À quoi rêve Thierry Lepaon ?

Regrettable, l’affaire qui plombe la carrière du secrétaire général de la CGT nuit aussi à son organisation et au syndicalisme en général. Elle doit surtout mettre en question le rapport à l’argent de ceux qui représentent les luttes sociales.

L’affaire est sérieuse. Les révélations successives du Canard enchaîné sur les dépenses étonnantes et les indemnités curieuses du secrétaire général de la CGT ne symbolisent pas seulement la crise interne de l’organisation. À l’évidence, des règlements de compte sont à l’origine de ces informations rendues publiques, qui tournent en boucle sur les chaînes d’info et minent le moral des militants de la CGT et d’ailleurs.

Dans le contexte des élections interprofessionnelles, le scandale est particulièrement malvenu et nous savons combien il peut être instrumentalisé pour délégitimer le monde syndical et le camp du progrès social. Pour autant, s’il ne s’agit pas de hurler avec les loups, sur le mode du "tous pourris", ce que traduisent les faits rendus publics – non démentis, voire reconnus – est symptomatique de dérives au cœur de la tradition du mouvement ouvrier. Ces dérives, qui ne concernent pas que la seule CGT, soulèvent le cœur de nombreux militants qui le font savoir à leurs organisations.

De l’utilisation des ressources

Que raconte ce rapport à l’argent dont nous parlent les gazettes ? La rénovation du logement de fonction de Thierry Lepaon n’est pas une bagatelle : 105.000 euros, entièrement payés par le syndicat. Les travaux pour remettre à neuf son bureau sont plus troublants encore : 62.000 euros, dont 22.000 pour le seul mobilier. Le prix ordinaire pour la réfection d’un bureau se situerait plutôt autour de 20.000 euros. Trois fois au dessus de la norme. Qu’espère Thierry Lepaon ? Qu’attend-il en engageant 60.000 euros juste pour aménager son bureau ? Le secrétaire général de la CGT doit-il avoir le bureau d’un PDG de multinationale ?

Plus grave, l’indemnité de 30.000 euros que Lepaon a touchée à l’occasion de son changement de fonction à la CGT, juste pour être passé d’une position régionale à la direction nationale, signe un "deux poids, deux mesures" entre la pratique de l’organisation et les exigences à l’égard du patronat. Une telle prime pour la promotion interne d’un cadre aurait été dénoncée dans n’importe quelle entreprise. Le principe, mais aussi le montant, posent sérieusement problème. Un ouvrier ou un employé perçoit, quand il est licencié, un cinquième de mois de salaire par année d’ancienneté. Au bout de dix ans d’ancienneté, il touche par exemple un mois de salaire en indemnités de licenciement.

On connaît les luttes désespérées de salariés pour obtenir dix ou vingt mille euros d’indemnités quand ils sont licenciés. Thierry Lepaon n’a pas été licencié, mais promu. Pire, il argumente que c’est une somme« modeste ». A-t-il perdu pied avec la réalité ? Les revenus de la CGT, notamment issus des cotisations des syndiqués et des subventions publiques, n’ont-ils pas à être utilisés à des enjeux collectifs plus importants ?

Le prix de la dignité et les pièges du mimétisme

Après avoir déclaré que « les gens s’en foutent », Thierry Lepaon a promis la transparence. Les procédures de contrôle sont en cause : nul doute que davantage de transparence est nécessaire. Mais c’est plus profondément l’imaginaire et la façon de représenter le monde syndical et populaire qui est en cause. C’est la force de la conflictualité sociale qui est en jeu. L’idéologie des "partenaires sociaux", celle qui sous-entend que syndicalistes, patrons et ministres font tous partie d’un même monde, d’une même classe, aurait-elle contaminé la CGT ?

L’argent, la norme de la possession individuelle gangrène la société. Celles et ceux qui portent la critique sociale doivent être d’une vigilance extrême à cet égard. Il ne s’agit pas de défendre une forme d’ascétisme ou de puritanisme en la matière. Les responsables politiques et syndicaux vivent dans ce monde et ne sauraient totalement échapper à ses codes, à ses normes. L’enjeu de la représentation se pose depuis longtemps dans le monde ouvrier : au début des années 1930, les communistes ont par exemple décidé d’aller à l’Assemblée nationale en costume. Mais entre la dignité ouvrière et le mimétisme avec un univers que l’on dénonce, entre le confort de vie et la quête de luxe, il y a un pas. La fascination pour l’argent ne fait pas partie de notre monde.

Lepaon sauvera-t-il sa peau en faisant appel à l’esprit de corps ? S’il parvenait à rester à la tête de la CGT, c’est tout le corps qui serait affaibli.

Guillaume Liégard. Publié sur le site de Regards.

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