Questions sur l’Europe

Une table ronde avec Pierre Khalfa, François Sabado et Stéphanie Treillet.

On peut déjà annoncer les lamentations qui, en France, vont se faire entendre au soir des élections européennes devant un taux d’abstention établissant un nouveau record de « désintérêt » des citoyens pour « l’Europe », et par ailleurs des scores et un nombre d’élus impressionnants pour le Front national, donc une poussée en faveur d’un repli national, voire nationaliste... Et on évitera soigneusement de s’interroger sur le pourquoi de cette situation, sur ce que sont dans cette situation les responsabilités des uns et des autres, dont celles des différentes forces politiques. Donc, puisque nous savons que telle sera la situation, ces questions posons-les nous maintenant, même si évidemment nous ne disposons pas de toutes les réponses. Nous avons proposé d’en débattre avec Pierre Khalfa, François Sabado et Stéphanie Treillet*.

ContreTemps : Dans les débats sur l’Europe on a l’impression qu’une seule question s’impose, y compris à gauche (voire principalement au sein de la gauche), qui est celle de la sortie de l’euro, parfois amplifiée en celle de sortie de l’Union européenne. Comment voyez-vous l’état de ce débat et quelle importance lui donnez-vous ?

Stéphanie Treillet : Tout d’abord il paraît essentiel de desserrer l’étau médiatique qui cherche à enfermer le débat dans un « pour ou contre l’Europe », lui-même ramené au dilemme sortie de l’euro, voire sortie de l’Union européenne, ou adaptation au cadre de l’UE tel qu’il est. Aujourd’hui en France, comme dans la plupart des autres pays européens, pour une grande majorité des citoyens, cela réduit la perception de ces enjeux à l’idée que leur choix se réduit à un accompagnement plus ou moins étroit des politiques néolibérales ou social-libérales portées par l’Union européenne et défendues successivement par N. Sarkozy et F. Hollande. Dès lors, pour eux, la seule option pour refuser globalement ces politiques serait le choix d’un repli nationaliste, porté en France par le FN et dans le reste de l’Europe par les diverses forces populistes ou d’extrême droite. Cette illusion a d’autant plus de force que le discours de Marine Le Pen présente aujourd’hui le vote FN comme un vote antisystème, à connotation sociale, populaire, l’Europe apparaissant comme le choix des élites. On est donc, comme pour les choix de politique nationale, en plein brouillage des repères.

Il est crucial pour nous, pour le Front de gauche, pour les forces porteuses de la conception d’une autre Europe, de parvenir à sortir le débat public de cette caricature. C’est possible. En 2005, au moment de la campagne du non de gauche au TCE, c’est ce que nous avons fait. Un des slogans de la campagne, qui a eu un grand succès, était, « j’aime l’Europe, je vote non ». Nous sommes parvenus à rendre clairement distinct aux yeux d’une majorité des électeurs le non de gauche à l’Europe néolibérale, par rapport au non d’extrême droite, un non à l’Europe tout court. C’est alors  le discours porté par la direction du PS, d’une adaptation à l’UE soi-disant au nom de valeurs de gauche, qui est apparu inaudible.

Il faut d’urgence faire entendre la même voix, celle de la possibilité d’une autre Europe qui ne nous condamne pas à ce choix mortifère. La difficulté est que, depuis 2005, les effets destructeurs des politiques néolibérales de l’UE, sur l’emploi, les retraites, les conditions de vie de la majorité de la population, et plus encore les politiques d’austérité depuis la crise, sont passés par là ; qu’en France une majorité socialiste a bafoué le vote majoritaire de la population en ratifiant le traité de Lisbonne, puis le TSCG ; et qu’enfin il ne s’agit pas seulement de répondre non à une question, mais de faire entendre la cohérence d’un projet européen alternatif.

Cela n’empêche pas qu’il faut en préalable rappeler que la sortie de l’euro, conçue comme préalable à une autre politique, est une voie sans issue et dangereuse. Sur le plan économique tout d’abord : elle exposerait le pays qui la pratiquerait et sa nouvelle monnaie aux attaques spéculatives des marchés financiers internationaux, sans aucune protection. On finirait par aboutir à une politique d’austérité, menée sous le signe de l’union nationale, probablement encore plus drastique qu’avec l’euro ; sur le plan politique enfin : le seul argument pour justifier une sortie de l’euro consiste à dire qu’il serait possible de retrouver des marges de manœuvre pour la politique économique en dévaluant la monnaie. Mais dévaluer la monnaie, c’est compter sur une compétitivité extérieure retrouvée par une baisse des prix relatifs des biens exportés, et cela ne peut se faire qu’au détriment des autres. C’est donc avoir une stratégie de croissance basée sur la concurrence, au détriment des autres peuples. Enfin, un tel mot d’ordre reviendrait à dédouaner les gouvernements et les classes dominantes de chaque pays de la responsabilité des politiques menées, comme si les gouvernements à l’échelle nationale subissaient les orientations européennes et n’auraient qu’à s’affranchir de ce cadre pour changer de politique, alors que ce sont bien eux qui les construisent et les mettent en place !

François Sabado : La question est complexe. Elle peut se poser de manière différente selon les contextes nationaux. Mais d’un point de vue général, il faut éviter un double piège pour le mouvement ouvrier. Le premier, c’est de confondre le fond des politiques économiques et les instruments de cette politique, comme la monnaie. Le deuxième, politiquement très dangereux, est d’en faire une question centrale, pour découper un camp des partisans de la sortie de l’euro, qui dessinerait une sorte d’union nationale mêlant à des courants de gauche des courants de droite et d’extrême droite. Par exemple, en France, ériger la « sortie de l’euro » en question centrale, c’est tomber dans le piège du Front national, qui fait de ce découpage un discriminant politique majeur. Sur le fond, sortir de l’euro en demeurant dans des rapports capitalistes conduirait à aggraver la crise. Ce serait d’abord l’équivalent d’une dévaluation massive, de 25 à 30 %, donc un accroissement de la facture pétrolière, et une aggravation de la dette extérieure qui ne serait pas forcément compensée par davantage d’exportations. Et ensuite un déchaînement protectionniste, avec de nouvelles guerres commerciales qui aggraveraient les politiques d’austérité contre les travailleurs. Il peut y avoir des situations, ainsi en Grèce, où s’exerce un chantage de l’UE sur le thème qu’il faut choisir, « soit l’euro, et l’austérité », « soit vous refusez l’austérité, mais alors plus l’euro ». Quelle que soit la difficulté, les militants grecs ont raison de dire : « Nous refusons ce chantage, nous ne ferons pas de sacrifices pour l’euro, nous n’accepterons pas les plans d’austérité, quitte à ce vous nous expulsiez de l’Union européenne ». C’est une réponse de crise.

Dans un pays central de l’UE comme la France, une politique anti-austérité ne doit pas s’engager à partir de la sortie de l’euro, mais en fonction d’un programme global de satisfaction des besoins sociaux, d’augmentation des salaires et des minimas sociaux, d’arrêt des plans de licenciements, de relance des services publics, d’annulation des dettes illégitimes... Un gouvernement au service des travailleurs et de la population devrait prendre immédiatement des mesures unilatérales (contrôle des mouvements des capitaux, expropriation des banques) et proposer leur élargissement. Il mettrait fin à l’indépendance de la Banque de France et commencerait de fait à émettre des euros pour financer sa politique. Le processus de rupture avec la zone euro serait de fait entamé. La politique monétaire et de crédit aurait elle aussi comme fil directeur : « Pas un seul sacrifice pour l’euro ».

Pierre Khalfa : Le débat sur la sortie de l’euro au sein de la gauche de transformation sociale a pris une importance croissance ces dernières années. Il est le produit de deux phénomènes.

Le premier renvoie à l’échec des mouvements sociaux européens à transformer la construction européenne et même, à quelques très rares exceptions près, à peser sur les politiques menées. La Confédération européenne des syndicats (CES), profondément divisée entre syndicats du Nord et du Sud de l’Europe, n’a pas pu, ou voulu, organiser des mobilisations sociales de façon pérenne. Si elle a condamné les politiques d’austérité et – c’est une première – un traité européen (le TSCG), son inaction a été patente. Au-delà des limites politiques de la CES, la conjoncture actuelle (chômage massif, précarisation accrue) place le mouvement syndical dans une situation difficile.

La disparition du Forum social européen (FSE), au moment même où les politiques d’austérité commençaient à être appliquées, et les limites du processus qui lui a succédé, l’Altersummit, témoignent aussi des obstacles à surmonter pour construire un mouvement social européen. En effet, il est objectivement difficile pour les mouvements sociaux de définir des priorités communes. Chaque mouvement a ses propres objectifs et n’est pas nécessairement prêt à les mettre en retrait pour engager des forces sur des actions communes. En outre, d’un pays à l’autre les mouvements n’ont pas nécessairement la même perception des urgences car, si les politiques menées sont similaires dans tous les pays, elles s’appliquent à des rythmes et des moments différents. Il est donc assez compliqué de coordonner au niveau européen les mobilisations, quelquefois très importantes, qui existent au niveau national.

Dans cette situation, il est tentant de faire une croix sur la construction de mobilisations européennes et de considérer que le seul champ stratégique qui vaille est l’espace national. Or, il est impossible de découpler totalement le champ stratégique national de celui de l’Europe. Certes des marges de manœuvre non négligeables existent au niveau national, surtout d’ailleurs pour les « grands pays ». Mais les économies européennes sont totalement interconnectées et il est illusoire de penser qu’un projet progressiste pourrait durablement être mis en œuvre simplement au niveau national. D’ailleurs, les partisans de la sortie de l’euro, comme par exemple Jacques Sapir, expliquent que cette dernière permettrait de mener des politiques de dévaluations compétitives dont l’objectif est de prendre des parts de marché aux autres pays européens. On peut se demander en quoi cela est progressiste. Il faut donc penser une stratégie qui articule les ruptures au niveau national et une politique d’extension au niveau européen.

Le second phénomène renvoie à la montée de l’extrême droite en Europe. Elle porte une critique nationaliste de l’Union européenne qui s’appuie sur le fait que cette dernière est devenue un carcan pour les peuples. Or, la gauche radicale a de grandes difficultés à contrer cette montée, ce qui renvoie entre autres au point précédent. Il est donc tentant de s’emparer d’un certain nombre de ses thèmes en espérant leur donner un autre contenu. Une phrase revient d’ailleurs assez souvent dans les débats sur la sortie de l’euro : « il ne faut pas laisser la sortie de l’euro au Front national ». La sortie de l’euro apparaît comme une réponse simple dans une situation compliquée. Mais, alors que l’extrême droite a le vent en poupe, c’est ne pas voir que reprendre ses thèmes, même en tentant de leur donner un contenu progressiste, revient à renforcer sa légitimité. En légitimant la sortie de l’euro comme solution à la situation actuelle, on risque de légitimer aussi, qu’on le veuille ou non, les autres réponses du Front national.

La situation est, de ce point de vue, très différente de celle de la campagne contre le TCE où le FN avait aussi appelé à voter non. Tout d’abord le non de gauche était porté par l’exigence d’une « autre Europe », et c’est au nom d’un projet européen progressiste que nous nous opposions au TCE. Il y avait donc une claire délimitation politique avec le FN. Or, les partisans de gauche de la sortie de l’euro veulent « en finir avec l’Europe », ce qui les place sur le même terrain que le FN. Ensuite, ce n’est pas la même chose de refuser un projet avec la droite ou le FN pour des raisons différentes – ce qui arrive assez régulièrement au Parlement où le Front de gauche vote contre des projets du gouvernement – et de promouvoir la même réponse que le FN à la situation actuelle. Dans le premier cas, on peut se démarquer clairement, dans le second cas, le risque est grand d’entretenir une confusion entre le FN et nous sur les solutions à apporter, confusion dont le seul gagnant aujourd’hui ne peut être que le FN.

Les partisans à gauche de la sortie de l’euro font comme si l’Union européenne était une entité extérieure qui imposait aux États les politiques qu’ils doivent mener. En fait, les traités européens et autres directives n’ont pas été imposés aux États. Ce sont les gouvernements nationaux qui ont été à la manœuvre pour les mettre en place. Rien ne s’est fait dans l’Union européenne contre les États et ce sont eux qui ont fait de l’Union européenne ce qu’elle est. Cela n’a pu d’ailleurs arriver que parce que la souveraineté populaire a été bafouée aussi dans le cadre national. Rappelons-nous l’épisode du TCE. C’est le point commun de tous les souverainistes de surestimer le fonctionnement démocratique des États-nations, de méconnaître les transformations profondes que ces derniers ont subies avec la mondialisation et de ne pas voir qu’ils sont dominés par une oligarchie politico-financière acquise au néolibéralisme. Le déficit démocratique de l’Union européenne trouve son répondant dans celui des États-nations. Ainsi, en confondant souveraineté nationale et souveraineté populaire, les partisans à gauche de la sortie de l’euro font de ce dernier et de l’Union européenne la cause centrale de nos problèmes au risque d’alimenter la montée du nationalisme.

ContreTemps : Si on élargit la problématique, on constate que le discrédit de l’Union européenne tient au fait qu’elle se trouve associée dans la perception des peuples aux politiques néolibérales qui sont menées par ses instances, et souvent en son nom (les gouvernements nationaux ayant l’habitude de justifier leurs propres décisions en brandissant les prétendues injonctions de Bruxelles). On peut se poser la question de savoir jusqu’où et jusqu’à quand les peuples vont accepter de subir ces politiques néolibérales d’austérité, qui enfoncent l’ensemble européen dans la crise et les récessions économiques, sociales et démocratiques, de manière particulièrement dramatique pour les pays du Sud. De ce point de vue, comment peut-on envisager une dynamique de rupture avec ces politiques néolibérales, à l’échelle nationale, à l’échelle de plusieurs pays, voire de l’ensemble de l’Union ? Est-ce que l’existence de cette Union est un frein, ou pourrait au contraire être un accélérateur pour l’enclenchement d’une dynamique de ce type ?

Pierre Khalfa : Il n’y a pas de réponse miracle à cette question. Dans le livre Que faire de l’Europe ? écrit par la Fondation Copernic et Attac, le dernier chapitre y est consacré. Nous essayons de montrer que nous ne sommes condamnés ni à l’impuissance en acceptant la situation actuelle ni à une aventure à haut risque avec une sortie de l’euro. Toute dynamique de rupture avec les politiques néolibérales passe par un affrontement avec les institutions européennes et les marchés financiers. Aucun changement substantiel n’aura lieu sans ouvrir une crise majeure en Europe et sans s’appuyer sur les mobilisations populaires. Beaucoup dépendra des capacités d’innovation et de mobilisation des mouvements sociaux. Même si leurs limites sont évidentes aujourd’hui – elles n’ont pas réussi à peser sur la situation – la multiplicité des résistances, les formes inédites qu’elles peuvent prendre, leur ampleur dans certains pays, sont le signe que les sociétés n’acceptent pas le délitement organisé par l’oligarchie politico-financière. Mais si l’existence des mobilisations populaires est une condition nécessaire, elle n’est pas suffisante. Elles doivent pouvoir déboucher sur une rupture politique dans un ou plusieurs pays de l’Union européenne.

Des victoires électorales de coalitions aspirant à la transformation sociale et écologique seront indispensables pour engager ces processus de rupture ainsi que pour élargir et consolider les conquêtes. Porté par de tels mouvements, un gouvernement de gauche devrait prendre un certain nombre de mesures unilatérales en précisant qu’elles sont vouées à être étendues à l’échelle européenne. Il s’agirait de mesures unilatérales coopératives, en ce sens qu’elles ne seraient dirigées contre aucun pays, contrairement aux dévaluations compétitives, mais contre une logique économique et politique, et que plus le nombre de pays les adoptant serait important, plus leur efficacité grandirait. C’est donc au nom d’une autre conception de l’Europe qu’un ou plusieurs gouvernements de gauche devraient mettre en œuvre des mesures rompant avec la construction actuelle de l’union européenne.

Ainsi, par exemple, concernant la politique monétaire, un gouvernement de gauche devrait tenir le discours suivant : « l’euro est notre monnaie. Mais les traités l’ont placée sous la domination de la finance. La BCE finance les banques privées à taux quasi nul et celles-ci prêtent ensuite aux États à des taux très supérieurs. Nous ne voulons plus être soumis aux marchés financiers. Nous voulons faire fonctionner l’euro au service des besoins sociaux et écologiques. Nous voulons placer nos banques sous contrôle citoyen pour qu’elles servent les vrais besoins de la société et non l’avidité de leurs actionnaires. Nous, gouvernement de ce pays, commençons à le faire chez nous. Nous invitons les mouvements sociaux et les peuples européens à se battre pour qu’il en soit de même partout, pour nous réapproprier ensemble notre monnaie et refonder l’Union européenne sur d’autres bases ».

C’est donc au nom d’une autre conception de l’Europe qu’un gouvernement de gauche devrait mettre en œuvre des mesures qui rompent avec la construction actuelle de l’Europe. Ainsi, par exemple, un gouvernement de gauche pourrait enjoindre à sa banque centrale de financer les déficits publics éventuels par de la création monétaire. Cela pourrait d’ailleurs se faire indirectement sans même violer formellement les traités européens en utilisant comme intermédiaire un établissement public de crédit, comme par exemple en France la Caisse des dépôts, ainsi que le permet l’article 123-2 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE). Fondamentalement, il s’agirait d’engager un processus de désobéissance aux traités, et par là même un bras de fer avec les institutions européennes.

Une telle attitude montrerait concrètement qu’il existe des alternatives aux politiques néolibérales. Elle mettrait les gouvernements européens au pied du mur et les confronterait à leur opinion publique. Elle serait un encouragement pour les peuples à se mobiliser. Un discours résolument pro-européen, tourné vers la démocratie, la justice sociale et environnementale, l’égalité entre les femmes et les hommes, trouverait un écho considérable auprès des autres peuples européens et des mouvements sociaux. Des représailles seraient probablement mises en œuvre. On menacerait le peuple désobéissant d’un boycott économique total – une menace plus crédible d’ailleurs contre les petits pays que contre les plus grands, en particulier la France.

L’issue de ce bras de fer n’est pas donnée d’avance. Une exclusion forcée du pays rebelle, même si le Traité de Lisbonne ne prévoit aucune possibilité d’exclure un pays de la zone euro, serait-elle possible ? La Grèce en avait été menacée en cas de victoire électorale de la gauche radicale Siryza. Un effet domino progressiste pourrait-il gagner d’autres pays qui scissionneraient et pourraient instaurer un euro-bis, avec des innovations fiscales et budgétaires qui le rendraient viable ? Y aura-t-il un basculement de la zone euro par une refonte des traités ? Tout dépendra des rapports de forces qui pourront être construits à l’échelle européenne. La désobéissance européenne peut être conçue et popularisée, non comme l’amorce d’un éclatement des solidarités européennes, mais au contraire comme un outil pour accélérer l’émergence d’une communauté politique européenne, un embryon de « peuple européen ». Rompre avec l’Europe telle qu’elle est pour refonder une « autre Europe », telle est la perspective que nous défendons.

Stéphanie Treillet : Il est certain qu’on ne peut pas subordonner la perspective d’un changement radical des politiques européennes à un accord des 27 gouvernements. Cela reviendrait à en annuler totalement la crédibilité. Il s’agit donc de prévoir de commencer là où les rapports de force politiques le permettront d’abord, c’est-à-dire dans un pays où un gouvernement vraiment à gauche se mettra à appliquer son programme. Ce n’est pas une perspective abstraite : c’est ce qui se passerait par exemple si Syriza gagnait les élections en Grèce. Plus généralement, compte tenu de l’ampleur de la crise politique des forces de la social-démocratie en Europe, il n’est pas exclu qu’il y ait dans la période qui vient des soubresauts et des reclassements politiques d’ampleur à gauche.

Or l’application cohérente et déterminée d’un programme gouvernemental de rupture avec le néolibéralisme impliquera forcément de désobéir aux directives et aux traités de l’Union européenne : traité de Maastricht, traité de Lisbonne, directives sur la déréglementation des services publics. Ce sera également la cas pour les orientations, plus informelles mais avec des effets biens concrets, organisées dans le cadre des Grandes orientations de politique économique (GOPE), qui débouchent non seulement sur des politiques convergentes de flexibilité des marchés du travail et de pression sur les salaires, mais aussi sur les contre-réformes des retraites, de la protection sociale, la subordination des Universités aux exigences du patronat, dans la continuité de la stratégie de Lisbonne. Rompre avec ces orientations, appliquer une vraie réduction du temps de travail, une augmentation du SMIC, défendre et étendre les services publics, cela implique une remise en cause de fait des traités et de leur logique. Pour mettre en œuvre une telle politique il faudra des moyens, donc ne pas appliquer la règle des 3 % de déficits publics par rapport au PIB, mais aussi réinstaurer une création monétaire par la Banque centrale pour échapper à l’emprise des marchés financiers, dénoncer une partie de la dette publique. Cela implique donc un bras de fer avec les institutions européennes, se terminant peut-être par une exclusion de l’UE, mais celle-ci serait alors l’aboutissement d’une politique cohérente et non une décision préalable.

Est-ce que l’existence de cette Union est un frein, ou pourrait au contraire être un accélérateur pour l’enclenchement d’une dynamique de ce type ? On pourrait dire les deux à la fois. Un frein parce que les dispositions contenues dans les traités (interdiction à la BCE de prêter aux États, limitation des politiques budgétaires, et d’une façon plus générale adoption d’une politique de règles) constituent un carcan antidémocratique qui fait d’emblée barrage à toute dynamique de changement que les peuples sont susceptibles de mettre en œuvre. Donc cela signifie que tout changement passe par, sinon le renversement, du moins un début d’ébranlement de cet édifice.

En même temps l’existence même de l’espace européen peut être à double tranchant pour les classes dominantes. C’est ce qui se passerait si la mise en œuvre d’une politique de rupture se situait clairement dans une logique d’extension internationale et de coopération avec les autres peuples.

Ces potentialités ne se limitent pas aux questions économiques et sociales. La remise en cause du droit à l’avortement en Espagne s’est faite sous le regard des peuples de toute l’Europe. L’ensemble des femmes d’Europe, du mouvement féministe dans tous les pays d’Europe, s’est senti concerné et attaqué en direct. Cette attaque n’a pu être présentée comme une affaire nationale. En même temps on voit bien que les institutions européennes n’offrent en elles-mêmes aucune garantie de défense de ces droits. Aucun pays n’a été exclu de l’UE pour limitation du droit à l’avortement ! Le Parlement européen vient même de rejeter un texte sur l’égalité femmes-hommes ! Au contraire, l’Europe néolibérale offre aussi un espace nouveau aux forces réactionnaires, aux religions, pour mener conjointement une nouvelle offensive contre les droits des femmes.

Il y a donc une sorte de course de vitesse, qu’on retrouve dans tous les domaines : les mouvements sociaux, comme les syndicats, ont un retard à rattraper pour faire converger leurs luttes au niveau européen comme le font depuis longtemps les classes dominantes.

François Sabado : Ces dynamiques de ruptures doivent combiner réponses nationales et européennes. Celles-ci peuvent commencer sur le terrain national, mais dans le cadre de la globalisation capitaliste elles doivent avoir une projection internationale et donc européenne.

Bien entendu, peut exister une synchronisation des processus de rupture avec l’UE dans plusieurs pays clés, mais le plus probable est qu’il y ait, comme nous l’avons déjà vécu au cours de l’histoire, des développements inégaux et combinés des processus politiques. Et dans ce cas, la dynamique progressiste d’un pays ne doit pas être subordonnée à un supposé équilibre européen. Il faut commencer à appliquer cette politique et essayer d’étendre l’expérience.

De façon générale, un gouvernement au service des travailleurs devrait engager des actions unilatérales de réorientation de l’économie et de la société, d’amélioration immédiate des conditions de vie des couches populaires, par des mesures dont il proposerait l’extension à l’ensemble de l’Europe. Ce serait, comme disent les juristes, une rupture de facto avec l’Union européenne, qui n’empêcherait pas de négocier pour faire pression sur les autres États-membres (en tablant principalement sur les mobilisations dans ces pays).

En fonction des événements, dans le ou les pays engagés dans un processus de transition vers un autre modèle de société, se poserait la question de mesures de défense des nouvelles conquêtes avec la préoccupation d’éviter un scénario du type 1981-1982 (des mesures sociales en France et un effondrement du commerce extérieur). Il faudrait en venir aussi à une rupture ouverte (de jure) avec les traités européens, donc avec l’Union européenne.

Enfin, un tel processus ne peut se concevoir sans affrontements majeurs au regard desquels les rapports de force s’avéreront décisifs. Ce qui pose la question d’une dialectique entre une stratégie nationale et une stratégie européenne, incluant la formulation de revendications et d’un programme à l’échelle européenne, ainsi que des actions coordonnées et des formes d’organisation au niveau européen.

La protection des mesures progressistes d’un tel gouvernement au niveau national doit se combiner à une stratégie d’extension de l’expérience nationale : annulation unilatérale des dettes, contrôle sur le mouvement des capitaux, réorganisation bancaire et stratégie d’extension de l’expérience et des mesures progressistes. Il faut sortir du dilemme : ou « UE et réforme impossible de celle-ci » ou « sortie de l’euro ». Ce qui implique de progresser sur le plan des réponses européennes et de la construction d’un mouvement ouvrier européen. L’essentiel étant d’avancer sur le plan de l’action, de la pratique, d’avancer dans la construction d’une conscience socialiste européenne des travailleurs, par des luttes et coordinations européennes. L’action et l’organisation valent mieux que tout discours internationaliste abstrait contre les nationalismes, même si celui-ci reste nécessaire. Ernest Mandel disait « qu’une seule grève de dimension européenne vaut mieux que cent congrès sur l’Europe ». Sur ce point force est de reconnaître le retard de la gauche révolutionnaire.

N’empêche que l’Europe reste un cadre stratégique.

ContreTemps : Cette réflexion en appelle une autre, qui est de savoir comment analyser la montée des forces nationalistes, voire d’extrême droite, dans l’ensemble de l’Union, qui font de l’exigence de rupture des liens européens un de leurs principaux arguments politiques. Comment répondre à cette poussée ?

Stéphanie Treillet : Justement de cette façon, en se situant toujours dans une perspective internationaliste et de solidarité entre les peuples, en ne cédant pas le moindre pouce de terrain à une argumentation de type nationaliste ou ouvrant la porte à une quelconque union nationale avec les classes dominantes. C’est la raison pour laquelle on doit se garder non seulement de jouer avec l’idée de « sortie de l’euro », mais aussi des formules chocs comme « en finir avec l’Europe ». L’illusion qu’on tiendrait là une solution à court terme susceptible de mobiliser largement et de donner une perspective atteignable au mouvement social est très dangereuse, car sur ce terrain ce sont les forces d’extrême droite qui sont à l’offensive. Ce n’est pas ainsi qu’on pourra bousculer les termes du débat médiatique mentionnés plus haut, on ne fera au contraire que les renforcer.

François Sabado : La montée des forces nationalistes est le résultat de la crise économique, sociale et politique qui frappe l’Europe, dans une situation de dégradation des rapports de forces, et après le bilan du siècle dernier de crise historique du mouvement ouvrier. Dans cette conjoncture historique, la droite et la gauche libérale appliquent les mêmes politiques d’austérité, lesquelles sont rejetées pas les classes populaires. Une situation qui sape les bases sociales et politiques des grands partis traditionnels, aussi bien bourgeois que sociaux-démocrates. L’abstention explose. La crise de représentation politique éclate au grand jour. C’est dans ce contexte que se manifestent les poussées des partis de l’ultra-droite ou de l’extrême droite qui font maintenant pression sur l’ensemble des droites traditionnelles. C’est ce qui se passe en France avec les manifestations « contre le mariage pour tous ». Certes, les classes dominantes ont choisi l’intégration dans la globalisation capitaliste, et à la différence des années 1930 il n’y a pas de « danger fasciste ». Mais nous entrons dans une période de décomposition sociale et politique. Les crises peuvent s’accélérer. Des « accidents » – au regard des intérêts bien compris de la bourgeoisie à l’époque de la globalisation – peuvent survenir, faisant émerger des réorganisations et des coalitions directement ou indirectement dominées par l’extrême droite. Face à une telle situation, il faut en premier lieu l’unité d’action de l’ensemble des organisations ouvrières et démocratiques face à cette montée des forces réactionnaires, pour ne pas laisser l’initiative et la rue aux forces de l’ultra-droite et de l’extrême droite. Mais cette bataille ne peut en aucun cas se faire sous la bannière des politiques et des forces gouvernementales. Il est décisif que dans le même temps on construise des fronts sociaux et politiques contre les politiques gouvernementales d’austérité. La lutte contre la droite et l’extrême droite a ses propres spécificités, mais il est décisif que dans de telles situations troubles émerge une gauche indépendante de la social-démocratie, capable de proposer une alternative politique globale de rupture avec le système. Les classes populaires doivent pouvoir identifier clairement une gauche combative, radicale, qui s’attaque clairement au patronat et aux politiques capitalistes et qui refuse tout soutien ou alliance avec la gauche libérale dominante. C’est avec cette conjonction de la mobilisation sociale et de l’émergence d’une alternative anticapitaliste unitaire de masse que peut se reconstruire un rapport de force face à la droite et à l’extrême droite.

ContreTemps : Dès lors qu’on admet que la bonne perspective n’est pas d’en finir avec l’Europe, il convient de montrer en quoi l’UE avec tous ses défauts a apporté ou est susceptible d’apporter des éléments positifs, en termes de paix, de droits démocratiques, de protection des minorités, de situation des femmes, de défense de l’environement...

Pierre Khalfa : Il faut tout d’abord indiquer pourquoi un projet progressiste de transformation sociale doit être européen. La réponse ne renvoie pas simplement à l’internationalisme car, de ce point de vue, il n’y a pas de privilège particulier à accorder à l’Europe. Nous avons besoin de l’Europe pour des raisons stratégiques.

Une première raison se trouve dans les transformations du capitalisme contemporain. La Deuxième Guerre mondiale avait accouché d’un capitalisme organisé et régulé sur une base essentiellement nationale. L’État-nation était alors un instrument très efficace pour contrer la logique spontanée du capital, borner son activité et faire en sorte que les affrontements sociaux débouchent sur des compromis porteurs de progrès social. La situation change progressivement à partir de la fin des années 1960 pour aboutir à la situation actuelle d’un capitalisme financiarisé et globalisé. Dans ce cadre, les marges de manœuvre au niveau national n’ont certes pas disparu, mais elles se sont réduites, ce d’autant plus que les économies européennes sont aujourd’hui fortement intégrées. Première raison donc : face à la puissance du capital globalisé, notamment face aux transnationales et aux marchés financiers, il faut un espace politique et économique qui puisse faire contrepoids. Une Europe refondée pourrait remplir ce rôle.

La deuxième raison renvoie à la montée de la xénophobie et au regain des tensions nationalistes. Les causes en sont multiples : disparition de la domination soviétique ravivant la question des nationalités, suivie de l’application brutale des thérapies néolibérales, poids de la crise avec la montée apparemment irrésistible du chômage qui favorise la recherche de boucs émissaires, mode de construction de l’Europe qui tend à exclure les peuples des décisions. Quoi qu’il en soit, cet état de fait exige d’autant plus de ne pas aggraver cette situation en favorisant les replis nationaux et travailler à ce que l’Europe devienne un espace politique de coopération.

L’Europe actuelle s’est construite sur la concurrence entre les États et sur le moins-disant fiscal et social. Le dumping règne en maître, ce qui favorise la montée de la xénophobie. L’éclatement de l’Union européenne, loin de mettre fin à cette situation, risquerait même au contraire de l’aggraver, chaque pays cherchant à accroître encore plus ses avantages concurrentiels aux dépens des autres pour gagner en compétitivité. Mettre fin au dumping social et fiscal est un objectif majeur d’une Europe refondée. C’est la troisième raison pour garder une perspective européenne.

La quatrième raison tient au fait que certains domaines nécessitent des politiques publiques qui doivent être débattues au niveau européen et qui requièrent des décisions communes fortes. C’est le cas, par exemple, des politiques de transition écologique qui doivent être coordonnées au niveau européen pour être pleinement efficaces. C’est menée au niveau européen qu’une politique de relance budgétaire et monétaire en ce sens aurait une efficacité démultipliée.

Il en est une cinquième, celle qui tient aux rapports de force dans les négociations internationales. Les relations internationales ont vu la montée de nouveaux acteurs de taille continentale et dont le poids économique va croissant. Dans cette situation, aucun des États européens, y compris les plus grands, ne peut réellement jouer un rôle important seul. C’est le cas, par exemple, des négociations qui ont lieu sur le réchauffement climatique : face à la crise écologique, il faut un acteur continental pour peser sur les négociations globales.

Rompre avec la construction européenne actuelle ne signifie pas qu’il ne faille pas reconnaître que cette même construction a eu des aspects positifs, le plus important étant d’ailleurs que sa simple existence témoigne d’un destin politique commun des peuples d’Europe. C’est ce qu’affirme clairement le traité de Rome et c’est ce qui distingue la Communauté économique européenne (CEE) de l’Association européenne de libre-échange (AELE) promue, à l’époque, par le Royaume-Uni pour la contrebalancer. La perspective de créer une union politique ne peut se comprendre que dans la conjoncture consécutive à la Deuxième Guerre mondiale. Il s’agissait alors d’assurer définitivement la paix en Europe, notamment entre la France et l’Allemagne. Que cette construction se soit faite dans un espace dominé par l’impérialisme américain n’infirme pas cette analyse. Il pouvait difficilement en être autrement dans un monde bipolaire où l’autre choix était de s’intégrer à la domination soviétique, ce d’autant plus que le mouvement ouvrier était dominé à l’époque par le stalinisme.

D’autres exemples montrent que la construction européenne a pu avoir des effets bénéfiques. Ainsi, l’existence des fonds structurels et des fonds de cohésion a permis de financer un certain rattrapage économique lors des premiers élargissements. D’ailleurs, le refus, lors de l’élargissement de 2004, d’augmenter le budget européen pour aider les nouveaux entrants a été le signe que cet élargissement allait être l’occasion de généraliser la concurrence entre États, les nouveaux entrants n’ayant plus d’autre choix que de pratiquer le dumping social et fiscal pour attirer les capitaux nécessaires à leur développement. L’exemple de l’égalité femmes-hommes est une bonne illustration de l’adoption progressive des normes du néolibéralisme. L’article 119 du traité de Rome pose le principe « à travail égal, salaire égal ». Du fait du manque d’ardeur des États à l’appliquer, des directives successives ont progressivement complété cet article et construit tout un édifice en faveur de l’égalité. Mais dès les années 1990, la notion d’égalité entre les sexes est instrumentalisée pour promouvoir, dans une logique néolibérale, les politiques de flexibilisation de l’emploi. Ces deux exemples, parmi d’autres, montrent que la construction européenne n’a pas été linéaire et que l’Europe n’était pas d’emblée néolibérale, comme l’affirment nombre de souverainistes de gauche. Au demeurant, parler de néolibéralisme dans les années 1960, au moment même où s’approfondissait la construction de l’État social dans tous les pays de la Communauté, est une absurdité.

Stéphanie Treillet : Concernant les droits des femmes, une grande partie du mouvement féministe ne s’y est pas trompée en 2005 : une coordination féministe pour le non, constituée de plusieurs associations, s’est inscrite dans la campagne pour le non de gauche, portant la pleine compréhension que la Constitution néolibérale signifiait pour les femmes davantage de flexibilité du travail et de temps partiel, moins de services publics, une remise en cause des retraites, etc. sans parler des valeurs chrétiennes inscrites dans le texte ! On peut avoir l’illusion que l’UE, qui garantit l’égalité femmes-hommes dans les textes, peut apporter des garanties et des possibilités de recours dans certains cas, notamment sur l’égalité salariale. La stratégie européenne de l’emploi, lancée en 2000, s’inscrit dans cette ambiguïté : d’un côté elle promeut une augmentation du taux d’emploi des femmes, à rebours des politiques de congé parental et d’encouragement au retour au foyer menées jusqu’alors dans la plupart des pays. D’un autre côté, cette augmentation du taux d’emploi doit se faire par le biais d’une extension du temps partiel, de la flexibilité, et des politiques de workfare menées un peu partout. Pourtant, récemment, la Commission a dû reconnaître que l’extension du temps partiel n’était pas la solution, et que seul un emploi à temps plein pouvait mettre les femmes à l’abri de pauvreté. On est dans cette contradiction fondamentale, qui n’est jamais que la contradiction historique du capitalisme par rapport à l’emploi salarié des femmes ! Il faut donc absolument proposer la perspective d’un nouveau plein-emploi avec une perspective de RTT étendue à l’échelle européenne, passant par l’interdiction du temps partiel imposé, un SMIC européen, de services publics européens, etc.

François Sabado : Notre approche est d’opposer à la construction européenne actuelle, à l’UE ou à son impossible réforme, une autre Europe, une Europe sociale démocratique, des États Unis socialistes d’Europe. L’Europe reste l’espace où peut se redéployer une réorganisation économique qui réponde aux besoins sociaux des populations, par une nouvelle organisation et division du travail, laquelle prenne en compte une transition énergétique au service des peuples, une expropriation des banques actuelles et la constitution d’un grand secteur public bancaire, sous contrôle des citoyens, une annulation des dettes publiques des États, une politique de santé, d’éducation, de réorganisation des services publics… Cela conduit à la rupture avec les politiques et les institutions actuelles, la dénonciation des traités, car l’UE n’est pas réformable. Elle est consubstantiellement néolibérale. Mais nous ne confondons pas l’UE et l’Europe. S’il faut en finir avec l’UE, la réponse n’est pas le repli national, c’est une autre Europe. Ce qui doit conduire à formuler un programme de transition à cette échelle européenne, reprenant ce qu’il y a de meilleur dans chaque pays en termes de revendications ou de législations pour le généraliser. Nous sommes pour construire une Europe sociale en harmonisant par le haut les droits sociaux et démocratiques, en termes de protection sociale et de salaires. On nous objecte les différences de niveaux de développement économique. Il est vrai qu’une telle harmonisation demandera des étapes, passera par des propositions intermédiaires. Reste que l’important c’est la direction… Prenons l’exemple des salaires : nous défendons l’idée d’un salaire minimum européen, en l’ajustant sur le salaire le plus haut. On nous oppose les différences existant entre la Grèce, le Portugal – où le niveau de salaire minimum est de 400 à 450 euros – et la France, où il s’élève à 1430 euros, pour décréter impossible cette idée de salaire minimum à l’échelle européenne. À quoi on ajoute que, compte tenu des différences de productivité entre le Portugal, la Grèce et l’Allemagne, aggravées par la crise, le risque est que ce salaire minimum tire les salaires vers le bas. Donc ces objectifs seraient inatteignables. Il faut reprendre le problème à la base. Si l’on veut tendre vers un même niveau de salaire pour tous les travailleurs du continent, il faut raisonner en parité de pouvoir d’achat, donc calculer les augmentations de salaires en fonction de ce qu’on peut acheter avec une somme donnée dans chaque pays. Mais aussi avancer des propositions visant à combler les inégalités par une politique d’annulation des dettes publiques illégitimes, une fiscalité commune, des taxes sur les profits des multinationales, des grands travaux et services publics, une nouvelle division du travail… Ce qui implique des incursions dans la propriété des secteurs clés de l’économie. Donc un changement radical des rapports de forces. Mais les formulations générales d’un programme doivent aller au-delà de rapports de force donnés d’une situation politique donnée…

Une telle approche doit aussi se traduire sur certains terrains démocratiques ou de société. Face à la droite réactionnaire européenne, liée à la hiérarchie catholique et au Vatican, qui s’attaque au droit à l’avortement libre et gratuit, il faut relever le gant au niveau européen, s’appuyer sur les droits les plus avancés sur l’IVG dans tel ou tel pays pour s’opposer d’abord à la remise en cause de certains droits acquis, et aussi créer les conditions d’une mobilisation sociale à l’échelle du continent pour généraliser à toute l’Europe les avancées obtenues dans un pays.

ContreTemps : Si l’on pense que les peuples du continent ont un « avenir européen », resterait à proposer une perspective qui soit convaincante, c’est-à-dire dont les citoyens et les peuples pourraient se saisir pour se l’approprier et la défendre : entre fédéralisme et Europe des nations, existe-t-il des formules pouvant dessiner une telle perspective ?

Pierre Khalfa : L’Union européenne articule (mal) des éléments de fédéralisme – par exemple la BCE – et le maintien des États-nations. Ce mode d’organisation peut être fécond pour l’avenir à condition d’en changer le contenu et de le démocratiser radicalement. Paradoxalement, les souverainistes et les fédéralistes partagent, au fond, la même conception de l’Europe. Les souverainistes expliquent que le projet européen est irréaliste parce qu’il n’y a pas de nation européenne. Cette argumentation rejoint ainsi celles des fédéralistes qui font de l’Europe la simple transposition à une échelle continentale de l’État-nation unifié. Cette approche « unitariste » du cadre politique passe ainsi totalement à côté d’un fait historique nouveau : la construction en Europe d’un nouvel objet politique qui, quoi qu’on pense de sa légitimité, n’est pas le décalque de l’État-nation et ne fait pas disparaître ce dernier.

François Sabado : La question démocratique est aujourd’hui au centre de la bataille pour une autre Europe, notamment parce que l’application des politiques d’austérité s’accompagne de plus en plus clairement de politiques autoritaires. L’exigence démocratique première est l’arrêt des politiques de la Troïka, politiques décidées par les gouvernements et institutions de l’UE et imposées aux peuples. Ce que certains dénoncent comme du « césarisme bureaucratique ». Précisons que ces diktats sont bien imposés par l’UE mais aussi par les gouvernements nationaux. Ces exigences démocratiques doivent s’accompagner d’un programme de rupture par la défense d’une série de droits démocratiques pour les immigrés, pour étendre tous les droits démocratiques en défendant des élections à la proportionnelle... Nous proposons également une Assemblée constituante européenne : non pas une constituante nationale, une constituante européenne, qui définisse les droits et les mécanismes démocratiques au niveau local, régional, national et européen – et ce qui relève de chaque niveau... Dans ce processus constituant, nous défendrons nos propositions de démocratie socialiste, d’assemblées élues au suffrage universel dans les communes et les entreprises, et la défense d’un programme de défense des revendications sociales anticapitalistes…

Mais y a t-il une nation européenne ? Nous n’avons jamais considéré l’Europe comme une nation devant se constituer en État-nation, à l’image des États-nations des 18e et 19e siècles. Ni qu’existerait un peuple européen. L’Europe doit respecter et intégrer les souverainetés nationales, mais elle doit constituer un nouveau cadre historique pour les peuples, et donc procéder de nouvelles souverainetés sociales et démocratiques. Ce qui ne signifie pas des nouveaux États sur des territoires. On peut se référer à des démarches d’autonomies politiques et culturelles, qui peuvent représenter de nouvelles formes de souveraineté. Mais se manifestent également de nouvelles revendications nationales avec l’émergence de revendications pour l’autodétermination ou l’indépendance, comme en Catalogne ou en Flandre. Nous défendons le principe d’autodétermination et d’indépendance si la majorité l’exige, et nous soutenons les démarches de la gauche radicale, qui par exemple dans le cadre de l’État espagnol soutient  l’autodétermination en Catalogne et en Euzkadi et propose « une république confédérale socialiste rassemblant toutes les nations et régions de l’ État espagnol »…

Stéphanie Treillet : La difficulté est qu’il n’y a pas de solution institutionnelle. Celle-ci à l’heure actuelle se dessine entièrement du seul fait des mobilisations ou même des perspectives programmatiques que l’on peut donner à l’Europe, sur les plans économique et social, mais aussi environnemental, d’égalité des droits, etc. On peut commencer par tracer des grandes lignes qui seraient à la fois le refus du souverainisme (et de ce point de vue l’idée d’ « Europe des nations » ne paraît de toute façon pas une formule adéquate) et la délimitation d’une perspective fédérale qui devrait à la fois être débarrassée de ses caractéristiques autoritaires et antidémocratiques actuelles (puisque plus un certain fédéralisme avance aujourd’hui, plus il est fait pour éloigner les peuples des décisions) et en même temps inefficaces : le refus actuel d’un budget européen est significatif à cet égard. Quels moyens, à la fois institutionnels et financiers, seraient nécessaires pour mettre en place des services publics européens, une harmonisation européenne de l’imposition sur le revenu et les sociétés, etc. ? Peut-être faut-il commencer par poser la question dans ce sens, même si cela n’épuise évidemment pas tout le sujet.

ContreTemps : Sans prétendre conclure, évoquons d’un mot les événements d’Ukraine qui viennent nous rappeler que l’Union européenne n’est pas seulement confrontée à des questions internes, essentiellement sinon uniquement économiques et institutionnelles, mais à des défis stratégiques déterminants pour l’avenir : la relation avec la Russie, et les différents pays issus de l’ensemble que fut l’URSS ; avec le bassin méditerranéen, y compris la Turquie, la Syrie et le Moyen-Orient ; avec l’Afrique, en particulier sub-saharienne où l’on voit que la France se voit en charge d’une « mission de stabilisation » que l’Union européenne partage mais lui laisse exercer en solitaire...

François Sabado : En effet les développements de la situation politique internationale mettent à l’ordre du jour de nouvelles tensions, des confrontations, des crises, des guerres. Face à une UE au service des intérêts capitalistes et dominée par l’intervention autoritaire d’institutions telle la Troïka, nous devons mettre l’accent sur l’autodétermination et la souveraineté des peuples. D’abord par le soutien aux mobilisations sociales et démocratiques contre les plans d’austérité, aux mouvements des Indignés et aux marches contre l’austérité, notamment dans le cas espagnol. Avec la crise ukrainienne, l’autodétermination du peuple d’Ukraine reste la question centrale, et donc le soutien aux soulèvements démocratiques contre l’ancien régime corrompu de Ianoukevitch. Les Ukrainiens doivent décider par eux-mêmes, sans menaces militaires de la Russie, et sans manœuvres de l’UE pour élargir l’espace de l’OTAN à l’Est. L’autodétermination du peuple ukrainien c’est le refus de toute annexion de territoires par la force comme le fait la Russie avec la Crimée.

L’Europe est une réalité historique ouverte. Ce n’est pas une entité refermée sur elle-même, qui serait déterminée par des critères religieux ou ethniques. Il lui faut définir une politique d’accueil des immigrés, d’égalité des droits, de libre circulation combinée à une mobilisation pour l’aide au développement, en particulier de l’Afrique.

Ces choix impliquent une rupture avec les interventions militaires françaises en Afrique. 

Propos recueillis par Francis Sitel. Publié dans Contretemps n°21.

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