(Re)prendre la main sur le travail

Travailler c'est produire un bien ou un service qui répond à des besoins sociaux. Mais comment définir ces besoins sociaux ? Le travail des traders correspond-il à des besoins sociaux ? Le spécialiste des mathématiques financières qui a inventé la base du système des subprimes fait-il un travail qui correspond à des besoins sociaux ? Doit-on continuer à former des spécialistes en publicité ?

Qui définit les besoins sociaux? Qui décide de nos choix de production? Ceux qui «investissent» des capitaux ou celles et ceux qui sont concernés par ces décisions? Selon la logique capitaliste, le marché s'agrandit en permanence en proposant de nouveaux biens et nouveaux services. Souvent peu importe ce que l'on produit, pourvu que cela permette de poursuivre l’accumulation privée du capital. N'a-t-on pas autre chose à faire que de produire des biens ou des services inutiles? Est-il utile par exemple d'ouvrir des centres d'appel pour vendre des meubles et des cuisines par téléphone ? L'utilisation raisonnée de nos ressources ne doit-elle pas devenir un des critères centraux de nos choix de production ?

Si travailler c'est produire un bien ou un service, quelle différence y-a-t-il entre faire la cuisine chez soi pour la famille et faire la cuisine dans un espace de restauration collective, entre cultiver des tomates dans son jardin et cultiver des tomates pour la grande distribution, entre le travail de l'agent d'entretien d'un collège et le ménage que l'on fait chez soi ?

Il est d'usage de considérer qu'il ne s'agit pas de la même activité. Travailler serait donc échanger sa force de travail contre une rémunération, vendre une partie de son temps à un employeur et accepter un lien de subordination en l'échange d'un salaire.

Aujourd'hui plus de 90% des actifs sont des salariés. Nous participons au marché du travail et pour notre plus grand bonheur (malheur ?) nous nous sentons utiles puisque nous avons un rôle à jouer dans la société... Et c'est ainsi que les chômeurs n'ont plus qu'à se morfondre. Comme ils ne font rien pour retrouver du travail, développer leur employabilité, on ne va pas les plaindre. Évidemment ces propos peuvent faire bondir. Les chômeurs vivent douloureusement leur situation, celles et ceux qui sont mis d'office en pré-retraite aussi. On ressent dans les interventions de Xavier Mathieu des Conti, qui s'est battu avec ses camarades pour empêcher la fermeture de son usine, toute la détresse d'un travailleur qui s'est vu confisquer son outil de travail. Ce n'est pas,  plusieurs années après,  la décision d'un tribunal de considérer non légal le plan de licenciement qui refermera les blessures.

Cependant mesurons aussi que notre discours qui démontre que les chômeurs sont les victimes du système capitaliste, s'il est juste a aussi ses limites et ne prend pas comme un point d'appui une des avancées du salariat : l'assurance chômage. Les chômeurs travaillent. D'abord il leur faut répondre aux exigences de Pôle emploi, montrer patte blanche dans leur recherche d'emploi pour conserver leur indemnisation, participer à des formations. Il leur faut faire face à la baisse de leur rémunération quand ce n'est pas à l'absence de rémunération et trouver tous les stratagèmes possibles pour survivre. Un vrai travail. On ne travaille pas seulement en situation d'emploi, ou seulement quand on a un contrat de travail.

De même lorsqu'on est à la retraite. Ainsi les retraites, les congés payés, les congés maternité et paternité, l’assurance maladie, l’assurance chômage, sont des inventions sociales qui permettent aux hommes et aux femmes d’être rémunérés hors du temps passé dans l'entreprise. Ces institutions salariales permettent de dépasser la notion de salaire uniquement indexé sur le temps de travail contraint effectif. Ce sont des points d'appui qui permettent d’envisager le fait d’assumer l’individu dans toute son existence et de parler de l’unicité de l’activité humaine.

Bernard Friot le dit de manière un peu différente. Selon lui, la société reconnaît une valeur économique au travail des parents, des retraités, des chômeurs, des travailleurs qui se soignent : « Que fait une caisse de sécurité sociale ? Elle affecte de la monnaie à des temps pendant lesquels l’individu, en train d’élever ses enfants, de se soigner, sans emploi ou retraité, ne met en valeur aucun capital. Ces temps sont-ils inutiles ? Évidemment non : imaginons la perte de richesse que connaîtraient nos sociétés sans les retraités. Et nous savons que plus le travail s’intellectualise, plus il est difficile de démêler les activités qui seraient productives de richesse et celles qui ne le seraient pas. Toute la question est d’attribuer une valeur, et donc de la monnaie, à cette création continue de richesse qui excède la mise en valeur du capital, non seulement hors des entreprises, mais dans les entreprises même. Or nous sommes loin d’être vaincus sur ce terrain : avec la cotisation sociale interprofessionnelle, nous avons déjà obtenu que 40% du salaire total, soit l’équivalent des deux-tiers du salaire net, servent à reconnaître des droits individuels à ressources indépendants de tout travail subordonné au capital. »

Penser la visée communiste

Alors continuons à penser la visée communiste : pourquoi ne pas socialiser 100% du salaire et déconnecter les salaires de la mise en valeur des marchandises, comme le salaire des fonctionnaires. Avènement du salariat, ou dépassement du salariat, peu importe, nous pourrions inventer des caisses qui versent des salaires aux salariés du privé, comme la caisse de Sécurité sociale verse les salaires des personnels de santé ou comme les Caisses de retraite versent les pensions des retraités

Ceci dit, ce n'est pas parce que l'on reconnaît le travail en dehors du temps contraint qu'il ne faut pas se préoccuper de ce qui se passe dans les entreprises. Et là il y a aussi du boulot.... La recherche de rentabilité des capitaux investis a conduit ces dernières années à une dégradation sans précédent des situations de travail. Flexibilité, précarité, mobilité forcée, travail dominical, tout ce qui concourt à augmenter le pouvoir des employeurs sur la gestion du temps de travail est un des axes de bataille du patronat. Au point de faire intégrer par les salariés eux- mêmes les propres exigences du patronat dans le débat sur la « liberté » de travailler le dimanche....

L'autre axe est constitué par tout ce qui a un rapport avec l’embrigadement des subjectivités. Il s'agit de s'approprier la culture d'entreprise, d'endosser ses objectifs sans pouvoir les négocier, de s'infliger des procédures d'auto-évaluation, de développer des rémunérations sous forme d’intéressement et de plus en plus faire dépendre le salaire des résultats de l'entreprise.

Citons ce qu'en dit Danièle Lindhart : « Le travail moderne se caractérise essentiellement par la volonté managériale de s’approprier non plus seulement le temps et les connaissances du salarié mais aussi ses dimensions les plus subjectives, liées à sa personnalité, ses affects, ses émotions, son savoir-être. Les directions modernes réclament l’engagement des salariés, leur adhésion et leur contribution, personnelle et volontaire, à la performance et à la réussite de l’entreprise. Pour relever les défis du travail moderne, les salariés doivent puiser dans les dimensions les plus subjectives de leurs compétences.

C’est pourquoi les sociologues britanniques, américains et maintenant français parlent de la gestion émotionnelle des salariés. Il s’agit d’une gestion managériale de la subjectivité au même titre que celle des gestes sur la chaîne de travail, une gestion nouvelle sur la base d’une « conformisation » des émotions, des affects, c’est à dire des dimensions les plus personnelles du salarié, pour atteindre les objectifs de productivité et de qualité du travail. Les défis inhérents aux missions de travail, plus complexes, sont sous-traités aux salariés jusqu’aux niveaux les plus subalternes. C’est à eux qu’il revient de gérer les tensions organisationnelles. Car jamais autant que maintenant les organisations du travail n’ont été aussi complexes, fragiles, défaillantes. Tenir des impératifs de qualité et de productivité exige une intelligence organisationnelle peu répandue.

Les salariés sont de surcroît déclarés responsables de ce qu’ils font, en termes de quantité, de qualité et de respect des délais. Mais ils n’ont quasiment jamais la possibilité de négocier avec leur hiérarchie ni leurs missions ni les moyens nécessaires pour les assumer. Ils sont de plus en plus confrontés à la réalité quotidienne d’un travail éprouvant et qui les mobilise constamment au maximum de leurs possibilités. Les salariés sont sommés d’atteindre en permanence l’excellence. Cet aspect du travail moderne explique en quoi le travail est de plus en plus stressant, obsédant. »

Danièle Lindhart montre comment les techniques managériales se sont servi de l'individualisation systématique pour obtenir de tels résultats, individualisation de l'évaluation, de la rémunération, et de l'évolution de carrière, en mettant en concurrence les salariés au sein d'une même entreprise.

Or, ce n'est pas de concurrence dont nous avons besoin mais de coopération pour bien faire notre travail. Il faut retrouver ou créer des collectifs de travailleurs où l'on prend le temps de discuter, de débattre de la manière la plus efficace de faire notre travail, et de mettre en commun ce qui réussit.

« Au contraire l’impossibilité où se trouvent beaucoup de travailleurs de pouvoir simplement «faire leur travail » empoisonne la vie sociale : activités ordinaires contrariées, travail «ravalé », initiative refoulée jours après jours finissent par « rendre la vie impossible » » nous dit Yves Clot qui invite les salariés et les syndicalistes à reprendre la main sur le travail, considérant leur propre initiative comme décisive dans la résolution des situations de souffrance au travail. « Accepter l’idée que les salariés sont des victimes tue le collectif. Quand experts ou syndicalistes expliquent aux salariés qu’ils sont victimes de l’organisation, il est très compliqué ensuite de leur demander de transformer l’organisation. Au lieu d’aller à la rencontre de leur capacité, insoupçonnée parfois d’eux-mêmes, à agir dans les situations, à développer une activité de transformation, on leur dit finalement que l’organisation ne peut être transformée que par les Directions. Mais qui va faire de l’organisation un milieu favorable au développement de la santé si ce n’est les salariés ? Croire que ce sont les directions d’entreprise qui s’en chargeront serait une naïveté sociale que l’histoire a pourtant bousculée. Les experts attendent des directions d’entreprise qu’elles transforment le monde du travail, mais le monde du travail s’est transformé quand les travailleurs s’en sont occupés autrement que par la déploration. Cela ne veut pas dire que les directions d’entreprise n’ont pas un rôle à jouer, ni qu’il ne faut pas critiquer les modes de management, évidemment. Mais quel est l’opérateur de transformation? C’est l’initiative des salariés sur leur condition. Il n’y en pas d’autre durable. Sans cela, les salariés deviennent objets de gestion et non pas sujets de l’action. »

Ne pas sous-estimer les résistances au quotidien

Malgré tout, il y a des résistances dans le travail quotidiennement. Il serait utile de ne pas les sous-estimer.

De l'opératrice de France Télécom qui met de côté les scripts que veut lui imposer son supérieur hiérarchique pour répondre au client, à l'enseignant qui décide de valider tous les items du socle commun de compétences et de connaissances pour tous ses élèves parce qu'il a autre chose à faire que de perdre son temps à remplir un livret de compétence véritable usine à gaz qui n'a rien à voir avec son travail, chacun se faufile dans des espaces de liberté.

Entre le travail prescrit et le travail réel se loge tout ce qu'un travailleur met en œuvre pour faire face à une tâche, des savoir-faire, des connaissances, de l'intelligence, des gestes, un engagement du corps, tout ce qui va lui permettre de faire face à ce qui n'est pas prévu dans les procédures prescrites.  Les travailleurs sont ainsi les mieux placés pour définir les conditions d'un travail bien fait. Les qualifications progressent, et les salariés sont de plus en plus en capacité d'accéder aux pouvoirs de décisions dans une entreprise. 

Les projets de développement d'entreprises menacées de fermeture par les salariés eux- mêmes, la volonté de plus en plus fréquente de reprendre son outil de production en scop montrent que grandit l'exigence de pouvoir dans les lieux de travail. Il s'agit bien là de remettre en cause le lien de subordination avec son employeur. Car reprendre la main sur son travail nécessite de considérer que l'employeur n'a pas droit de vie ou de mort sur le travail.

C'est donc dans les collectifs de travailleurs libérés de la tutelle des actionnaires que nous pourrons vraiment reprendre la main sur le travail. Mais les résistances commencent au quotidien, avec celles et ceux qui donnent un avis sur les choix de production, tels les syndicalistes de Sanofi qui proposent de faire telle recherche plutôt que telle autre jugée plus rentable mais moins utile à la société ; avec celles et ceux qui refusent d'appliquer telle ou telle procédure qui part aux oubliettes ; avec les enseignants qui refusent de faire l'évaluation nationale en CM2 parce que celle-ci est décalée par rapport aux apprentissages des enfants ; avec celles et ceux qui depuis plus d'un an occupent leur usine pour reprendre la production. Et tout ce qui concourt à reprendre la main sur le travail est un grain de sable dans les rouages du système qui peut si on fait le lien avec la visée commencer à construire une autre cohérence.

Sylvie Larue, enseignante et membre de l'Association des communistes unitaires (ACU). Publié dans Contretemps n°22.

 

 

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