Référendum britannique : les faits, la fiction

Il y a beaucoup de commentaires et d’analyses issues des rangs de la gauche politique. Certains sont raisonnables, d’autres contiennent des demi-vérités. D’autres enfin sont de purs fantasmes. Commençons par la version fantasmatique du débat. « Une victoire contre l’austérité et le néolibéralisme » : telle est la première réaction sur le site du SWP. Totalement faux….

Même si l’on pense que le vote est principalement le résultat d’une révolte d’une classe ouvrière excédée d’être sur-exploitée et totalement ignorée, l’idée que ce vote est une victoire contre le néolibéralisme élude tout simplement son contenu politique. Le contenu politique de ce vote est que le Brexit l’a emporté à cause d’une hostilité de masse à l’immigration. Majoritairement du fait du racisme ou, au moins, de la xénophobie.

En d’autres termes, des millions de travailleurs qui souffrent de pauvreté et d’inégalités croissantes et vivent des vies misérables sans aucune issue ont été conduits, pendant cette campagne (et parfois bien avant), à la conclusion totalement fausse que serrer la vis aux immigrés leur permettrait de « reprendre le contrôle » et de résoudre leurs problèmes. C’est le contraire : l’avènement de Gove et de Johnson (1) marque un tournant politique à droite qui va conduire à une intensification des attaques contre la classe ouvrière.

Les travailleurs et les sections les plus pauvres de la classe moyenne sont souvent conduits à soutenir des politiciens totalement opposés à leurs intérêts, particulièrement à une époque où les médias répètent en boucle les mensonges néolibéraux. C’est ce qu’ils ont fait aux Etats-Unis en soutenant massivement le Tea Party (dirigé et organisé par des millionnaires) ou Donald Trump. C’est la même chose en ce qui concerne Marine Le Pen et le Front national en France, ou de nombreux autres partis de droite en Europe et ailleurs.

On retrouve la même confusion chez Hannal Sell (dirigeante du Parti socialiste) : « en même temps, il est complètement erroné de suggérer que le vote en faveur de la sortie avait principalement un caractère droitier et raciste. Bien sûr, certains de ceux qui ont voté pour la sortie l’ont fait pour des raisons racistes ou nationalistes, mais le caractère fondamental du vote est d’être une manifestation de la révolte de la classe ouvrière. En fait, aucun mouvement de la classe ouvrière n’est pur à 100 %, totalement … de tout élément ou de tout sous-courant réactionnaire. C’est le travail des socialistes de mettre en avant ce qui est essentiel : dans ce cas, un soulèvement électoral principalement ouvrier contre l’establishment.

Le flou du terme « soulèvement ouvrier » souligne l’essentiel. Il évacue la dimension spécifiquement politique du vote pour le Brexit – et c’est cela l’essentiel – et se cache derrière le supposé profil sociologique de ce vote. C’est un signe d’une erreur de jugement politique chronique.

Dans les commentaires de gauche, au-delà de l’extrême gauche, on trouve un mélange d’intuitions significatives et de simplifications excessives sur le contenu de classe et contenu politique du vite en faveur de la sortie ou du maintien dans l’UE. Dans le Guardian, John Harris (2) cite une femme de Manchester qui dit : « si vous avez de l’argent, vous votez pour le maintien ; si vous n’avez pas d’argent, vous votez pour la sortie ». John Harris ne reprend pas lui-même cette simplification à son compte mais, à l’évidence, trouve que c’est en grande partie vrai. En fait, c’est une simplification excessive.

Tout d’abord, il faut rappeler que plus de 16 millions d’électeurs ont voté pour le maintien dans l’UE, dont de très importants secteurs de la classe ouvrière et les deux tiers des électeurs du Parti travailliste. Ensuite, toutes les principales villes à l’exception de Birmingham ont voté pour le maintien. Dire que c’est parce que les centres villes sont habités massivement par des gens riches et des petits bourgeois est tout simplement erroné. Par exemple : personne ne pense que l’élection de Saddiq Kahn comme maire de Londres est principalement le résultat du fait que population y est très aisée ; pas du tout. Et bien, c’est pareil pour le vote pour le maintien qui a été celui du centre de Londres.

Au contraire, des circonscriptions déshéritées, très ouvrières et très multiculturelles de Londres ont donné de grosses majorités au maintien. Mais, bien sûr, le facteur déterminant, c’est la dimension multiculturelle. A l’inverse, des quartiers comme Sunderland, où il y a peu d’immigrés, ont voté à 60 % pour le Brexit.

Les seuls quartiers ouvriers de Londres qui ont voté pour le Brexit sont Barking et Dagenham ainsi que Havering (bien qu’il y ait aussi un autre arrondissement, Hillington, à population très ouvrière, de tradition conservatrice, mais plus mélangée, et dont le député est Boris Johnson). Aussi bien Barking que Havering sont des zones habitées par une population blanche qui a souffert du déclin économique et dont une partie de la classe ouvrière est paupérisée. Ces deux quartiers ont également une longue histoire de soutien significatif en faveur de l’extrême droite.

Mais prenons le cas de Haringey, qui comprend des secteurs très dégradés et paupérisés comme Edmonton et de grandes parties de Tottenham : le résultat a été de 79 % pour le maintien. Parce que Haringey est massivement multi-ethnique et multiculturel. Incidemment, l’image de la classe ouvrière qui émerge de certain discours de dénigrement des centres villes est un peu étrange. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes travailleurs ont des diplômes universitaires, des emplois de bureau (en général mal payés) et vivent souvent dans les centres villes. Ce ne sont pas des gros bonnets qui se seraient enrichis au détriment de la classe ouvrière traditionnelle des Middlands et des villes du Nord.

Ainsi, le paysage commence à apparaître. Oui, des secteurs significatifs de la classe ouvrière (principalement blanche), identifiés par des commentateurs comme John Harris and Adiyta Chakrabborti (3), ont bien voté pour le Brexit. Bien sûr, ils ont tendance à être les plus pauvres et les plus aliénés. Mais, comme on peut le voir sur le tableau suivant, il existe d’autres déterminations culturelles et politiques qui expliquent comment les gens votent. A commencer par l’âge : il y a une corrélation quasi parfaite entre l’âge et les intentions de vote. La tranche d’âge 18-25 ans est massivement en faveur du maintien dans l’UE quand les plus de 65 ans sont pour le Brexit. Et les gens âgés sont plus enclins à aller voter, ce qui profite toujours aux causes réactionnaires. Sans compter un problème récurrent : de nombreux jeunes sont exclus de l’inscription sur les listes électorales, du fait de situations très précaires quant au logement.

Second constat : une étude sortie hier montrent que les électeurs qui ont tendanciellement des idées de gauche ou progressistes ont voté pour le maintien alors que ceux qui sont socialement conservateurs ou ont des opinions de droite ont voté pour le Brexit. A l’exception du positionnement sur les thèmes « Globalisation » et « Capitalisme » - 50 % des partisans du maintien comme 50 % de ceux du Brexit ont une mauvaise image du capitalisme – tous les autres thèmes comme l’immigration, le féminisme, l’écologie et le multiculturalisme sont vus négativement par les partisans du Brexit. 71 % des partisans du Brexit ont une vision négative du multiculturalisme. Cette étude est peut-être partielle et limitée, mais je crois qu’elle est assez pertinente.

Troisième constat : le vote pour la sortie est géographiquement corrélé avec les régions où l’UKIP a une base électorale significative ou qui ont une tradition de droite. Ce phénomène s’est accru dans la dernière période, dans le sud du Pays de Galles, en particulier. Le déclin industriel et le déclin du mouvement ouvrier, parfois combiné au déclin démographique avec le départ des jeunes ont sévèrement affaibli à la fois le Parti travailliste et la gauche. Tout ceci n’est pas nouveau.

Dans un article publié en 2009, je l’avais souligné : « si le succès de l’UKIP est fondé sur une campagne réactionnaire et xénophobe de long terme au niveau médiatique, il a également été stimulé par des facteurs politiques et sociaux de fond. D’abord et avant tout les défaites imposées au mouvements ouvrier par Thatcher et ses successeurs. Cela a eu des effets structurels très importants. La classe ouvrière et le mouvement ouvrier ne sont plus ce qu’ils étaient dans les années 70. Le nombre d’adhérents au mouvement syndical a baissé et les principaux bastions ouvriers – les mines, les entreprises industrielles, les usines automobiles, etc – ont été dispersés. Le néolibéralisme a accru les divisions de classe entre nouveaux riches et ceux condamnés à la pauvreté ».

La faiblesse des analyses de John Harris and Adiyta Chakrabborti est de surévaluer les déterminations sociales et économiques du vote en faveur du Brexit et d’en sous-évaluer les déterminants politiques et idéologiques. Il est peut-être vrai que, comme le dit John Harris, beaucoup de s électeurs pro-Brexit qu’il a rencontré à travers le pays ne sont pas ouvertement racistes ; mais cela élude l’essentiel. L’essentiel est que ces gens ont été entraînés par une marée xénophobe, anti-immigrés qui est toxique et irrationnelle. C’est partie prenante d’une hystérie qui s’étend à toute l’Europe à propos de ces vagues de migrants qui se dirigent vers l’Europe et viennent de pays que l’Occident a dévasté par ses expéditions guerrières et de la marée d’islamophobie. Les gens ont de bonnes raisons d’en avoir marre de l’Union européenne. Mais ce n’est pas la raison de la victoire du Brexit. Le Brexit l’a emporté à cause de la question de l’immigration et des torrents de mensonges proférés par les politiciens de droite, la presse et les médias audiovisuels.

Une chose est certaine : la défaite du maintien dans l’UE n’est pas la faute de Jeremy Corbyn. Peut-être bien que Jeremy Corbyn n’a pas fait une campagne brillante, mais ce n’est pas facile de peser quand les médias vous ignorent et se focalisent sur les deux aile sdu Parti conservateur. La motion de défiance présentée au groupe parlementaire travailliste par Margaret Hodge (4) and Ann Coffey (5) était prévisible. Mais ce qui ne l’était pas est que 140.000 personnes ont immédiatement signé une pétition en ligne contre cette motion de défiance. Les tentatives de se débarrasser de Jeremy Corbyn vont se heurter à une forte opposition.

De façon tout à fait prévisible, Polly Toynbee (6) s’est précipité pour soutenir les manœuvres contre Corbyn. Mais le camp blairiste anti-Corbyn est confronté à une contradiction insoluble qu’il sera incapable de traiter. La déconnexion entre le Parti travailliste et ses anciens soutiens au sein de la classe ouvrière ne vient pas de l’élection de Jeremy Corbyn comme leader du Parti travailliste; c’est le résultat des mandats de Tony Blair en tant que Premier ministre, du caractère inévitable de l’augmentation de la pauvreté et de la division du fait des politiques néolibérales mises en œuvre par le Parti travailliste. Les anti-Corbyn veulent revenir en arrière, remettre en selle un Blair réchauffé ou une Hilary Clinton britannique. Leur réponse à ce qui vient de se passer est de revendiquer que le Parti travailliste aille encore plus à droite. Maintenant, bien sûr, il faut que la Gauche se rassemble pour mener des campagnes de masse et les combats qui s’imposent sous un gouvernement conservateur dirigé par Boris Johnson. Elle doit aussi ouvrir une discussion stratégique de fond sur la série de défaites de la gauche qui s’accumulent au niveau international et sur la nécessité de construire sur le long-terme dans une période de réaction.

Phil Hearse (Socialist Resistance, Left Unity). Traduction et notes : François Coustal.

http://leftunity.org/fact-and-fiction-about-the-referendum-2/

Notes

Note 1 : Michael Gove est ministre de la Justice dans le cabinet de D. Cameron. B. Johson est l’ancien maire de Londres. Tous deux ont été parmi les principaux animateurs de la campagne pour le Brexit au sein du Parti conservateur.

Note 2 : John Harris est un journaliste connu, reporter au Guardian.

Note 3 : Adiyta Chakrabborti est économiste et éditorialiste au Guardian.

Note 4 : Députée travailliste, Ministre d’état du Tourisme et de la Culture en 2005, Margaret Hodge fait partie de l’aile « blairiste » du Parti travailliste. Elle a soutenu la guerre en Irak.

Note 5 : Députée travailliste, Ann Coffey fait également partie de l’aile blairiste du Parti travailliste.

Note 6 : Polly Toynbee est éditorialiste au Guardian. Dans les années 80, elle avait soutenu une scission de droite du Parti travailliste, afin de rentrer dans le rang dans le cadre du blairisme.

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