Retour de Sarkozy : la droite sous tension

Si le retour de Nicolas Sarkozy ne constitue pas en soi une surprise – tant la mise en scène médiatique de ce « retour » fût outrancière – il n’en constitue pas moins un épisode qui produit des effets réels sur le champ politique dans son ensemble. En particulier, il concrétise la division politique profonde qui traverse aujourd’hui la droite française, et qui a été en partie étouffée dans la cohorte d’affaires judiciaires, de conflits d’appareils, de batailles d’égo qui se sont accumulés ces dernières années. Les divergences et fractures au sein de la droite françaises ont une longue histoire qui en même temps se sédimente et s’accumule tout en se renouvelant face à des conditions politiques différentes et face à des problèmes économiques, sociaux propres à chaque période.

« Le match a commencé » annonçait Alain Juppé qui se positionne comme un des principaux protagonistes de la compétition qui s’annonce. La plupart des commentateurs l’ont noté, malgré les formules incontournables pour tenter de donner le change : Nicolas Sarkozy n’a pas changé. Il représente toujours une hystérisation de la société française, de sa conflictualité. Il prétend vouloir répondre à la colère et au désespoir et il les attise, les active, les multiplie. La proposition mise en avant dimanche soir sur TF1 d’un recours régulier au référendum (présenté comme la « clef » de la réponse à la crise politique de la société française ») est de ce point de vue éclairante. Car, bien sûr ce ne sont pas les traités européens – déjà rejetés par le vote des Français en 2005 – ou les problèmes cruciaux qui touchent la vie de millions de gens (sur les services publics par exemple) que Nicolas Sarkozy soumettra à la consultation populaire. Les thèmes qu’il a lui-même mis en avant – immigration, accords de Schengen... - annoncent une nouvelle étape dans la désignation de minorités comme boucs émissaires et comme exutoires des tensions sociales. Déjà en 2009, Nicolas Sarkozy s’était saisi du vote du peuple suisse pour l’interdiction des minarets pour justifier le débat sur l’identité nationale.

Face à Nicolas Sarkozy, les deux principaux candidats, Alain Juppé et François Fillon, s’inscrivent dans deux registres différents, qui peuvent être complémentaires. François Fillon s’essaie à incarner un « discours de vérité », des réformes nécessaires à grande échelle pour pousser les feux de la libéralisation de la société française (retraite à 65 ans, remise en cause des 35 heures, lutte contre l’assistanat, hausse de 3 points de la TVA…). Avec lui, ce sera la « vraie rupture »… Alain Juppé se situe dans une opposition plus idéologique à Nicolas Sarkozy, notamment sur la question de l’Islam qui polarise de plus en plus la droite et l’extrême droite en France (et plus largement en Europe). En 2012, il affirmait déjà que « l’islamophobie était un des points de clivage fondamentaux  au sein de l’UMP ». Il va encore plus loin dans sa contribution au livre collectif « Les douze travaux de l’opposition » où il appelle à « construire l’avenir avec la religion musulmane, qui est une des grandes religions de France » et pointe la méconnaissance qui domine dans la société française à ce propos.

Une recomposition politique de la droite est bine à l’oeuvre, qui comporte plusieurs contraintes et plusieurs inconnues. D’abord la politique ouvertement libérale de Manuel Valls et Françoise Hollande pose un problème de positionnement politique à la droite. Si sur la durée, la reprise par un président de gauche et son gouvernement des objectifs du libéralisme (compétitivité, réduction des déficits publics, libéralisation de l’économie…) renforce la droite, elle peut susciter des approches différentes, notamment du côté d’une partie du centre droit qui peut être tentée d’accompagner certaines réformes mises en œuvre, où entraîner une logique de surenchère dans l’annonce des « véritables réformes » comme semble y être entrainée François Fillon ou encore Jean François Copé.

Mais la principale inconnue réside dans les effets sociaux sur la durée de ce que certains ont appelé le « Mai 68 de la droite » qui, depuis les manifs contre le mariage pour tous s’est disséminé dans de multiples initiatives (notamment contre la théorie du genre et en défense de la famille traditionnelle, parfois contre la réforme des rythmes scolaires…). C’est un phénomène de politisation durable, en particulier des jeunes générations, dans ces engagements. Mais le débouché politique exact de ce mouvement social profond n’est pas déterminé à l’avance. Ainsi l’écrivain Denis Tillinac le décrit à ce stade comme un « désordre foisonnant, un mix de hantises, de dégoûts et d’aspirations qui la détourneront des urnes si les candidats de l’actuelle opposition tente de la mettre sous le boisseau » (Le Figaro, 20/09/2014 « Quand peuple de droite se réveille »).

Que Nicolas Sarkozy soit le principal bénéficiaire de ce phénomène n’a rien de mécanique. Le fait qu’il n’ait pas répondu clairement, lors de son interview à TF1, sur l’abrogation du mariage pour tous illustre les difficultés de positionnement sur un mouvement qu’il a décrit comme un « fascisme en Loden ». Les rapports conflictuels qu’il a entretenus pendant son quinquennat avec les milieux catholique (sur la question de l’argent, de la famille, et même au moment du discours de Grenoble stigmatisant les Roms…) ont laissé des traces. Nicolas Sarkozy peut sans doute gagner la présidence de l’UMP. Mais réunifier les droites françaises est un problème d’une autre dimension, plus compliqué aujourd’hui qu’en 2006/2007, au moment de l’épuisement du chiraquisme. L’importance mise par Alain Juppé sur la tenue des Primaires en 2016 pour le choix du candidat à la présidentielle et l’annonce d’un « conflit dur » sur cette question en cas de blocage témoigne des tensions à l’œuvre au sein de la droite française. Il ne s’agit donc nullement d’une simple querelle de personnalités mais bien d’un conflit politique, de valeurs, de vision de la société. Denis Tillinac, là encore, le souligne à sa façon en annonçant que « le « sociétal » sera l’enjeu crucial des joutes politiques à venir, et non cet accessoire programmatique qui embarrasse les dirigeants de droite, toujours enclins à invoquer l’état des mœurs pour cautionner leur fatalisme ».

Les manœuvres engagées à droite ont évidemment des effets sur l’ensemble du champ politique et notamment à gauche. Hollande, Valls et Cambadélis n’en pouvaient plus d’attendre le retour de Nicolas Sarkozy, espérant sans doute en retirer quelques bouffée d’oxygènes ! Mais, il sera quand même difficile d’appeler à « l’unité de toute la gauche » derrière le gouvernement et le Parti Socialiste contre la droite, pendant que ce même gouvernement mène une politique de droite… Alors que le chef de l’Etat et le gouvernement sont issus du principal parti de gauche, il est impossible de contourner la confrontation entre les deux orientations inconciliables qui traversent la gauche. Au contraire, la bataille contre la vision de société portée par la droite ne peut se mener de façon cohérente qu’en refusant de se placer sur le terrain de l’adversaire et en engageant le débat sur l’alternative démocratique, sociale, écologique nécessaire pour sortir de la crise.

François Calaret

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