Questions sur le mouvement des Gilets Jaunes

De nombreux textes ont souligné les aspects positifs ainsi que les ambiguïtés (présence de l’extrême droite, discours sur les migrants…) du mouvement des Gilets Jaunes. Le surgissement inattendu de ce mouvement, les expériences d’auto organisations décrites dans de nombreuses villes et villages, sa capacité à poser sur le devant de la scène les conditions de vie des classes populaires, les très fortes aspirations démocratiques qui le traversent… sont des points d’appuis importants.

Ce mouvement a permis plus particulièrement de poser des jalons importants dans le paysage :

- Un approfondissement du caractère inséparable  de la transition écologique et de la justice sociale

- Une légitimité (« renouvelée » ?) des revendications sur le pouvoir d’achat, les salaires, qui sont une aspiration à « vivre dignement »

Pourtant certaines questions peuvent se poser, pas tant sur le mouvement des Gilets Jaunes lui-même, que sur certaines interprétations qui en sont faites.

On peut se demander si des analyses trop rapides ne visent pas à plaquer des idées pré-conçues sur une réalité complexe et mouvante.

Les Gilets jaunes et la question de la représentation

Certaines analyses, parfois pour s’en réjouir, d’autres pour le déplorer, analysent le mouvement des gilets jaunes, en rupture totale avec toute idée de représentation : d’où le refus de tout porte-parole, de toute délégation….

Cette méfiance instinctive, vis-à-vis de tout processus délégataire est compréhensible. Elle participe de la crise de la politique que nous connaissons aujourd’hui.  Le décalage entre ce qui est dit et ce qui est fait par les représentants, notamment politiques, est un moteur puissant pour cette méfiance qui s’est accumulée depuis des décennies.

Mais la question de la « représentation » est une question avant tout pratique. Élire une délégation à l’échelle d’une ville pour rencontrer le préfet, des élus locaux… est une démarche assez banale qui consiste à élire des représentants (locaux) qu’on peut contrôler, en qui existe un lien de confiance. Ce n’est pas vraiment une rupture avec toute pratique de délégation et de représentation.

Là où le mouvement des Gilets Jaunes rencontre un obstacle, sans doute lié à la nature de ce mouvement, c’est sur l’émergence d’une représentation nationale crédible, reconnue comme légitime par tous ses participants (d’où la question sensible de la rediffusion « live » des rencontres). Les porte-paroles, à peine désignés, sont immédiatement contestés, mais cela montre aussi qu’il existe un besoin pour le mouvement d’être représenté. Le mouvement n’arrive pas à surmonter ce problème, mais cela ne veut pas dire qu’il n’est pas posé.

Deuxième problème lié à celui - ci : la question de l’établissement de revendications précises (qui est nécessaire pour définir un mandat à une représentation, contrôler des délégués éventuels…).

Il y a des idées forces qui s’expriment dans le mouvement (retrait de l’ISF, hausse du smic, retraites…) mais en l’absence d’établissement précis des revendications, c’est le rejet de Macron qui joue le rôle d’unification.

Est-ce une « révolution citoyenne » ?

Jean Luc Mélenchon l’a affirmé avec force. Le mouvement des Gilets Jaunes serait la confirmation éclatante des thèses écrites dans son ouvrage « L’ère du peuple » : rôle central de la question des réseaux, mise en mouvement du peuple urbain, dégagisme…

Les citations classiques de Lénine sur « ceux d’en bas » et ceux d’en haut » sont convoqués…

Mais est ce qu’il n’y a pas un risque de plaquer une théorie sur une réalité complexe et de faire peser sur les épaules des gilets jaunes des aspirations auxquelles ils n’ont pas forcément les moyens de répondre ?

D’une certaine façon, parler de « révolution citoyenne » pour décrire la séquence actuelle, c’est à la fois trop et trop peu.

C’est trop, car comment expliquer que dans un tel contexte la majorité du « peuple urbain » soutienne mais reste passive (notamment dans les grandes villes, les métropoles) ?

Dans cette logique, les mouvements de grève de ces dernières années, dans lesquelles des expériences de comité d’autorisation élue démocratiquement ont existé, pourraient prétendre au titre d’authentiques « révolutions prolétariennes »…

Et c’est trop peu, car les questions discutées au sein du mouvement des gilets jaunes, et plus largement au sein du salariat, notamment sur le travail et son sens, les conditions d’exploitation, débordent le simple concept de « révolution citoyenne ». Mais cela renvoie à une discussion plus large sur ce que peut être une transformation révolutionnaire aujourd’hui.

Permettre le développement du mouvement réel

Il ne s’agit pas de minorer et de relativiser le caractère inédit de la situation. Mais il faut prendre la mesure que les « Gilets Jaunes » ne peuvent pas tout résoudre.

Participer au mouvement réel, aux blocages sur les ronds-points, en apportant un soutien matériel, en apprenant de cette expérience de mobilisation collective est indispensable et doit être favorisé à l’échelle de nos possibilités.

Mais le problème difficile, pour les forces de gauche, n’est pas simplement de « se fondre » dans le mouvement, mais de trouver quelles initiatives peuvent être prises pour favoriser les convergences entre différents secteurs sociaux pour que les gilets jaunes ne restent pas isolés, et contribuer ainsi à la construction du rapport de forces face à Macron.

C’est déjà ce qui s’est posé ces derniers jours, et dans de nombreux endroits à travers les rencontres entre gilets jaunes et organisations syndicales, comme avec les mouvements lycéens, où les mouvements écolos le 8 décembre dernier. C’est ce qui se posera dans les prochaines initiatives des prochains jours.

La journée de mobilisation syndicale du 14 décembre constitue donc une étape importante pour mesurer comment les différents mouvements en cours peuvent se renforcer mutuellement les uns les autres.

La question de nouvelles journées de manifestation les 15 et 22 décembre, permettant ces convergences, est un problème également posé.

François Calaret

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François Calaret