur nocivité a été débattue comme jamais auparavant. Le caractère antidémocratique de la construction européenne, que nous dénonçons depuis des années, a été posé à une échelle inédite. Et cela s’est fait, à partir d’une dynamique de gauche, d’intervention populaire, et non sur une ligne de repli nationaliste et xénophobe. Cela reste un point d’appui dans la situation qu’il ne faut pas faire disparaitre.
  • La défaite enregistrée en Grèce rend elle la question de la « sortie de l’euro » incontournable pour la gauche française ? Certaines contributions, comme celle de Frédéric Lordon vont dans ce sens. Ce serait la faillite de l’orientation du type « bataille politique pour une renégociation des traités / réforme de la BCE / autre usage de l’euro / sinon mesures unilatérales en matière monétaire » (en très résumé le programme du FDG en 2014). Il y a un débat, d’un point de vue économique sur les conséquences d’une sortie de l’euro, mais les coordonnées de ce débat ont changé. Même Lordon reconnaît qu’une sortie de l’euro ne serait pas une partie de plaisir et poserait de multiples problèmes, et la plupart de ceux qui défendent la bataille pour un autre euro reconnaissent que la sortie peut être nécessaire et doit se préparer si cette bataille initiale échoue.
  • Pourtant, le désaccord persiste car au fond il ne concerne pas seulement la question de l’euro mais de l’Europe en tant que telle. C’est le débat préalable qu’il faut sans doute clarifier et qui conditionne ensuite l’approche de la question monétaire. Il faut d’abord décider si la « question européenne » est une vraie question politique, au-delà de l’UE telle qu’elle est aujourd’hui, ou un objet dont il faut se détourner (comme le défendent par exemple certains auteurs de l’ouvrage « En finir avec l’Europe » coordonné par Cédric Durand). L’ennemi serait-il aujourd’hui « l’européisme » de gauche et « l’aspiration à une autre Europe » ? Or cette exigence d’« une autre Europe » ne se limite pas à l’héritage de l’eurocommunisme (soupçonné de mener au compromis de classe), ni au mot d’ordre de la social-démocratie d’une « Europe sociale ». Elle s’enracine dans les expériences historiques commune des peuples et au développement des liens sociaux, économiques, culturels, qui posent la question d’une politique commune à l’échelle de l’Europe, qui fait l’objet de débat au sein de la gauche et du mouvement ouvrier depuis la fin du 19ème siècle. Le problème de la « sortie immédiate de l’euro », c’est qu’elle évacue toute bataille politique contre les institutions européennes (à part pour négocier son propre sort) et qu’elle rate une occasion décisive de s’adresser à l’ensemble des peuples d’Europe. On peut toujours dire qu’il s’agit de sortir de l’euro pour ensuite reconstruire de nouvelles coopérations, mais c’est bien hypothétique alors que le premier mouvement aura été d’alimenter les dynamiques de repli sur soi, avec des conséquences irréversibles.
  • Si on convient qu’il ne peut être question de « rester dans l’euro à tout prix », ni de défendre une « sortie immédiate de l’euro », l’engagement d’une véritable politique à l’échelle européenne n’a rien d’évident. L’expérience de Syriza a montré l’échec d’une stratégie qui visait à négocier un accord sur la dette (même défavorable) pour ensuite dégager des marges de manœuvre au niveau national. Car au fond les classes dirigeantes européennes ne peuvent tolérer la moindre expérience de politique alternative au sein du continent européen. Cela fragilise fortement toute démarche basée sur un plan A et un plan B, dans laquelle la mise en œuvre de mesures unilatérales en matière monétaire (le Plan B) est conditionnée par les réactions et les résultats d’une négociation. Ce qui d’une part laisse une forte capacité d’initiative à nos adversaires, mais pose aussi le problème de l’appréciation du résultat de la négociation. Comment évaluer que l’hypothèse du Plan A est remplie ou non ? Quelles sont les risques alors de division de notre propre camp ? Et surtout, peut-on construire une majorité politique sur la base d’une incertitude ? Une hégémonie politique anti austérité est-elle viable sur la base d’un projet politique qui se subdivise entre un plan A et un plan B, ce qui n’est guère audible à une échelle large ?
  • Une autre option (mais reste à voir si elle peut être viable et crédible politiquement en terme d’orientation) serait de trouver d’une certaine façon la voie étroite qui permette de sortir de cette logique d’une politique conditionnée par le résultat d’une négociation sans abandonner pour autant la perspective d’une refondation de l’Europe. Cela supposerait un mandat clair du type : mettre en œuvre dès qu’on est élu les mesures unilatérales qui permettent de se réapproprier des marges de manœuvre (avec la question clé du contrôle de la banque centrale) et en même temps engager les négociations, faire des propositions en termes de refondation de l’Europe dans un contexte de tensions diplomatiques et politiques évidemment aigües... (à la différence du programme du FDG de 2014 - http://www.placeaupeuple.fr/wp-content/uploads/2014/05/livre_europeennes-11.pdf - la question des mesures unilatérales en matière monétaire devrait faire partie des mesures immédiates à mettre en œuvre dans la dynamique propulsive d’une arrivée au pouvoir). Cela entrainerait l’ouverture d’un processus de crise, qui pose dès le départ un niveau élevé de confrontation avec les institutions européennes, ce qui par ailleurs permet de se préparer au mieux aux différentes évolutions possibles.

François Calaret (20/07/2015)

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François Calaret