Réarmer notre camp dans les luttes...

par l'unité et la confrontation démocratique, avec une organisation militante comme outil.

I- Sur la période politique

a) Crise de régime

La séquence électorale terminée avec les élections législatives et le raz-de-marée En Marche ont confirmé la crise de régime de la Ve République, avec pour conséquence un bouleversement du champ politique dont nous ne pouvons pour l’instant connaître l’intensité et la pérennité. Répercussions électorales du mouvement contre la loi travail (aux primaires et aux présidentielles), bilan du mandat Hollande au service du MEDEF, crise de la droite avec l’impact des affaires mais aussi sans doute des divergences d’orientation dans la bourgeoisie, méfiance historique envers les responsables politiques (qui se constate tant par l’abstention que par le refus de poursuivre avec les partis de gouvernement traditionnels), présence de Le Pen au second tour… Cette séquence fut exceptionnelle, tout en s’inscrivant dans les chamboulements en cours à l’échelle mondiale (Trump, Corbyn…).

b) L'état de notre camp électoral

Mais dans cette crise, notre camp a vécu une défaite historique, et finalement, l’élection de Macron tend à la fois à sauvegarder la Ve République, en risquant de renforcer plus que jamais l'essence autoritaire de ce régime, et à mettre en place sur un mode de guerre éclaire l’agenda du patronat.

Si nous nous félicitons de l’élection de député.e.s combatifs/ves, jeunes, renouvelé.e.s, dont deux sont issues de notre organisation, ainsi que de la réussite de dynamiques de candidatures unitaires (Clémentine Autain, Jean-Paul Dufrègne, François Ruffin, Hubert Wulfranc...), nous constatons aussi que malgré la polarisation de l’opposition au pouvoir sur les bancs de gauche de l’Assemblée, elle est d'une faiblesse rarement connue, face à une majorité puissante comme jamais et aux ordres, bien que l’ont puisse déjà sentir des dissensions dans En Marche.

En cela, l'appel d'Ensemble! à l'unité dans un groupe commun à l'Assemblée garde tout son sens, au regard de l’action des député.e.s insoumis.e.s et communistes, et du vote CONTRE la confiance de 5 socialistes.

La forte abstention dans notre classe, qui a marqué la séquence, particulièrement les législatives, peut s’analyser comme un manque de confiance dans l’action politique et les projets proposés, l’absence d’une perspective politique sérieuse du fait de la division, et peut-être, une attente d’un troisième tour social face à cette situation ? En effet nous ne nous satisfaisons pas des analyses sur l’abstention différenciée, qui ne suffisent pas à prendre en compte les enjeux dans leur ensemble.

Stefano Palombarini rappelle utilement les chiffres en les illustrant1 : « l’implosion du PS n’a profité qu’en faible partie aux forces qui s’opposent aux réformes destinées à remettre en cause les spécificités du modèle français. Le PS et ses alliés ont perdu 286 députés, PCF et France insoumise en ont gagné au total 17. Tous les seize députés perdus par le Parti socialiste, un seul est resté à gauche.
Ce résultat est pour partie lié au système électoral majoritaire et à l’incapacité de la gauche de proposer des candidatures communes au premier tour des législatives. Mais en calculant le total des voix recueillies par les candidats de la France insoumise et du Parti communiste, on constate une progression de moins de 7 points par rapport au Front de gauche en 2012, alors que le PS et ses alliés ont perdu plus de 30 points. Et même si on veut analyser avec un peu de lucidité le score pourtant historique de Jean-Luc Mélenchon, qui a gagné 3 millions de voix à la présidentielle par rapport à 2012, il faut se rappeler que 9 millions de voix ont été perdues par le Parti socialiste et les écologistes. Dès le premier tour de la présidentielle, sur trois électeurs en fuite du Parti socialiste et ses alliés, un seul est resté à gauche. »

L’opposition de gauche institutionnelle ultra-minoritaire aura plus de visibilité si elle accepte de se rassembler, et pourrait servir de relais, peut-être amplifier à l’échelle de masse l’idée d’une autre politique, mais nous devons accepter que cette opposition ne se résume pas au groupe insoumis.

En tout cas, moins que jamais, l’opposition ne pourra être avant tout institutionnelle. Pour résister, l'opposition ne devra être ni au parlement, ni derrière des parlementaires, mais dans la rue et par l’auto-organisation.

c) Des batailles à venir

En défense du Code du Travail, de la Sécurité Sociale, du Service Public, de l'Environnement... c'est le combat social qui nous permettra d'obtenir des victoires ou au moins d'éviter des reculs, sans attendre l'impact de 5 ans de ravages qui nous sont promis. Il y a urgence, et nous devons répondre politiquement au rythme de cette urgence, non pas dans l'ambition des prochaines échéances électorales mais dans les combats immédiats, et de fait hors de l'institution. C'est d'ailleurs la limite majeure de la France Insoumise constituée sur un rythme électoral et organisée derrière ses député.e.s.

L'émergence d'un nouveau bloc bourgeois autoritaire et libéral n'efface pas l'état de crise, et donc la potentielle fragilité du pouvoir en place, comme, de manière concordante, sa violence. La baisse rapide de l’exécutif dans les sondages d'opinion liée notamment aux annonces sur les APL peut ouvrir des perspectives réelles, tout en accélérant la marche des contre-réformes de la part de l'ordre établi.

Il existe un niveau de conflictualité élevé, nous l'avons vu dans la lutte des GM&S par exemple. Ces luttes, si elles convergent, peuvent faire bouger la situation, et contribuer à la construction du mouvement contre la loi travail XXL à la rentrée.

C'est à la lumière de cette analyse de la situation que nous nous positionnons.

II – Sur nos tâches immédiates

a) Se doter d'outils d'intervention politique sur les ordonnances

Ensemble ! doit se doter d’outils d’intervention politique propres, en lien notamment avec le premier combat de ce mandat, celui contre les Ordonnances Macron/Philippe/Pénicaud, pour défendre un autre projet, avec des marqueurs forts : la hausse des salaires à 1500 € nets, les 32h, la protection sociale, les socialisations...

1° Se donner les moyens d'une intervention d'Agitprop régulière, avec un tract national (au moins toutes les deux semaines et en fonction des événements), des affiches... pour donner de la visibilité à nos propositions politiques dans les mobilisations qui viennent et en amont de celles-ci.
2° Poursuivre et approfondir une politique de Front Unique comme celle débutée par l'appel de Politis3 pour lequel nous avons été à l'initiative. Cela peut passer par de nouvelles tribunes, mais aussi des meetings communs rassemblant travailleurs/euses en lutte, militant.e.s et responsables politiques de diverses tendances, syndicalistes... En cela, le mot de Besancenot sur l’unité « jusqu’à la direction du PS si elle y est prête » était un très bon signe il y a quelques semaines, de même que l’unité construite en soutien aux PSA, dont le syndicat CGT est dirigé par un camarade de LO. Il y a, dans toute la gauche et l'extrême-gauche, des partenaires avec qui construire les combats politiques d'opposition à venir.

b) L'investissement dans tous les cadres unitaires

Nous devons nous investir, nous réinvestir, ou développer notre investissement, au niveau local comme national, de manière coordonnée, dans tous les cadres unitaires sur tous les sujets : violences policières, solidarité avec les réfugié.e.s, pour la paix, contre l’État d’Urgence, sur l'écologie, contre le racisme, quand trop souvent les camarades qui y interviennent sont les mêmes, et alors que pour certains de ces cadres, nous nous contentons de signer des appels sans y avoir d’intervention politique. Nos interventions ne peuvent toujours peser sur les épaules de quelques camarades. Notre visibilité sera d'autant plus forte que nous serons capables d'y travailler de manière cohérente, en répercutant notre investissement au niveau local, en étant à l'initiative de cadres unitaires, et en s'investissant dans tous les projets concrets et alternatifs. Cela se fait déjà, cela doit être amplifié, en apprenant des initiatives prises ailleurs et en partageant les expériences.

c) Réengager l'élaboration collective

1° Sur notre rapport et notre intervention dans le mouvement social : sommes-nous toujours d'accord pour construire un front social et politique, pour rapprocher mouvement social et perspective de construction politique ? Comment cela s'exprime-t-il dans les interventions de notre organisation, mais aussi de ses membres vis à vis des syndicats par exemple ?
2° Sur nos outils de communication, notamment numériques, en s'appuyant sur les compétences qui existent dans Ensemble ! Mais qui sont souvent sous-exploitées. Cela passe sans doute par une intervention mieux organisée sur les réseaux sociaux, une réorganisation du site internet, permettant notamment l'apparition de blogs des collectifs locaux, de l'activité des commissions... Le tout en s'inspirant de ce qui a marché dans la campagne de la France Insoumise et chez les youtubeurs/euses pendant le mouvement Loi Travail.

d) Sur le fonctionnement

1°Travailler rapidement à la mise en place d'une liste de partage d'informations des collectifs avec une véritable charte d'utilisation, permettant l'envoi par les collectifs des tracts et outils réalisés localement de manière plus régulière par exemple, et qui ne soit utilisée que pour un usage militant, non comme l'actuelle liste CN qui est avant tout une liste de débats et polémiques, sans doute utile, mais fatigante et peu adaptée.
2°Relancer les commissions qui seraient en sommeil et en faire des cadres d'élaboration sur les sujets visés, avec une apparition plus claire sur le site par exemple, non seulement des lieux de discussion ou d'échange. Beaucoup de travail a déjà été produit par des commissions, le mouvement dans son ensemble doit s'en emparer.

II – Sur nos tâches de moyen terme

Il n'est pas certain que ces tâches soient de « moyen terme » tant elles sont urgentes et ont été trop souvent repoussées, malgré des contributions et débats sur le sujet. Cela aboutit finalement à la paralysie du mouvement.

a) Sur le fonctionnement de l'organisation

le rôle de l'Assemblée Générale du mouvement et des CN intermédiaires, voire de consultations dématérialisées, doit être d'avancer sur la question du renouvellement du porte-parolat, de l'EAN, du CN : leur fonctionnement, leur représentativité territoriale, la parité femmes/hommes, la diversité générationnelle, d'engagements, et les missions données à ces instances. De même, nos modes de décisions doivent être interrogés : nous sommes nombreux/euses à faire le constat que le consensus, s'il doit être un but orientant nos discussions, ne peut être un outil de paralysie permanente de l'organisation, l’empêchant d'avoir une apparition nationale cohérente. Cela ne remet en rien en cause l'autonomie des collectifs qu'il s'agit cependant d'articuler. Il faut aussi, pour que l'EAN puisse travailler, que des mandats soient clairement donnés par un CN représentatif du mouvement. Il faut donc reprendre le travail de structuration, tant locale que régionale ou nationale d'Ensemble ! Si nous voulons en faire un outil efficient.

b) Sur le projet programmatique :

Aujourd'hui, notre mouvement n'est pas doté d'un programme, mais de propositions programmatiques relativement minces. Nous avons pu constater, pour ceux/celles qui ont pris la peine de s’y pencher (peu importe d'ailleurs ce que l'on pense du collectif en lui-même) le nombre important de blancs dans les propositions d’Ensemble ! dans le comparatif réalisé avant les présidentielles par l’Appel des 1002. Nous devons les combler. Si nous voulons pouvoir intervenir dans les mouvements à venir et engager des politiques unitaires, si nous voulons élaborer une politique indépendante, nous ne pouvons faire l'économie de renforcer notre bagage à ce niveau. L'Humain d'abord est mort, l'Avenir en Commun est critiquable, mais nous ne pouvons le faire et espérer avoir une quelconque influence sans disposer nous même d'une réelle cohérence programmatique, qui doit nous servir de boussole. C'est la condition d'un travail unitaire si nous prétendons y apporter une contribution.

Cela rend utile de rouvrir les discussions sur le texte Émancipation, ainsi que sur l'ensemble de nos documents fondateurs.

III – sur le rassemblement et la recomposition politique

Jean-Luc Mélenchon, lors de son discours de victoire le soir du second tour des élections législatives, a appelé à la constitution d’un nouveau « front populaire social, politique et culturel ». L’utilisation de cette référence (quelles que soient d'ailleurs les analyses que nos traditions politiques ont fourni sur les limites et les critiques du Front Populaire comme coalition politique historique), avec la perspective de voir renaître les jours heureux, démontre que son auteur a conscience qu’il doit son élection à la gauche et que cet imaginaire n'est pas mort. Pour nous, cela ne fait que confirmer l’idée selon laquelle il existe une attente de gauche dans le pays, dont la réponse ne peut être ni interclassiste, ni populiste, non pas adressée aux « gens », mais à notre camp, dont il faut contribuer à reconstruire la conscience. Palombarini rappelle encore « sur 100 électeurs ayant appuyé Mélenchon à la présidentielle, 86 avaient voté pour le même Mélenchon ou pour François Hollande au premier tour de 2012 (et moins de 3 pour Marine Le Pen). De même, seulement 1% des électeurs qui s’auto-positionnent « à droite » déclarent avoir voté Mélenchon (contre 44% de ceux qui se déclarent « de gauche ». » Il faut donc reconstruire un projet de gauche assumé… à vocation majoritaire.

Nous considérons que l'épreuve du feu dans la recomposition à venir, quelle qu'elle soit, sera le mouvement social à construire. Il permettra de vérifier les convergences, de tester les possibilités communes, et de créer du commun. Nous y verrons notamment si la direction de la France Insoumise, et une partie des socialistes survivant.e.s, acceptent au moins l'unité dans la lutte, et s’ils contribuent concrètement à l’unité d’action. Nous continuons en effet à voir dans les luttes sociales des vecteurs de constructions politiques et de structuration, ainsi que des expériences nécessaires à un projet politique à gauche. Le meilleur projet politique du monde ne sera rien sans les luttes et expériences fondatrices. Mais ces dernières ne surgissent pas du néant : elles mûrissent et s'épanouissent au travers de la multitude des débats et combats qui peu à peu dessinent le possible.

Il y a d'ores et déjà des points d'appui pour construire du commun, tant dans le combat social que dans la perspective d'un mouvement commun. Nous ne considérons pas que cela puisse se construire par la validation sans discussion d'un programme, celui de la France Insoumise, puisque des camarades semblent vouloir s'y résoudre, ou dans un cadre lui aussi imposé, et sur lequel jusqu'à preuve du contraire, nous n'avons pas d'influence réelle.

C'est en ce sens que nous sommes prêt.e.s à répondre positivement à cet appel : oui Jean-Luc, construisons un nouveau « Front populaire » ! Les délimitations de ce projet politique se trouvent dans l’opposition de gauche au gouvernement Macron/Philippe et dans une ambition majoritaire. Il ne s’agit pas de reproduire des solutions du passé, alors même que le champ politique est modifié (de manière pérenne ou non), mais de faire avancer à la base et au sommet les convergences nécessaires, les actions et projets communs.

Les 50 propositions de l’Appel des 100 sont un point d’appui, rassemblant des mesures d'urgence communes, des marqueurs forts.

Ensemble ! doit continuer à encourager le travail commun des communistes, des insoumis.e.s et des socialistes ayant refusé la confiance. Si elles en sont d’accord, cela aura d’autant plus d’impact par la voix de nos députées, et en tout cas, nous devons le répéter de manière visible à chaque occasion. De fait nous le voyons sur le recours au Conseil Constitutionnel contre la loi d’habilitation, ce travail commun sera rendu nécessaire par les logiques institutionnelles, mais cela doit d’abord être un choix politique de convergence. De ce point de vue rien n’est gagné, et l'indépendance d'Ensemble !, dans les luttes comme sur les questions institutionnelles, doit rester un outil pour construire l'unité.

En Conclusion

En assumant ces tâches, déjà nombreuses, nous pourrons avancer en marchant vers les convergences nécessaires pour aboutir à cette possibilité de « Front populaire » et avant cela pour rassembler une opposition de gauche cohérente aux attaques de Macron et son camp. Cela ne peut se faire sans assumer les désaccords vis à vis de nos partenaires, c’est pour cette raison qu’il est impératif en l’état, qu’Ensemble ! préserve son indépendance politique.

C'est par le débat démocratique et la confrontation pluraliste, au profit de l'unité de notre camp, qu'il sera possible de construire un projet à même de disputer l’hégémonie du nouveau bloc bourgeois.

(1) Stefano Palombarini, « Face à Macron, la gauche ou le populisme », https://blogs.mediapart.fr/stefano-palombarini/blog/100717/face-macron-l...
(2) Le Collectif APPEL DES 100 compare les programmes des candidat-es et partis
http://www.appeldes100.org/le-comparatif-des-programmes-entre-candidatur...
(3) https://www.politis.fr/articles/2017/06/appel-nous-refuserons-une-loi-tr...

 

Baptiste P., Mathilde C., Alexis M. (Ensemble! Allier)

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Auteur: 
Alexis Guillaum...