Renverser l’ordre présidentiel !

Une nécessité pour ouvrir des potentialités de pouvoir populaire et citoyen

La question posée à l’occasion de cette réunion-débat1 nous invite à ne pas aborder l’élection présidentielle sous l’angle de la conjoncture politique immédiate mais bien plutôt dans une perspective stratégique.

Je souhaite dans un premier temps la traiter en partant des acquis politiques des Alternatifs, un « parti-mouvement » ayant pour référence principale l’autogestion, qui s’est auto-dépassé récemment dans la construction du mouvement Ensemble ! et duquel émane le Réseau pour l’autogestion, les alternatives, l’altermondialisme, l’écologie, le féminisme. Je n’ai bien entendu ici aucune prétention à l’exhaustivité vis-à-vis des élaborations politiques des Alternatifs. Je me baserai donc sur quelques textes qui me semblent pertinents pour aborder cette question dans une perspective stratégique. Ils/elles ont pensé les questions institutionnelles en termes de processus constituant combiné à la démocratie active comme éléments d’une stratégie autogestionnaire de rupture avec le capitalisme. Ces acquis sont modestes mais bien réels, et représentent d’utiles ressources pour traiter ces questions, en France mais aussi à une échelle bien plus large. En effet, si la question du « présidentialisme » se pose de manière caricaturale en France, la crise de la politique et de sa représentation est une question beaucoup plus globale et un élément de la crise systémique.
J’essaierai dans un second temps de voir en quoi cela nous permet d’aborder la question de l’élection présidentielle de 2017 après un détour nécessaire par certaines modalités du mouvement social et citoyen qui s’est amorcé en février 2016 à l’occasion de l’opposition à la « loi travail » et qui a marqué la première moitié de l’année 2016.

Sur l’élection présidentielle, Les Alternatifs se sont prononcé-e-s en 2011 pour la suppression de la fonction présidentielle, mais aussi, et c’est à mon avis aussi important, du fonctionnement présidentialiste de l’ensemble des assemblées des collectivités territoriales dans le cadre d’un processus constituant, première étape vers une démocratie autogestionnaire2. En clair il ne s’agit pas de se contenter de défendre une simple parlementarisation de la République qui ne réglerait en rien la crise de la politique et de sa représentation, mais bien d’engager des ruptures qui s’appuient sur la démocratie active et l’intervention citoyenne et populaire dans le cadre d’une stratégie autogestionnaire.

Le processus constituant est donc intimement lié à la démocratie active sur laquelle Les Alternatifs ont tout particulièrement élaboré des propositions, notamment dans le cadre de leur travail programmatique pour les élections municipales et intercommunales. Dans leur Charte municipale et intercommunale3 rédigée en 2013 pour les élections de 2014, toute une série de propositions sont faites pour l’intervention populaire et citoyenne dans les affaires politiques : budgets participatifs, véritables conseils de quartier, assemblées citoyennes populaires… Des éléments de démocratie active qui ne sont pas pensés dans une logique de consultation ni même de simple contrôle des élu-e-s mais bien dans une logique de véritable pouvoir de décision.

Dans cette perspective, précisons immédiatement deux choses :
° Il n’est pas question que la citoyenneté et la démocratie actives s’arrêtent aux portes de l’entreprise ou que les étranger-e-s en soient exclu-e-s.
° Il faut avoir constamment à l’esprit l’importance de l’articulation des échelles dans le cadre de ce processus constituant, en particulier entre l’échelle nationale et l’échelle européenne qui doit être radicalement démocratisée – sans oublier l’échelle mondiale avec la nécessaire démocratisation de l’ONU.

Il s’agit donc ici d’une série d’élaborations politiques visant à apporter des éléments de réponse à la crise de la politique et de sa représentation. Une crise qui est aussi, et peut-être même surtout, le fruit d’évolutions sociologiques de fond qui généralisent les aspirations à « faire par soi-même » et donc à refuser la dépossession. Des aspirations qui se confrontent à des systèmes politiques, à des organisations politiques et syndicales et à des pratiques politiques institutionnelles très largement fossilisées.
Le mouvement social et citoyen contre la « loi travail » qui a marqué la première moitié de l’année 2016 peut être abordé dans cette optique. Les organisations syndicales ont été dans un premier temps débordées par les réseaux sociaux avec une pétition en ligne mais aussi par un slogan tout à fait intéressant à analyser : « on vaut mieux que ça ! ». Un slogan qui réunit des témoignages sur la réalité de la condition salariale aujourd’hui, lesquels précipitent à grande échelle dans l’affirmation que nous voulons tout autre chose car ça n’est plus tolérable. Et qui permet une politisation de ce qui très souvent reste dans le simple témoignage de la « souffrance au travail », donc de retrouver le sens de ce que l’on est bien obligé d’appeler « exploitation capitaliste ». Ceci se combinant à des modalités de mobilisation – telle « Nuit Debout » ou certaines formes de mobilisation dans les manifestations – qui sortent du simple cadre délégataire en pleine adéquation avec les aspirations à « faire par soi-même ». Il est absolument nécessaire de prendre en compte ces éléments de nouvelles cultures politiques pour aborder les questions institutionnelles et donc la question de la présidentielle.

Une fois tout cela posé, que faire de l’élection présidentielle ? Car elle existe et se trouve être aussi le moment contradictoire où se mêlent dépossession et possibilité de politisation de masse qui ouvre des perspectives émancipatrices. Mais cette politisation de masse au potentiel émancipateur n’est envisageable que dans la subversion de sa logique de personnalisation/dépossession, en faisant écho aux aspirations à « faire par soi-même » et à un « autre monde », ce qui est totalement contradictoire avec les jeux politiciens d’appareils et les postures gaulliennes de lien direct avec le peuple. Il n’existe aucune possibilité de construction de perspectives politiques nouvelles et mobilisatrices dans les moyen et long termes sans subvertir le cadre existant de l’élection présidentielle.

Cette question de la subversion de l’élection présidentielle est donc fondamentale : non pas pour gagner l’élection de 2017 – un peu de réalisme ne peut pas faire de mal –, mais dans la perspective d’une véritable rupture avec les logiques politiques actuelles qui approfondissent un peu plus la crise de la politique à chaque nouvelle échéance électorale.

De quelle manière cette subversion de l’élection peut-elle avoir lieu ? Il faut rester très humble sur cette question. Car même si les perspectives pour la présidentielle de 2017 sont loin d’être excitantes, cela ne se fera en tout cas pas sans contradiction et sans surprise. Qui aurait dit qu’une partie de la jeunesse étatsunienne s’emparerait de la candidature de Bernie Sanders à la primaire démocrate ? Qu’une partie de la jeunesse anglaise se mobiliserait dans l’élection de Jeremy Corbyn à la tête du parti travailliste ? Que Podemos deviendrait un parti si centralisé après avoir émergé des mobilisations populaires en Espagne ? Les voies de l’émancipation sont le plus souvent bien impénétrables !

Mais gardons en tête au moins une chose : il n’y aura pas de ruptures possibles sans émergence de lieux de pouvoir citoyen et populaire, sans sortir de la logique de la dépossession et de la délégation. L’année 2015 en Grèce l’a montré de manière très claire, même si la capitulation du gouvernement Tsipras ne se réduit bien évidemment pas à cette question4. Abordons l’élection présidentielle de 2017 avec cela à l’esprit pour essayer d’en faire un moment dans la construction d’une véritable alternative populaire et citoyenne, en assumant les contradictions d’une telle élection tout en en subvertissant profondément la logique.

Arthur Leduc. Publié dans le numéro 32 de Contretemps.

Arthur Leduc est militant d’Ensemble ! et du Réseau pour l’autogestion, les alternatives, l’altermondialisme, l’écologie et le féminisme.

Notes :
1- Pour rappel : « l’élection présidentielle est-elle compatible avec la démocratie ? »
2- Voir les propositions faites dans « le projet autogestionnaire » publié dans Rouge & Vert, n°327 du 28/06/2011, p.15
3- Charte municipale et intercommunale des Alternatifs pour les élections de 2014, La lettre des élus alternatifs, n°66, mai 2013
4- Pour aborder les questions stratégiques autour de la Grèce, voir B. Della Sudda, A. Leduc et R. Neuville, « Grèce/Europe : impasses et questions stratégiques », Contretemps, n°29, avril 2016, p. 128-137 ; ainsi que A. Cukier et P. Khalfa (coord.), Europe, l’expérience grecque. Le débat stratégique, éd. du Croquant, novembre 2015.

 

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