Reprendre la main

Entre les élections municipales et européennes, Éric Fassin a publié « Gauche, la fin d’une désillusion ». En peu de pages, il pose les questions dont nous devons nous emparer pour redonner une légitimité et une existence à la pensée et la politique de gauche.

Comment s’installe l'hégémonie politique et culturelle de la droite ?

Les électeurs préfèrent l’original à la copie – Jean-Marie Le Pen nous l’a appris. Or, que voit-on depuis 30 ans ? La droite imite l’extrême droite, et le socialisme de gouvernement imite la droite – d’où un véritable glissement de terrain politique. Ce mouvement s’accélère : quand les socialistes vont sur le terrain de la droite, pour s’en démarquer, celle-ci doit aller plus loin dans sa fuite en avant.

En matière économique, il y a un consensus entre l’UMP et le PS : François Hollande s’est fait élire contre le traité Merkozy, mais, une fois élu, il l’a fait adopter. C’est donner raison au Front national qui dénonce l’UMPS. Pourquoi la critique du néolibéralisme ne bénéficie-t-elle pas aussi à la gauche de gauche ? En matière culturelle ou identitaire, l’hégémonie s’étend au-delà de l’UMPS. Qu’il s’agisse d’islam, d’immigration ou des Roms, c’est le FN qui a fini par imposer sa logique, non seulement à l’UMP, mais aussi au PS.

À cet égard, quel est le rôle de la "pensée" sociale libérale ?

François Hollande se dit « social-démocrate ». Or il ne l’est pas : loin d’arbitrer entre le capital et le travail, il cherche le compromis avec le patronat – pas avec les syndicats : d’un côté, il offre un pacte de responsabilité ; de l’autre, il se montre intransigeant avec les cheminots. Serait-il « social-libéral » ? Il n’est pas social, mais il n’est pas libéral pour autant : loin de maintenir l’État hors de l’économie, il le met au service des banques et des marchés. C’est du néolibéralisme, et non du libéralisme.

Cette logique néolibérale s’est imposée depuis Blair et Schröder. Elle est fondée sur la rhétorique du « réalisme ». La droitisation ne se donne pas comme une idéologie ; tout est fait pour nous convaincre qu’elle résulte des faits économiques eux-mêmes. Autrement dit, la réalité serait de droite… Mais ce « réalisme » n’est guère réaliste : en plus d’aggraver le chômage et la précarité, les politiques d’austérité ne relancent pas l’économie.

Quels sont les thèmes sur lesquels avancer une  réponse radicale ?

Margaret Thatcher disait : « il n’y a pas d’alternative ». C’est nier la démocratie : la réalité imposerait sa loi ; il n’y aurait donc plus aucun choix, et la politique n’aurait plus de sens. Les électeurs se rabattent alors sur des idéologies antidémocratiques, ou se réfugient dans l’abstention. Il faut donc restaurer l’alternative : des différences claires entre droite et gauche.

Cela implique de rompre avec une représentation « populiste » de la politique. Rien à voir avec le peuple lui-même, mais tout avec la manière de le représenter. Les politiques prétendent répondre à une demande populaire, bref, refléter le peuple. Or il faut renverser la perspective : offrir aux électeurs des visions du monde concurrentes dans lesquelles ils pourront se reconnaître, ou pas. Bref, représenter le peuple, c’est le produire, dès lors qu’il ne préexiste pas, comme une donnée brute, à la politique.

Contre ceux qui opposent « les minorités raciales » aux « classes populaires » (pour privilégier les premières, comme la Fondation Terra Nova, ou les secondes, comme la Gauche populaire), il faut proposer une autre représentation, fondée sur une réalité empirique : ces deux groupes se superposent en partie. Il ne faut pas rêver d’un peuple blanc, ni à l’inverse s’en prendre aux « petits blancs », mais prendre en compte la réalité multiraciale pour ne pas se laisser enfermer dans les catégories raciales.

Quels sont les moyens de la reconquête ?

D’abord, la politique est une bataille de représentations : il faut donc imposer son vocabulaire, au lieu de parler la langue  de l’adversaire. C’est vrai en  matière d’économie comme d’immigration. Ensuite, comment lever « l’hypothèque PS » ? Certes, le socialisme entraîne avec lui la gauche tout entière ; mais son effondrement complet pourrait bien ouvrir un espace – comme en Grèce : c’est « l’hypothèse Syriza ». Une vraie alternative (droite / gauche) découle de la disparition du Pasok ; elle limite l’impact de l’extrême droite d’Aube Dorée, mais aussi l’ampleur de l’abstention. Bref, en Grèce, elle restaure une foi en la démocratie – malgré la gravité de la crise.

Cela dit, il n’y a pas que la politique gouvernementale (les élections) ; il y a aussi la « politique non-gouvernementale » (les citoyens mobilisés). Comment gagner la bataille idéologique ? Il faut prendre exemple sur la droite religieuse qui, aux États-Unis, a réussi à se faire passer pour une « Majorité morale ». Même en France, la Manif pour tous aura pesé bien plus que son poids. Pour renverser l’hégémonie droitière, il faut donc mobiliser autour de causes spécifiques ce que j’appelle des « publics » : par leur détermination, ces minorités agissantes doivent donner le sentiment d’emporter avec elles un soutien majoritaire – c’est ainsi qu’elles peuvent espérer y parvenir. 

Publié dans le numéro de juillet et août 2014 du bulletin d'Ensemble.

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