Réflexions sur l'avenir d'Ensemble!

Contribution en vue de l’Assemblée d’Ensemble ! Construisons l'hégémonie Les événements épouvantables qui se sont déroulés les 7, 8 et 9 janvier derniers constituent un tremblement de terre dans la situation politique en France. Ses répercussions sont encore loin d’être évidentes mais plusieurs tournants sont d’ores et déjà engagés. Un tel tournant ne peut pas être balayé d’un revers de la main et considéré comme un simple fait de conjoncture. Toute la période doit être ré-envisagée à cette aune et ne peut être considérée indépendamment des questions antiracistes et antifascistes, voire des enjeux démocratiques, auxquels notre intervention politique devra répondre dans la suite de cette séquence. Lutter contre l’austérité, en solidarité avec la Grèce et les camarades de l’État espagnol, implique aussi de résoudre des contradictions sur d’autres fronts. D’autres pages de l’histoire du mouvement ouvrier (songeons à 14-18, à la guerre d’Algérie, aux années 1930 en France…) sont là pour nous rappeler combien les recompositions sociales et politique à gauche se nourrissent (ou sont défaites par) les offensives ou les résistances à la montée de l’autoritarisme, du racisme et du fascisme. Faisons donc retour sur les événements des premiers jours de janvier. L'urgence de la situation et les faiblesses d'Ensemble ! Parmi les retombées probables des récents attentats, on peut sans aucun doute faire l’hypothèse d’une accélération du processus de radicalisation des éléments les plus réactionnaires du champ politique (droite et extrême droite) ainsi qu’un renforcement des dispositifs autoritaires, sécuritaires (de la législation antiterroriste jusqu’aux lois liberticides). Face à une telle débâcle, et face à l’injonction d’union nationale du gouvernement, débouchant sur une manifestation le 11 janvier regroupant les grands chefs d’États austéritaires et tous les partis politiques nationaux, la réponse du mouvement ouvrier était d’une importance cruciale. Cette réponse n’a pas manqué de décevoir celles et ceux d’entre nous qui, fidèles aux principes d’une politique d’émancipation et à l’indépendance de classe, étaient convaincu•e•s que participer à cette grande cérémonie représentait une erreur politique de taille pour toutes les forces progressistes. En effet, à notre sens, c’est bien l’indépendance de classe qui se jouait dans le fait de participer ou non à cette manifestation. C’est une décision qui devait se trancher au moment où la question était posée, et sur laquelle il sera difficile de revenir en arrière, y compris en s’opposant aux conséquences de l’« union sacrée ». En effet, ce qui se jouait à ce moment-là, ce n’étaient pas les virgules de tel ou tel communiqué de telle ou telle organisation, mais le ralliement des principales forces du mouvement ouvrier à l’appel de Valls pour un « front républicain » – contre la proposition initiale d’organiser une manifestation distincte regroupant la gauche sociale et politique. Et face à un tel alignement, il fallait argumenter, patiemment mais fermement, contre cette participation à une même marche avec le gouvernement et la droite, et ses répercussions sur la durée. Marcher aux côtés de Hollande, Sarkozy, Merkel, certains responsables de l’OTAN, Netanyahou et Samaras, c’était de fait fournir un chèque en blanc à ces architectes de l’austérité et de l’impérialisme. Il n'était pas non plus anodin de voir que les dispositifs d'instrumentalisation politique ont fonctionné à plein : au-delà de la mise en scène, que des manifestant•e•s venu•e•s nombreux et nombreuses applaudissent le cortège de chefs d'États ainsi que les cars de la gendarmerie qui fendaient la foule, doit nous inquiéter. Il ne s'agit pas ici de l'état d'esprit des personnes présentes ou de leurs motivations profondes, mais de la discipline d'État qui se voit légitimée et mise en acte de facto. On peut arguer des intentions des millions de personnes qui ont participé à cette manifestation (exprimer une saine colère, etc.), mais il ne faut pas se voiler la face quant aux directions politiques et aux appareils qui sortiront gagnants de cette initiative gouvernementale. Il faut se rendre à l'évidence : cette manifestation ne marque pas le retour des mouvements de masse que nous attendions depuis 2010. L’assaut contre les libertés publiques, les appels à un « Patriot Act » à la française ou européen, ont déjà commencé. Les actes criminels visant la communauté musulmane se sont multipliés aux lendemains des attentats du 7, 8 et 9 janvier. À cet égard, l’attitude de notre organisation dans cette séquence a été plus que problématique, et mérite non seulement un bilan, mais une remise en question sérieuse et réfléchie. L’appel à participer à la manifestation sans signer l’appel national (compromis obtenu en interne in extremis) peut certes apparaître comme une position plus « acceptable » que d’autres, mais elle constitue quoiqu’il arrive un suivisme face à l’opinion, face aux directions de la gauche syndicale et politique. Cette attitude suiviste mérite d’être pensée comme un symptôme plus large : au-delà de l’erreur tactique, cette débâcle reflète l’incapacité actuelle d’Ensemble ! à définir une ligne politique alternative, à se penser et se construire comme un pôle anticapitaliste ouvert et unitaire au sein du FdG et plus largement d’un mouvement social et politique en quête d’orientations et de projet stratégique. Cette situation d’impuissance doit être considérée froidement. « Une maxime brechtienne : Ne pas se raccorder à la bonne vieillerie mais à la mauvaise nouveauté » disait Walter Benjamin. Il faut faire avec cette mauvaise nouveauté, à savoir un mouvement ouvrier en crise en France, une progression des forces fascistes ou fascisantes, et nos propres faiblesses à regrouper sur des bases résolument anti-impérialistes, critiques de l’État et de la délégation parlementaire, orientées vers une issue politique émancipatrice venant des mouvements de masse. Pour résumer, Ensemble ! a trop joué le rôle de go between entre organisations du Front de gauche et n’a pas su affirmer des principes forts à vocation hégémonique. Aujourd’hui encore, la contribution d’orientation, « Un nouvel espoir », pense notre intervention uniquement dans les termes d’une unification de forces disparates, et propose des développements programmatiques qui, à nos yeux, ne peuvent avoir qu’un statut incantatoire, une sorte de « pensée magique » par laquelle nous résoudrions les contradictions toujours en cours au sein des forces anti-Hollande (nommément les « frondeurs », EELV, Nouvelle donne). Le risque est grand : il est de fondre notre force politique et sa stratégie dans un magma aux délimitations de plus en plus floues. Si la vocation unitaire de notre mouvement est certaine, elle ne fera pas ses preuves en prenant des « raccourcis », en proposant un meilleur programme de gouvernement à nos éventuels partenaires que les autres composantes du Front de gauche. L’ébauche d’une démarche alternative est l’objet de la suite de cette contribution. Une réponse insuffisante à une situation politique en voie de pourrissement Le principal reproche que l'on peut adresser au projet d'orientation actuel (« Un nouvel espoir ») est sa délimitation des tâches immédiates ou à moyen terme : telles qu'elles sont ici définies, elles apparaissent à la fois comme étriquées en comparaison des longs développements sur nos futurs partenaires politiques (EELV, « frondeurs », Nouvelle donne) ou sur les échéances électorales ; par ailleurs, ces remarques ont une focale presque exclusivement axée sur la lutte contre l'austérité (hormis le point salutaire sur les Grands projets inutiles) et les collectifs existants sur cette question (collectifs AAA), voire donnent le sentiment que nous pourrions construire une alternative par cercles concentriques, en faisant d'Ensemble ! et du Front de gauche les nouveaux centres de gravité du mouvement social (« Chantiers d'espoirs »). Pour revenir sur le premier point de cette objection, le caractère stratégique du regroupement « arc-en-ciel » ébauché par le texte d'orientation laisse songeur. Précisons notre pensée : il nous semble en effet légitime de poser la question du pouvoir et des alliances politiques majoritaires dans nos textes d'orientation. Cette démarche fait en outre partie de la problématique classique du front unique, autrefois énoncée sous les termes de « gouvernement ouvrier et paysan ». Mais cette démarche de front unique, classiquement là aussi et avec justesse, était vouée à s'appuyer sur un programme non pas seulement de gouvernement mais d'action. À cet égard, on ne peut se contenter de donner un récit sur ce que ferait un « vrai gouvernement de gauche », même si une telle démarche est évocatrice pour d'éventuels partenaires. Il faut que ce programme soit aussi, au moins en partie, à même d'être porté par des luttes et des résistances, au travers desquelles les décantations sociales et politiques feront émerger une nouvelle majorité au sein du mouvement. Ce sont précisément ces conditions qui ont fait de Syriza et Podemos des forces politiques d'ampleur nationale, à même de condenser et donner une vocation majoritaire aux revendications portées par la rue (et les places). À l'heure actuelle, le projet de recomposition politique porté par le texte « Un nouvel espoir » prend, de façon regrettable, des aspects de négociation politique traditionnelle – l'économie générale du texte laissant une part minime aux enjeux stratégiques des mouvements à construire dans les luttes. Quant au second point, sur le caractère étriqué des tâches politiques immédiates, il manque selon nous une appréciation nécessaire de la centralité de l’antifascisme et de l’antiracisme dans la situation actuelle. Le front unique a aussi une visée démocratique, c’était même l'une de ses vocations élémentaires dans le cadre des mouvements ayant porté le Front populaire au pouvoir, en France comme en Espagne. Là aussi, il s'agit d'un positionnement « classique » mais trop souvent occulté. À cet égard, la période nous impose d'être inflexibles sur l’islamophobie et la lutte contre le fascisme, et en conséquence d'engager à la fois des initiatives aussi larges que possible, sans hésiter non plus à agir en effectifs plus réduits avec des forces plus radicales si nécessaire. Enfin, notre positionnement sur la « VIe république » est à l’heure actuelle insuffisant. On ne saurait parler de « processus constituant » sans offrir au mouvement social un horizon stratégique clair, rassembleur, en-deçà des formes que revêtirait une hypothétique nouvelle république. « Mettre fin à la Ve République » doit être notre réponse constructive au mot d'ordre avancé par Mélenchon dans la dernière séquence. Un tel mot d’ordre est à la fois radical et rassembleur, endossable par la plupart des franges à gauche inquiètes de la résistible ascension de l’étatisme autoritaire, mais aussi par les nouvelles radicalités qui émergent de Sivens à NDDL en passant par les luttes de l'immigration et des quartiers. La fin de la Ve République (et de ses institutions antidémocratiques) offre un horizon que des luttes et que le mouvement social sont à même de porter, sans refermer le processus constituant autour d'une personnalité charismatique, d'une nouvelle constitution clé en main ou prétendument écrite de façon « participative » à travers une cybermobilisation. Enfin, le texte ne dit mot sur la politique à mener vis-à-vis de la jeunesse. Ensemble ! n'a pour l'heure pas vraiment de politique en direction de la jeunesse. Or, la jeunesse est un élément moteur, pour le mouvement ouvrier en général ces dernières années, et pour de petites organisations à gauche de la gauche du mouvement ouvrier comme Ensemble !, a fortiori dans un rassemblement plus large comme le Front de gauche. Pour parler de cette politique en direction de la jeunesse, il faut évoquer : - d'abord la place de la jeunesse scolarisée dans la formation du prolétariat d'aujourd'hui, quelle que soit la filière ou le niveau de cette scolarisation, qu'on parle des lycées pro, techniques, généraux ou des facs, ce qui implique de réfléchir à la manière de se tourner vers ces différents lieux de scolarisation - ensuite, des terrains d'activisme concrets tendanciellement assez « jeunes » à investir : campagne BDS, assises du syndicalisme étudiant, enjeux féministes et luttes LGBT, mobilisations contre les violences policières. Toutes ces dimensions impliquent que les chantiers se doivent d'être ambitieux, mais que notre attitude doit être à la mesure d'une séquence sociale et politique à contretemps des « espoirs » soulevés en Europe par Podemos et Syriza. Les temporalités politiques en Europe sont bel et bien discordantes : en l'occurrence, la France traverse une situation politique en phase de pourrissement, avec un Front national désormais premier parti de France en termes électoraux, des mouvements sociaux en recul, des grèves défensives et en nombre ténu. Face à une telle situation, notre courant doit être à même de tenir une ligne contre vents et marées, sans repli sectaire ni compromission politique. La gauche radicale a trop longtemps souffert des injonctions à « rompre avec ses partenaires », à « clarifier son attitude dans les exécutifs » ou encore à faire reposer les alliances sur des éléments programmatiques byzantins. Mais nos initiatives unitaires ne sont pas là seulement pour regrouper ; elles sont aussi là pour convaincre nos partenaires de lignes stratégiques en termes de programme mais aussi d'action. Aujourd'hui plus que jamais, le capital est indissociable de l'État dans sa grande offensive austéritaire, de la répression autour des Grands projets inutiles jusqu'aux Patriot acts à venir. Les principales résistances qui se sont faites jour depuis le mouvement des retraites en 2010 ont porté cette dimension : luttes à Sivens et NDDL, contre-sommets du FN, et raffermissement de l'antiracisme et des luttes de l'immigration (contre les violences policières, contre l'islamophobie, la négrophobie, ou encore dans les manifs interdites à l'occasion des bombardements israéliens de l'été 2014). C'est sur ces bases qu'il faut proposer à notre camp social d'en finir avec une Ve République en crise, de combattre l'extrême droite pied à pied, de mener l'offensive idéologique contre le racisme et l'islamophobie, et de revendiquer des réformes démocratiques de structure : en particulier, revenir en arrière sur l'escalade judiciaire antiterroriste, mais aussi demander le désarmement de la police au contact de la population, un moratoire sur les armes « non-léthales », une alternative à la « lutte contre la drogue » telle qu'elle est menée (qui n'est rien d'autre qu'une guerre de classe et un pilier du racisme structurel), la suppression de la garde à vue, un travail de fond sur la question carcérale et les alternatives à l'enfermement. Toutes ces remarques soumises au débat nourrissent un certain dissensus, que nous jugeons nécessaire à cette étape de la construction d'Ensemble !. Ce qui nous amène à quelques remarques conclusives sur notre fonctionnement, car les faiblesses d'Ensemble ! en terme de ligne politique ont aussi un pendant au sein des modes opératoires suggérés par le texte de fonctionnement. Conclusion : consensus et autocensure Sans revenir sur l'ensemble des questions que pose le texte de fonctionnement tel que proposé, nous souhaitons faire quelques commentaires sur la manière dont notre mouvement entend appliquer la règle du « consensus » comme élément central de son mode de direction. Il est clair que le débat à gauche de la gauche est trop souvent sclérosé par des mini-courants, des « partis de masse en miniature », qui cherchent la polémique pour la polémique, imposent le vote pour la moindre prise de position et refusent tout compromis dans les discussions. Nous avons conscience de ce danger, les ayant expérimentés dans d'autres espaces de militance. Mais nous sommes également lucides sur les limites considérables d'un fonctionnement au consensus. Certes, pour qu’une organisation agisse, les débats doivent mener à des décisions à vocation majoritaires, sans minorité de blocage ni polémique inutile. Cependant, le consensus peut aussi avoir l'effet d'encourager l'accord au plus petit dénominateur commun, l'assentiment passif et faire (paradoxalement) reculer le débat interne. À cet égard, le texte de fonctionnement pose problème, pour exemple : « Nous privilégions le fonctionnement au consensus. Un principe qui devrait perdurer, même si nous pourrons être amenés à voter sur des questions politiques où des décisions devront être prises mais nous le ferons qu’une fois le débat poussé jusqu’au bout et avec la recherche de très large majorités […] Le consensus suppose l’absence de blocage, le blocage pouvant venir d’une partie du mouvement qui estimerait que la décision serait contradictoire avec ses convictions profondes. Si des adhérent-e-s ou une partie du mouvement manifeste un désaccord qui ne remet pas en cause ses convictions profondes, elle pourra se mettre en réserve de la décision prise. » Nous sommes déjà nombreux et nombreuses à avoir fait l'expérience, ou avoir ressenti la frustration, de manquer d'un agenda lisible sur la durée. Le pluralisme implique aussi de pouvoir choisir, de trancher entre plusieurs orientations, et pouvoir, chacun et chacune, être comptable de ses choix ou de ses décisions, de pouvoir faire des bilans, de savoir d'où l'on part, où l'on va, ce qu'il faut rectifier. À cet égard, nous souhaitons que cette assemblée, véritable acte fondateur de notre organisation, soit l'occasion d'un débat le plus ouvert possible, réellement pluraliste, sans autocensure par souci de préserver un consensus a priori. Faisons brèche et soyons à la hauteur des espoirs que nous avons à cœur de porter ! Clément Bonnat (Paris 10e), Antoine Boulangé (Vitry-sur-seine), Benjamin Bürbaumer (Secteur Jeune), Germain Doucet (Rennes, Secteur Jeune), Paul Guillibert (Paris 18e), Lucy Jackson (Secteur Jeune), Nathan Legrand (Secteur Jeune), Gabriel (Secteur Jeune), Jean Morisot (Paris 20e), Clément Petitjean (Secteur Jeune), Louise Poulain (Secteur Jeune), Gianfranco Rebucini (Paris 10e), Nicolas V. (Secteur Jeune), Gildas Viaouet (Nantes).

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Auteur: 
Antoine B