Reprendre le fil de l'universalisme

Comment débloquer la situation pour trouver le chemin contemporain d'un projet émancipateur crédible. Au regard de l'ampleur de la tâche, une certaine modestie s'impose. Les défis à relever sont nombreux : crise de projet historique du mouvement ouvrier, intégration du paradigme écologiste, inadaptation des modes d'organisation, etc. Je n'aborderai ici qu'un seul aspect dont l'opportunité fait débat au sein même de la gauche radicale : celui de renouer les fils avec une tradition universaliste qui seule peut permettre d'unifier les exploités contre le capitalisme globalisé.

Les classes dominantes ne se contentent pas de construire le consentement des opprimés autour de leurs valeurs à travers de multiples mécanismes notamment médiatiques. Elles organisent et instrumentalisent aussi les rivalités entre les diverses oppressions. Diviser pour mieux régner n'est guère une idée nouvelle mais elle demeure terriblement efficace. Opposer les Français et les immigrés, la fonction publique au privé, les salariés à statut et les précaires permet une atomisation des luttes et des résistances qui nourrit une accumulation de défaites et accentue désespoir et ressentiment.

Retrouver les voies du rassemblement suppose donc d'en finir avec cette fragmentation à l'infini. La difficulté réside en ce que la gauche radicale elle-même participe de cet éparpillement. Sous l'impulsion d'une pensée académique anglo-saxonne, la fin honteuse du socialisme existant a laissé place à la profusion des post : post-structuralismisme, post-modernisme, post-marxisme, post-féminisme, post-colonialisme. Cette abondante littérature, souvent peu traduite pour le lecteur francophone, est pour partie la réponse à l'effondrement d'un « socialisme » qui avait épuisé sa force propulsive. Pensées nées de la défaite, elles ont su ranimer une critique du sexisme, de l'impérialisme, de la colonisation et d'un racisme solidement ancrés dans les anciennes métropoles. En ce sens, elles constituent une réponse argumentée à un universalisme abstrait et dévoyé au profit de la pérennisation de l'ordre existant. Le mouvement ouvrier s'est souvent polarisé uniquement sur la question sociale. Toute autre question a été considérée au mieux comme secondaire, au pire comme une diversion obscurcissant le seul enjeu qui vaille, celui de la lutte de classes.

Reste que la question demeure : s'il faut critiquer l'universalisme abstrait, existe-t-il des valeurs universelles ? Prenons un seul exemple, l'intégrité du corps des femmes et le rejet absolu de toute forme de mutilation est-il pour nous universel ou doit-il être appréhendé et jaugé à l'aune de contextes géographiques ou culturels ? La satisfaction de besoins fondamentaux, se nourrir, se loger, l'aspiration à la liberté, à la dignité dépassent très largement les barrières culturelles. A l'heure de la domination sans partage du capital sur l'ensemble de la planète, la fascination qui saisit une partie de la pensée critique pour les marges, les spécificités géographiques ou culturelles, désarment les opprimés contre le rouleau compresseur néolibéral. L'exploitation capitaliste ne peut englober l'ensemble des oppressions, mais est-elle opérante ? Pour les tenants de la théorie post-coloniale, la réponse est clairement non. La somme des oppressions ne fait pas un collectif. La réalité est même inverse. L'heure est à la compétition mémorielle et à l'affrontement entre oppressions : la Shoah contre l'esclavage, le rejet de l'islam contre l'homophobie. Ou vice versa.

Avec Eric Hobsbawm, nous pouvons affirmer que l'héritage des Lumières n'est pas d'abord et avant tout « une conspiration d'hommes blancs morts portant perruque ». L'historien britannique ajoutait : « les Lumières sont aussi l'unique fondement des aspirations à construire des sociétés propices à la vie de tous les êtres humains partout sur cette Terre »1. Le retour de l'universel et d'une compréhension matérialiste émerge à nouveau dans le fatras de l'atomisation. La très opportune parution de L'Orient post-colonial2 de Vasant Kaiwar en est un signe. Proposant une intervention marxiste dans le champ des études post-coloniales et augmenté d'un avant-propos érudit de Thierry Labica, ce livre souligne l'évacuation de la question économique et le processus a-historique à l'oeuvre dans les pensées en vogue : « La possibilité même d'une compréhension centrée sur des rapports matériels, de propriété, de classes, historiquement déterminés s'affaiblit, voire disparaît au profit d'un déplacement de ces enjeux clés de la matérialité, de l'historicité, voire de la détermination et de la causalité, vers l'ordre des signes, du discours, du langage »3. Plus récemment, la parution en Une du Monde Diplomatique4 d'un article de Vivek Chibber, « L'universalisme une arme pour la gauche », enfonce le clou : « Affirmer que le capitalisme possède une structure coercitive réelle qui pèse sur chaque individu, que la notion de classe sociale s'enracine dans les rapports d'exploitation parfaitement tangibles, ou encore que le monde du travail a tout intérêt à emprunter des formes d'organisations collectives – autant d'analyses considérées comme évidentes à gauche durant deux siècles – passe aujourd'hui pour terriblement suranné ». Ce sont pourtant des réalités fortes que l'on ne peut éluder, évacuer dans des approches centrées sur la dimension discursive, culturelle.

L'universalisme du XXI° siècle ne saurait être un simple retour aux Lumières. L'histoire n'est pas parenthèses mais bifurcations et chaque occasion manquée oblige à affronter bilan et passif pour construire de nouveaux chemins vers l'émancipation. Mais vaincre un capitalisme devenu universel suppose d'autres solutions que l'exaltation des particularismes culturels et des terroirs. Pour retrouver unité et centralité, il faudra opposer notre humanité commune à la ronde infernale et mortifère de la marchandise. Cela ne signifie pas ignorer l'apport de ces théories post récentes mais de les revisiter à l'aune d'un cadre conceptuel universalisant.

Guillaume Liégard. Publié dans le trimestriel de Regards.

 

 

 

1Eric Hobsbawm, conférence Barbarie mode d'emploi in Marx et l'histoire, Pluriel

2L'Orient postcolonial de Vasant Kaiwar, Syllepse

3Thierry Labica in L'Orient postcolonial, op cit.

4Vivek Chibber, L'universalisme une arme pour la gauche, Le Monde Diplomatique, Mai 2014

 

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