Réflexions à propos des coopératives

Les coopératives apportent-elles des solutions à la question de l’emploi ?

La question est multiple. D’un côté, les faits réels montrent que les entreprises coopératives ne sont pas délocalisées, ne sont pas brutalement fermées en fonction de buts d’enrichissement lorsqu’elles s’avèrent viables. De l'autre, elles se heurtent à de lourdes difficultés de natures diverses qui méritent examen.
On observe un regain de l’attention qui leur est publiquement accordée, y compris par le gouvernement. Mais un scepticisme persistant se manifeste à leur égard de la part des forces contestataires, ainsi que le confirme la formule publiée dans l’Humanité Dimanche du 28 novembre 2012 affirmant qu’elle « ne résoudront ni la crise ni le chômage » (p. 32). C’est pourquoi il est utile de préciser d'une part la source des difficultés rencontrées et les voies de l’issue possible, d'autre part, la nature ambiguë de l’attention qu’elles suscitent et les moyens de s’écarter des fausses solutions actuellement préparées par le pouvoir officiel.
Ces fausses solutions - telles que la « redéfinition du périmètre » de l’économie sociale, par la définition de labels permettant à des entreprises capitalistes non coopératives de se proclamer « sociales »,  sur la simple foi d'engagements - ne visent qu’à permettre aux capitaux de s’approprier l’image favorable de l’économie sociale et solidaire.

La solution envisagée de consacrer un petit pourcentage d’un fonds public d’investissement à l’économie sociale restera marginale et ne résoudra pas les problèmes essentiels. Parmi ceux-ci figure celui de la propriété.

Les problèmes liés à la propriété et au financement

Les coopératives assurent la propriété du capital aux personnes au travail, et leur donnent ainsi la maîtrise des moyens d’activité. De ce fait, elles représentent un paradigme de vie économique et sociale en rupture réelle avec le capitalisme, et elles ouvrent une voie réelle, concrète, opératoire vers une autre société, franchissant ainsi une étape nécessaire de ce cheminement.

Un des avantages de ce nouveau paradigme est de permettre potentiellement des pratiques économiques visant, grâce à l’application de nouveaux critères de gestion économique (car, rappelons-le, ce sont bien les structures économiques qui rendent possible l’application de nouveaux critères), à la fois l’équité des rémunérations du travail et l’efficience de l’usage des moyens d’activité. Cependant, du fait de l’environnement actuel, de tels critères nouveaux ne sont ni définis clairement, ni réellement appliqués. Ceci contribue à maintenir les participants aux activités coopératives dans l’obscurité des projets et à décourager leur engagement dans des perspectives communes de réussite.

Dans le même temps, ce cheminement vers une vie économique socialement solidaire implique que progresse l’accès généralisé de tous aux moyens d’activité. Pour cela, il faut des formes de financement mutualisées, démocratisées, s’écartant du financement accapareur capitaliste. Malgré l’importance formelle de banques sous statut coopératif - en réalité impliquées dans les pratiques marchandes - ces formes nouvelles de financement restent marginales et insuffisamment cohérentes. Cela obscurcit les perspectives et désoriente les participants. C’est pourquoi on suggère qu’il conviendrait d’identifier l’origine réelle des insuffisances observées dans la cohérence de la gestion coopérative plutôt que de reprocher aux coopérants un manque d’esprit démocratique ou de solidarité, comme cela est si souvent fait. En effet, l’un des obstacles au développement nécessaire de nouveaux outils de gestion et de financement est l’isolement des coopératives, et ceci dans des domaines primordiaux. Cela doit conduire à envisager le problème des réseaux d’inter-coopération.

Quels réseaux ?

Un réseau fondamental à mettre en place pour le développement des coopératives est un réseau d’échanges équitables entre coopératives.
Tout d’abord, il s’agit d’échapper au dogme de la concurrence prétendue libre et non faussée, loi fondamentale du marché. Il faut être clair : il n’y aura pas d’issues réelles aux impasses actuelles tant que seront conservées ou imposées ces lois du marché, qui d’ailleurs incluent, outre la concurrence, le pouvoir accapareur des monopoles dominants. 

C’est pourquoi il convient de se dégager des illusions trop souvent partagées, y compris parmi les partisans déclarés du changement, d’une possible compétitivité « hors coût », fondée sur « l’innovation », la « qualité », etc. L’accaparement de l’innovation par les capitaux privés, par exemple à travers la « recherche en entreprise » qui serait aujourd’hui « insuffisante » et devrait donc être encouragée, (L’Humanité Dimanche du 28 novembre 2012, p.15), ne peut qu’accélérer la concurrence entre les producteurs. Elle ne peut qu’affecter les prix, les salaires, les services sociaux, tout en dégradant, par la course au gain à court terme, le patrimoine et la recherche scientifique et technique dans leur contenu. Soulignons le caractère inhumain de la concurrence et de la « compétitivité », qui prétendent substituer à la réciprocité humaine fondamentale l’affrontement permanent, ce qui est une source de dégradations alimentant en boucle une dynamique destructrice. Le temps est venu de se dégager de ce grave égarement de l’idéologie marchande capitaliste, pour avancer vers la réciprocité, l’équité, la solidarité, la coopération, la démocratie réelle.

C’est pourquoi il serait primordial de favoriser la mise en place d’un réseau inter-coopératif d’échanges équitables des produits et prestations, et ceci sur la base d’évaluations obtenues sur des bases admises en commun et garanties par des arbitrages démocratiques.

Cela serait une base essentielle pour assurer l’équité des rémunérations, des évaluations des ressources et moyens, et de la coopération. Cela garantirait du même coup la viabilité des activités économiques socialement transformatrices.
De tels réseaux permettraient aussi, par l’inter-coopération, une mutualisation démocratique, nécessaire, des biens et services communs et charges communes - y compris environnementales et technologiques.

Ils permettaient d’amorcer - ceci est un autre un point de notre travail - des solutions nouvelles, à travers de nouveaux modes de coopération avec les services publics et les institutions démocratiques. Ces rapports pourraient être définis par des conventions publiques explicites, visant à rassembler tous les participants autour d'initiatives en faveur, dans une perspective de changement, d’un redressement démocratique des activités d’intérêt général. Il convient de noter que, dans un contexte où les collectivités locales sont fortement menacées dans leur autonomie et dans leurs moyens, ceci pourrait leur apporter de nouvelles ressources et de nouvelles potentialités humaines opportunes.

Ces avancées permettraient, malgré tous les obstacles actuels, des progrès dans la maîtrise de l’emploi par les personnes au travail. Elles favoriseraient des mutualisations, dans l’accès aux formations et aux opportunités de reconversion. Cela sécuriserait la vie professionnelle des personnes au travail, bien plus efficacement que d’éventuelles négociations avec un patronat que la crise qu’il provoque pousse à la brutalité aggravée contre le monde du travail. C’est pourquoi, en rompant le monopole actuel du patronat sur la création d’emplois, de telles avancées renforceraient la solidarité créatrice d'activités équitables et solidaires. De même, en concrétisant ainsi la possibilité d’une autre voie, elles doperaient le pouvoir de négociation de l’ensemble du monde du travail, ainsi qu'une solidarité sociale et politique élargie des citoyens ainsi rassemblés autour du vrai changement et de ses promoteurs démocratiques, contribuant à les détourner des solutions illusoires.

Le contexte idéologique : surmonter les illusions, les obscurités, les aveuglements

Dans le contexte actuel, le combat idéologique, nécessaire aux rassemblements sociaux pouvant appuyer les transformations sociales qui sont dès aujourd’hui indispensables doit porter, entre autres, sur deux points cruciaux.
Tout d’abord : qu’est-ce que le marché ? Où conduisent la concurrence, même prétendue « libre et non faussée » et la « compétitivité » proclamée incontournable ?
Disons-le clairement : l’affrontement concurrentiel marchand, ajouté à l’exploitation capitaliste des personnes au travail, et ce bien au-delà de la seule prédation financière, est à l’origine des graves distorsions sociales aujourd’hui dangereusement accrues. L’édifice idéologique libéral (et pas seulement « ultra-libéral »), justifie l’arbitraire prédateur des prix de marché concurrentiels coupés du travail créateur, au nom d’une prétendue « liberté ». Cet édifice doit être analysé dans son inhumanité. Il faut dissiper l’illusion d’une compétitivité bienfaisante utilisant l’innovation, qui permettrait de progresser vers de nouvelles formes sociales d’échange et vers des travaux ne faisant ni gagnant ni perdant, et par là vers l’équité.

Cela exige que soit écartée par tout moyen accessible la contrainte de respect du dogme de la « concurrence libre et non faussée », au bénéfice de la coopération réciproquement avantageuse.

Et tout cela vaut pour le cadre local, national, et également pour le cadre international ; ce qui nous conduit au point suivant : quels équilibres internationaux ?

À ce niveau, il convient de combattre l’idéologie de la prétendue « ouverture ». Il faut clarifier les débats sur le protectionnisme, en refusant de les confiner dans la fausse alternative entre un « protectionnisme » réduit à la protection du capitalisme d’un côté, et de l’autre une « ouverture » justifiant l’agression concurrentielle généralisée. Il s’agit de récuser les accusations de repli, y compris prétendument « égoïste » ou « identitaire », en montrant que le but visé est, non pas l’isolement, mais l’adoption démocratique par les communautés populaires de rapports d’échange équitables, utile à chaque population. Cette adoption démocratique doit se faire dans le respect du droit des peuples - dans leur différence historiquement utile et globalement reconnue - à disposer d’eux-mêmes, et dans le respect de leur aptitude humaine multimillénaire à assurer leur vie sociale, y compris par l’échange. Se trouvent ainsi évoqués les choix des peuples, ce qui soulève la question de la démocratie nécessaire.

Quelle démocratie nouvelle ?

En ce domaine, plusieurs points importants sont à éclaircir. On évoquera en premier lieu l’importance de la démocratie économique comme support indispensable de toute démocratie réelle. La situation actuelle illustre, après des millénaires d’histoire marchande, à quel point les puissances économiquement dominantes confisquent les pouvoirs, y compris les pouvoirs institutionnels, du fait du maintien des personnes au travail dans le dénuement, et de l’accaparement monopolisé des moyens d’activité. C’est pourquoi l’émergence de modes de vie sociale rompant avec cette fracture est un élément essentiel du cheminement vers la transformation humaniste.

De ce fait, la situation actuelle incite à écarter les options parfois partagées tendant à situer de façon essentielle, décisive, à elle seule primordiale, les enjeux de l’action politique dans la maîtrise des moyens institutionnels de prescription juridique et sociale. Cela implique d’admettre qu’une réelle transformation ne peut être le seul fruit de la conquête du pouvoir, mais doit s’appuyer sur des innovations sociales réelles en termes de développement.
Il faut aussi soulever la question de la participation démocratique réelle aux pouvoirs.

On suggérera donc que soit exploré le potentiel politique associé aux initiatives d’innovation sociale et économique, comme facteurs d’émergence de modes de vie nouveaux, de rassemblement des populations dans leur diversité autour de dynamiques sociales concrètes, et ainsi comme bases de concertations démocratiques opératoires.

À ce propos, pour avancer vers la démocratie dans les domaines économique et politique, il faudrait chercher à combiner la démocratie de proximité clarifiée - indispensable à une gestion cohérente et ciblée des activités économiques et des projets sociaux - à la démocratie de différents niveaux, (nationaux, locaux, par domaines) requise pour assurer la participation réelle des personnes et des collectivités à la gestion des activités d’intérêt commun. Cela renvoie au thème du besoin de services publics démocratisés et à celui des initiatives possibles de coopération avec les activités équitables et solidaires qui pourraient y contribuer.

Comment relier démocratiquement la réflexion théorique et l’expérience pratique ?

Il s’agit tout d’abord de s’écarter des options dominantes prônant la soumission du savoir, de la recherche scientifique et technique, de l’éducation, de la communication aux exigences de l’affairisme violent, et visant à en faire des outils de pouvoir. Il faut préciser les cheminements à parcourir pour en finir avec les difficultés actuelles, professionnelles, sociales, personnelles, idéologiques, que connaissent les enseignants, les chercheurs, les experts, les ingénieurs et cadres.

Il s’agit donc de dissocier pouvoir et savoir, et de retrouver un rapport intrinsèquement humain entre savoir et réalisation. Un tel rapport est selon nous un rapport social d’échange réciproque.

Le monde est immense, complexe, avec sa part d’aléatoire, et exige, pour être durablement vivable, des activités d’exploration, d’analyse, de communication. La division humaine de travail permet que, à l’avantage de la viabilité pour tous, des travaux soient consacrés à l’élaboration du savoir, d’autres étant consacrés à la réalisation des biens et services, l’apport des uns et des autres assurant de façon aussi certaine que possible la vie de tous. L’apport de savoir aux activités s’inscrit ainsi dans l’échange social réciproque. Les acteurs des réalisations apportent l’information sur leur expérience vécue et constatée. Les auteurs de savoirs en bénéficient et apportent à leur tour les outils d’analyse et de décision utiles aux réalisations. Cela rend adéquates des formes mutualisées de coopération, écartant toute forme de domination dans ces échanges, s’appuyant sur la démocratie définie en commun. On soulignera ici que cette analyse s’écarte des tendances bureaucratiques à privilégier la préconisation autoritaire prétendue technique, et présentée comme préférable à la démocratie. Cette analyse s’écarte autant des empirismes prétendus pratiques, qui expriment une méfiance vis-à-vis de la connaissance scientifique dénoncée comme irréelle. Il s’agit bien à la fois de développer les réflexions cohérentes ouvrant des chemins d’activité et de parvenir à des réalisations démocratiquement voulues par l’ensemble des acteurs sociaux.

Cet ensemble de réflexions conduit à formuler la proposition suivante. Il est nécessaire de développer les réseaux entre les activités coopératives et également mutualistes. Il faut viser, au-delà la seule coopération financière, la création de réseaux d’échanges équitables, de coopération productive, technique, et de communication.

Le président de la Confédération générale des Scops, Patrick Lenancker, écrit (dans le magazine Liaisons notre banque, avril 2012, p.9) : « Nous n’avons pas encore trouvé comment faire de l’inter-coopération ». L’importance d’une telle inter-coopération est pourtant manifeste. Elle l’est d’autant plus au regard des incertitudes politiques actuelles, du poids des prochaines échéances électorales pour que s’affirme une vraie tendance sociale transformatrice. Il est impératif d’éclaircir les perspectives offertes par une orientation cohérente, notamment locale, vers le développement de l’économie coopérative, mutualiste, associative.
Suggérons donc que devrait être organisée une rencontre consacrée à la promotion de réseaux d’échange, de coopération, de mutualisation entre acteurs de l’économie sociale et solidaire, incluant aussi les acteurs politiques concernés, notamment les élus locaux, ainsi que les possibles partenaires financiers, sociaux, voire internationaux.

Une telle initiative pourrait fournir un réel appui aux municipalités et instances locales soucieuses de démocratie transformatrice et rassembleuse des populations.

Maurice Decaillot. Publié dans le numéro 24 de Contretemps.

Maurice Decaillot est docteur en sociologie économique et expert agréé en économie sociale.

 

 

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