Refaire l’Europe !

La page des élections municipales à peine tournée, les forces politiques se sont engagées dans la campagne des européennes, les yeux braqués sur la ligne grise des enjeux nationaux. La perspective est celle d’une abstention plus massive encore que celle des municipales, dépassant les records des consultations européennes précédentes et confirmant le grand désintérêt des citoyens pour les questions européennes.

Une abstention qui va grossir les scores que vont obtenir les listes du Front national, lequel a le vent en poupe et se trouve porté par la montée des réactions, dites pudiquement eurosceptiques et qu’on pourrait qualifier plus clairement de nationalistes, telles qu’elles se manifestent dans la quasi totalité des pays européens sous des habillages divers (qui vont de la tentation nationaliste à un nationalisme clairement assumé, souvent accompagné de tonalités « populaires »). De quoi laisser au parti de Marine Le Pen espérer atteindre à l’occasion de ces élections son objectif de mauvais augure d’un FN consacré premier parti français.

Quant aux électeurs qui se déplaceront pour voter sans recourir au vote dit de protestation anti-européen, ils auront quelque difficulté à choisir une orientation à défendre au Parlement européen, telle que préconisée soit par la droite, soit par la gauche avec le PS ou EELV. Car encore faudrait-il que ces orientations soient explicitées et défendues, et perçues comme distinctes. En fait ils seront seulement invités à sanctionner l’une et soutenir l’autre, en fonction de données d’abord nationales et fort éloignées des questions européennes. Motivation qui peut s’avérer de faible intensité, lorsque l’image présentée de l’Union européenne (et cela par les uns et les autres) est d’être, face à la crise et à son cortège de malheurs, au mieux impuissante, au pire responsable.

Et la gauche dite radicale ? Saura-t-elle se rendre audible, en faisant entendre des propositions qui ne soient pas du bruit ajouté à la cacophonie1/, et apte à proposer une orientation répondant aux problèmes que vivent les citoyennes et citoyens français et européens ? C’est-à-dire répondant à ce que sont les aspiration et mobilisations des peuples européens face à l’austérité qui leur est imposée. En d’autres termes, dire haut et clair ce que sont aujourd’hui les enjeux européens.

Au-delà de l’horizon national, les enjeux politiques européens

Le nécessaire renversement de perspective doit être ambitieux : après des mois au cours desquels on a tenu aux électeurs un discours selon lequel les réponses à leurs problèmes vitaux (d’emploi, de salaire, de logement, de services publics...) dépendaient de leur vote aux municipales, il faudra convaincre les citoyens que, pour une part importante, ces réponses se jouent au niveau européen.

C’est la condition pour qu’un débat s’ouvre de manière sérieuse, en conscience que l’Europe est à moment clé de son histoire, confrontée à des choix décisifs.

Il faut en effet accepter le jugement porté par Étienne Balibar : « Une période d’incertitude et de fluctuations s’est ouverte, et avec elle la possibilité d’une bifurcation aux termes encore imprévisibles »2/. On notera que ce terme de bifurcation est aussi celui auquel recourent Gérard Duménil et Dominique Lévy à propos du néolibéralisme3/. Il ne s’agit sans doute pas seulement d’un hasard, mais bien d’une convergence d’appréciation quant à deux objets liés en profondeur : le néolibéralisme et l’Union européenne.

En se gardant de la confusion par trop répandue entre les mots Europe et Union européenne, il convient de prendre acte que cette dernière en tant que construction économique et politique est aujourd’hui travaillée par des forces désagrégatrices. Celles-ci viennent d’en bas, de poussées nationalistes au sein de peuples qui en sont venus à percevoir l’Union européenne comme responsable des difficultés qu’ils subissent, alors qu’ils voient celles-ci s’aggraver gravement avec la crise capitaliste et les politiques d’austérité menées par les classes dirigeantes européennes et nationales. Elles viennent aussi d’en haut, des sphères dirigeantes gouvernementales et patronales, qui investissent l’Union de visées partiellement contradictoires avec le projet qui, pourtant, était censé définir cette Union. La conjonction des unes et des autres, qui serait redoutable pour le devenir de l’Union, est aujourd’hui empêchée par ce constat que formule fort bien Étienne Balibar : « Les économies des nations européennes sont trop interdépendantes, leurs sociétés trop assujetties aux mécanismes communautaires, pour ne pas craindre la catastrophe que représenterait pour tous un démantèlement de l’Union ».

Reste que cette menace non seulement peut être diversement appréciée – en ce que les différents acteurs et catégories ont inégalement à perdre au cas où le scénario catastrophe se concrétiserait –, et qu’elle n’imprime pas directement les comportements électoraux (voire les réflexions des experts).

À ces tendances désagrégatrices, les classes dirigeantes européennes et nombre de défenseurs de l’unité européenne opposent la perspective d’un approfondissement d’une unification selon les modalités qui sont celles du néolibéralisme. Lesquelles dans le contexte de crise du capitalisme se traduisent en austérité généralisée.

Cette Europe vécue comme une machinerie purement économique, soumise aux seuls intérêts du Capital et privée de toute légitimité démocratique, se voit confrontée à deux perspectives contradictoires : la fuite en avant dans une fédéralisation croissante – visant non pas à développer une démocratie citoyenne mais à adapter ladite gouvernance aux contraintes monétaires et économiques –, et, comme choc en retour, celle de la rupture, prétendument libératoire, pour un repli national.

Deux logiques contradictoires qui s’alimentent mutuellement, mais toutes deux fondamentalement contraires aux intérêts de la grande majorité des populations. Si l’on estime souhaitable l’unification européenne, on ne peut ignorer que celle-ci ne peut se construire par en haut autoritairement et bureaucratiquement, guidée par la seule logique capitaliste, aveugle aux dégâts d’une politique qui piétine toute démocratie et impose des régressions sociales destructrices d’acquis civilisationnels inscrits dans l’histoire des nations du continent. À l’inverse, un repli national ne pourrait que provoquer d’autres formes de régression non moins violentes, à l’heure où toutes les questions, économiques, sociales et écologiques, appellent des réponses qui ne peuvent être encloses dans les limites obsolètes des anciennes nations, et alors que se pose la nécessité d’inventer des formes de citoyenneté se déployant à une échelle débordant des cadres anciens.

Une Europe à refaire

L’idéologie européiste prétend qu’il n’y a pas d’autre perspective européenne que celle de l’actuelle Union, avec ses traités marqués du sceau néolibéral. Elle occulte les sérieuses menaces que génère ce même néolibéralisme quant au devenir de l’Union européenne.

La première est la situation de suprématie dans laquelle le libre jeu de l’économie néolibérale met le capitalisme allemand et l’Allemagne comme puissance politique. Le déchaînement des inégalités – entre catégories sociales, entre pays et régions... – que génère, au sein de l’Europe, le prétendu modèle allemand fragilise grandement l’ensemble de la construction économique. Et, au plan politique, une hégémonie allemande grandissante ne peut que compromettre toute perspective commune à l’ensemble du continent. Les tensions résultant d’une telle dynamique sont d’ores et déjà visibles : avec les réactions anti-allemandes qui se manifestent dans les pays du sud les plus touchés par l’austérité, et en Allemagne même par l’émergence de mouvements d’opinions contradictoires : celles qui demandent au pouvoir un changement de politique économique, celles qui préconisent une Allemagne libérée des contraintes imposées par le cadre européen.

La seconde menace vient de la tendance des multinationales à se libérer de ces mêmes contraintes européennes, afin de donner libre cours à la logique aveugle du libre échange généralisé. Tel est l’enjeu des négociations sur le projet de Grand marché transatlantique4/, avec l’objectif d’ouvrir aux appétits de ces multinationales un vaste marché euro-américain au regard duquel les préoccupations politiques liées à la construction européenne ne pèseraient plus beaucoup.

La libéralisation généralisée des échanges relève d’une obsession économiciste comme gage de développement des profits. Cela sans se soucier des tensions politiques et sociales pouvant en résulter. Les crispations croissantes qui se font jour à l’encontre des migrants, voire lorsqu’il s’agit des Roms des populations les plus pauvres de l’Europe, témoignent des terribles dangers que fait peser sur nos sociétés ce développement capitaliste sauvage. Alors qu’on lève toutes les barrières aux échanges de capitaux et de marchandises, on travaille à ériger à l’entour de l’Union murs et barbelés pour empêcher la libre circulation des humains, et on n’hésite pas à laisser périr en mer ou à incarcérer dans des conditions indignes des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui fuient misère et répression. Symptôme d’un mal pernicieux qui mine l’Europe comme entité civilisationnelle, porteuse d’un vivre ensemble. Ce que les États-Unis ne parviennent pas à faire, malgré un mur de milliers de kilomètres visant à les isoler du Mexique et de l’Amérique centrale, l’Union européenne pense-t-elle y parvenir en verrouillant ses frontières mouvantes ? Et à quel prix ?

Les grands bouleversements qui secouent l’Ukraine ont valeur de sévère rappel à l’ordre : l’Union européenne n’est pas une grande entreprise qui pourrait, indifférente au monde, se contenter de gérer délocalisations, transferts de main d’œuvre, dividendes et retours sur investissement... L’Union européenne est une grande puissance qui doit assumer des responsabilités politiques décisives, qui devrait défendre les valeurs liées à ces acquis civilisationnels évoqués plus haut, qui doit intéresser ses citoyens aux questions stratégiques auxquelles, qu’elle le veuille ou non, elle est confrontée, et qui devrait proposer une vision d’avenir pour elle, pour les ensembles régionaux qui l’entourent et pour la totalité du monde.

Ainsi la relation de l’Union européenne à la Russie ne saurait se réduire à un problème de sécurisation des ressources énergétiques et de gestion fructueuse des richesses des oligarques russes. La relation de l’Union européenne aux pays du bassin méditerranéen ne peut se limiter à implanter quelques entreprises sous-traitantes, à s’inquiéter des développements des révolutions arabes et à contrôler les migrations. La relation de l’Union européenne à l’Afrique subsaharienne ne peut se borner à éviter une déstabilisation générale, pour confier à la France les tâches de police afférentes, etc...

Pourquoi ces simples évidences n’ont-elles guère de place dans un débat européen monopolisé par la question du taux de l’euro, des équilibres souhaitables entre les différentes institutions, du respect plus ou moins scrupuleux de l’indépendance de la Banque centrale ? Serait-ce que la Syrie, le Mali et la Centrafrique, l’Ukraine et la Bosnie sont si loin, si étrangers à ce que sont les préoccupations de l’Union européenne ? Et si l’on parle de la Grèce, qui est on ne peut plus européenne, et membre du club euro, pense-t-on que la politique qui condamne ce pays à une misère croissante puisse être bénéfique à l’Union européenne, et porteuse d’avenir pour celle-ci ?

Sans se bercer d’illusions sur ce que les prochaines élections européennes vont permettre comme réflexion collective des citoyens français et européens, on peut considérer que l’heure est venue d’imposer à l’Union européenne une refondation, une révolution copernicienne. Non plus se laisser obnubiler par les questions qu’on nous dit être les seules qui comptent – la parité entre l’euro et dollar, les déficits budgétaires, la santé des Bourses... –, pour élargir le champ de vision et replacer l’Europe dans le monde, à l’écoute de ce que disent les peuples.

N’est-ce pas cela qui se joue, moins dans les prochaines élections que dans les mobilisations sociales qui se développent, par exemple en Grèce contre la Troïka, en Espagne, pour défendre le droit des femmes à l’avortement et refuser l’austérité ? Ces mobilisations disent que les peuples veulent décider quelle société construire, quel avenir ouvrir. Leur refus de ce qu’on prétend leur imposer indique ce que peut et doit être réellement la nécessaire unité européenne.

La rupture progressiste qu’il convient de viser n’est pas celle de la préconisation d’une aventureuse sortie de l’euro, laquelle ne prend de sens réel que par une logique de sortie de l’Union européenne5/. Mais bien de proposer une alternative au néolibéralisme, et ce aux plans national et européen6/. Donc d’assumer que nous sommes bien face à une grande bifurcation pour ouvrir la voie à l’autre politique, seule à même d’offrir une perspective d’avenir aux peuples d’Europe. 

Antoine Artous, Francis Sitel. Publié dans Contretemps n°21.

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