Reconversion monétaire au Venezuela : révolution économique ou cure d’austérité ?

Personne dans les rues de Caracas. La capitale politique et économique, plus grande ville du pays avec ses trois millions d’habitant-e-s, semble être une ville fantôme, ce dimanche 19 août. L’avant veille, le président Nicolas Maduro a annoncé à la télévision une grande réforme économique pour le lundi suivant, véritable « révolution économique » selon lui. Mais l’humeur est loin d’être à l’enthousiasme : les vénézuélien-ne-s se réfugient chez eux ou loin de la ville. Beaucoup n’ont aucun espoir dans ces mesures, mais craignent qu’elles ne fracassent le semblant de régularité que certain-e-s d’entre elles et eux avaient trouvé malgré la crise économique.

Le 20 août, donc, cinq zéros sont enlevés à la monnaie, dans le but de réintroduire des liquidités et de doper la consommation. Le salaire minimum, indexé sur la crypto-monnaie Petro, elle-même sensée être callée sur le cours du baril, est multiplié par 30, pour arriver à… l’équivalent de 30 dollars mensuels. Les prix maximums sont refixés pour les denrées de base, et le change des devises est libéralisé. Le président accompagne ses annonces d’un nouvel objectif : « zéro déficit » !

La droite critique d’emblée ces décisions et convoque un « jour chômé » général (paro, par opposition à huelga, la grève) le mardi suivant contre toutes ces mesures. L’inscription quasi-obligatoire au « carnet de la patrie » est spécialement dénoncée, la droite y voyant un système de surveillance politico-économique. Cette carte permet d’accéder à des prix subventionnés à divers services ou biens, parmi lesquels le gasoil, dont le prix devrait être « internationalisé » dans les deux prochaines années pour lutter contre la revente du pétrole vénézuélien subventionné en Colombie ou au Brésil. Mais si beaucoup de travailleurs ne se rendent pas dans les entreprises le mardi, c’est davantage par appréhension que par grève. Le système informatique bancaire supportera-t-il la conversion ? Qui va payer les salaires multipliés par 30 ? Comment trouver de la farine ou du poulet, retirés des étales après l’annonce des prix maximums par des petits commerçants qui ne veulent pas vendre à perte ou par des gros distributeurs spéculant sur l’explosion des prix ?

À gauche aussi on se montre aussi très critique. Le Parti socialiste et liberté (PSL) dénonce « le paquet cadeau offert aux capitalistes » que représente cette « révolution économique ». L’État s’est en effet engagé à payer pendant 90 jours la différence entre l’ancien et le nouveau salaire minimum dans les petites et moyennes entreprises, en accordant des déductions fiscales aux grands groupes industriels. Avec quel argent ces mesures seront financées ? Grace à des prêts chinois garantis par les sous sols pétroliers et aurifères du pays, dont les titres de propriété pourraient bien changer de main en cas de défauts de paiement. L’ancien secrétaire d’État aux affaires extérieures de Hugo Chávez et ancien chef de cabinet de Nicolás Maduro Temir Porras, qui a quitté ses fonctions en 2013, dénonce quant à lui une compromission de plus avec le système capitaliste aux profits d’une poignée d’entrepreneurs et de politiciens soi-disant socialistes. La libéralisation du change entraine en effet une nouvelle dévaluation officielle de la monnaie nationale, entérinant le taux officieux produit par la spéculation. Pire, Maduro donne raison aux libéraux en appliquant une cure d’austérité digne du FMI, ce qui a terme remettra en cause le fonctionnement des programmes sociaux et l’emploi public.

Le mercredi, les rues se remplissent un peu, et les habitant-e-s du pays cherchent à retrouver les équilibres précaires qu’ils avaient constitués avant le changement monétaire. Jusqu’à la prochaine « révolution économique ».

Yoletty BRACHO et Vincent BOLLENOT

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