Retour sur l’analyse marxiste du prolétariat

Pour Marx et la tradition marxiste, la lutte du prolétariat prend racine dans l’exploitation capitaliste. Ce rappel semble d’évidence, mais mérite toutefois qu'on y regarde de plus près. Si tel est le cas, cela veut dire que l’analyse de l’exploitation capitaliste est un élément décisif pour traiter des luttes des classes. Or, cette analyse ne se déploie vraiment que dans la période du Capital. Paradoxalement, on a parfois expliqué que la figure du prolétariat avait tendance à disparaître dans Le Capital, ce qui est inexact. Si la lutte des classes est bien présente dans l’analyse du procès de valorisation capitaliste, ses formes d’existence se structurent tout au long des rapports d’exploitation, et non sous la forme de l’irruption du prolétariat comme sujet préconstitué de l’histoire.Alors que la tradition marxiste a eu la tentation permanente de procéder de la seconde façon.

Toutefois, il faut également souligner que pour toute une tradition sociologique (de Max Weber à Pierre Bourdieu), même si elle parle de classes sociales, la catégorie de rapport d’exploitation n’existe pas. C’est pourquoi je prendrai comme point de départ cette question, en spécifiant l’analyse du rapport salarial capitaliste. Dans un second temps, je mettrai en regard de cette analyse la périodisation historique du procès d’accumulation capitaliste, et donc des formes d’existence historique des luttes des classes. En conclusion, je ferai quelques remarques sur la période actuelle. Enfin, pour ne pas surcharger cet article, je renvoie en annexe des éléments de discussions à propos de Max Weber et Pierre Bourdieu.

Bien entendu, il n’est pas possible dans le cadre d’un article de traiter l’ensemble des problèmes afférents à un tel sujet. Mon objectif est plutôt de les mettre en ordre, c’est-à-dire de s’efforcer de les recenser et de les articuler.

Partir du rapport d’exploitation

Au sens général du terme, l’exploitation est, selon Marx, l’appropriation par un groupe social d’une partie du surproduit social, c'est-à-dire d’une partie du travail des producteurs directs. Dans les sociétés précapitalistes, cette exploitation est visible, du moins pour un regard moderne. Ainsi, le serf va travailler sur la réserve du seigneur féodal. Au demeurant, l’idée d’exploitation ainsi comprise était largement partagée à l’époque. La bourgeoisie prétend simplement que cette exploitation a disparu avec l’avènement de la production capitaliste, car la production, via la généralisation du marché, permettrait une équivalence dans l’échange entre des individus disposant des « facteurs » de production : moyens de production, travail, etc. La production s’organisant alors au travers du rapport salarial et son temps de travail homogène, il n'est donc plus possible de distinguer, comme pour le serf, travail et surtravail. Reste que la valeur du capital investi s’accroît d’une certaine valeur : s’il n’y a plus captation d’un surtravail, d’où vient cette survaleur ? D’où vient le profit ?[i]

Poser ainsi la question n’est en rien un signe d’économisme. Il suffit de lire Marx pour voir que, selon lui, un rapport d’exploitation est toujours lié à une forme de domination  spécifique. Ici apparaît une première ligne de partage avec, par exemple, Max Weber et Pierre Bourdieu. La comparaison est d’autant plus intéressante que ces deux auteurs, à partir de méthodes d’analyse différentes, convergent sur un point commun : l’exploitation n’existe pas comme catégorie d’analyse. Les classes sont produites par des différentiels dont sont dotés les individus sur le marché – de « chance », selon une formule de Max Weber, d’accéder à des biens –, mais non pas comme résultant de rapports de production.

Quoi qu’il en soit, pour analyser ces derniers, il est nécessaire de développer une double approche, bien illustrée par deux citations de Marx. Tout d’abord, cela suppose de fusionner l’analyse « économique » et l’analyse « sociologique ». En effet, « le processus de valorisation du capital a pour résultat principal de produire des capitalistes et des travailleurs salariés. C’est ce que l’économie simpliste, qui n’a de regard que pour les choses produites, oublie complètement ». Ensuite, il faut mettre en œuvre une analyse relationnelle du rapport social : « La société ne se compose pas d’individus, elle exprime la somme des relations, conditions, etc., dans lesquelles se trouvent ces individus les uns par rapport aux autres. »[ii]

À partir du XIXe siècle, le mouvement ouvrier a largement employé la formule rapport capital/travail pour désigner ce rapport d’exploitation capitaliste, qu'au demeurant on retrouve souvent chez Marx. La formule risque cependant de donner un éclairage unilatéral en laissant croire que le capital et le travail sont deux réalités sociales extérieures l’une à l’autre : le capital venant parasiter le travailleur et s’approprier le produit de son travail, qu’il s’agirait alors de récupérer. C’est une figure artisanale de l’exploitation que l’on retrouve, par exemple, chez Proudhon, et que Marx a en permanence critiqué. Certes, l’avènement du capitalisme, comme son développement, y compris à l’époque actuelle, se réalise à travers un immense mouvement de dépossession des producteurs (au sens général) et des formes d’existence communautaire.  Mais c’est pour produire un nouveau rapport social qui se structure au travers des relations « des capitalistes et des travailleurs salariés ». Le point de départ de l’analyse doit donc être le rapport salarial capitaliste.

Le rapport salarial

Plutôt que de salariat, il est préférable de parler de rapport salarial. La formule a été introduite par l’École de la régulation avec, notamment, le souci de rendre compte de l’originalité du rapport salarial, institutionnalisé en 1945, avec l’instauration d’un salaire minimum, de conventions collectives et de l’extension d’un salaire « indirect ». Bref, il s’agissait de remettre en cause une certaine dogmatique « marxiste », et ainsi de traiter du salariat comme d’un rapport capable de se réorganiser sous l’effet des luttes de classes et de son articulation à des formes spécifiques d’accumulation. C’était donc traiter du salariat comme d'un rapport et non pas comme d'une substance sociale ou d'une simple catégorie sociologique. Quelles que soient les dérives futures de l’École de la régulation, l’approche était intéressante[iii]. L’un des problèmes est d’analyser les caractéristiques actuelles de la phase néolibérale d’accumulation du capital, lequel remodèle en profondeur le rapport salarial et par conséquent les figures du prolétariat.

Le rapport salarial – comme cadre médiatisant l’exploitation capitaliste – est marqué par une double rupture par rapport aux formes d’exploitation précapitalistes comme le servage ou l’esclavage. Tout se passe comme si le producteur se dissociait en deux. À la différence du serf, qui conserve le même statut social de dépendance personnelle vis-à-vis du seigneur tout au long de sa circulation dans l’ensemble des rapports sociaux, le salarié est saisi comme un échangiste apportant une marchandise particulière sur le marché (sa force de travail), mais pour cela il doit être, contrairement à l’esclave ou au serf, propriétaire de sa propre personne :  c’est la figure du « travailleur libre » dont parle Marx.

En outre, une fois l’achat de cette force de travail réalisé, le salarié est mis au travail sous la direction du capitaliste. Et cela dans le cadre de l’émergence d’un procès de travail collectif, d’un « travailleur collectif » (Marx), organisé sous la férule du capital. Apparaît ici une forme de domination historiquement nouvelle qui se structure au sein même du procès immédiat de production. Marx parle alors de despotisme d’usine. Le mouvement de dépossession des travailleurs est donc double : ils perdent la propriété des moyens de production, qui deviennent la propriété privée des capitalistes, et perdent aussi la maîtrise technique du procès de production. Ce procès de domination déborde également le cadre de l’usine proprement dite pour se porter sur les formes de production/reproduction de la force de travail en fonction des besoins du capital.

C’est au travers de ce double mouvement que se structurent le procès d’exploitation et les formes de domination, comme les contradictions traversant le rapport de production capitaliste. La tradition d’analyse marxiste s’est en permanence heurtée à des difficultés sur ces questions qui spécifient les caractéristiques propres du rapport d’exploitation capitaliste. Le problème n’est pas seulement théorique, il éclaire l’analyse des formes de domination, mais aussi la façon dont les problématiques d’émancipation prennent corps au sein même des contradictions des rapports de production capitalistes, et non en extériorité à celles-ci.

La catégorie de force de travail devenue marchandise est un élément clé de la problématique de Marx, qui garde sa pertinence pour l’analyse et la critique de l’économie politique. Mais elle cristallise également une série de problèmes que Tran Hai Hac traite en détails. En accord avec ses analyses, je me contenterai de souligner deux ensembles de questions.

Le premier touche au statut théorique de la catégorie elle-même. Tout d’abord, la force de travail, distinguée de l’individu, comme catégorie analytique n’a pas une fonction trans-historique : elle n’est pas utile pour analyser l’exploitation du serf ou de l’esclave. Sa fonction est de traiter de la « dissociation » du producteur soulignée plus haut.  Ensuite, la force de travail n’est pas une « vraie » marchandise, c’est-à-dire un objet produit par un procès de valorisation capitaliste, qui serait doté d’une valeur s’exprimant dans une valeur d’échange. Certes, il existe, comme l’indique d'ailleurs Marx, un minimum économique déterminé socialement et culturellement, mais, pour le reste, sa valeur échange est déterminée par les rapports de forces sociaux.

Le second ensemble de problèmes concerne la question de l’État. L’enjeu est donc plus directement politique. Tout d’abord, le rapport entre le capitaliste et le salarié en tant que vendeur de sa force de travail n’est pas un rapport privé, il met dès le départ en jeu l’État, à la fois comme garant de l’exploitation capitaliste, mais aussi comme cadre d’institutionnalisation de droits sociaux sous l’effet des rapports de forces. Enfin – et c’est la figure du « salarié libre » –, la dynamique inscrite, via encore les rapports de forces, dans le rapport salarial est celle de la citoyenneté moderne (la citoyenneté égalitaire) porteuse d’une logique d’émancipation. Naturellement, le capital ne porte pas par lui-même la démocratie. En revanche, les contradictions qui, sous l’effet des luttes de classes, traversent le rapport salarial capitaliste vont dans ce sens.

Salariat et division du travail

L’autre face du rapport salarial capitaliste est l’émergence d’un « travailleur collectif » qui se structure sous la férule du capital. Dans Le Capital, Marx parle alors du « despotisme d’usine » et, plus généralement, souligne comment l’intelligence nécessaire à l’organisation de ce travailleur collectif se cristallise dans l’organisation capitaliste de la production en dépossédant le producteur des « puissances intellectuelles » de la production. Ces analyses vont être largement « oubliées » par la tradition marxiste au profit des formules utilisées par Engels dans l’Anti-Dühring, lequel se contente d’opposer la socialisation des forces productives développée par le capitalisme, qui s’incarne dans le prolétariat, à la propriété privée des moyens de production, qui s’incarne dans la bourgeoisie. Il suffirait que le prolétariat prenne le pouvoir, supprime la propriété privée et étatise la production pour que s’épanouisse cette socialisation et que l’État commence à dépérir.

Dire les choses ainsi, c'est sans doute forcer un peu le trait et, débordant du sujet, traiter des problèmes posés par l’étatisation de la production [iv]. Ici, il s’agit d’analyser cette nouvelle forme de domination portée par le despotisme d’usine et l’instauration d’une forme nouvelle de division du travail au sein même du procès de production. Marx explique que « les puissances intellectuelles », liées au fonctionnement de ce travailleur collectif, se cristallisent dans le capital qui domine ainsi le producteur direct. Certains marxistes en ont parlé en termes de division entre travail manuel et travail intellectuel. Il convient d'éviter une vision « naturaliste » de cette division, le travail manuel étant alors synonyme de « travailler avec ses mains ». Il est sans doute préférable de parler de séparation entre les fonctions de conception/organisation et les fonctions d’exécution qui se développent massivement dans les sociétés capitalistes. La question qui se pose alors est celle des effets de la division du travail ainsi définie sur le développement de hiérarchies sociales au sein du prolétariat, voire sur l’émergence de nouvelles classes sociales.

Le premier débat d’ampleur à ce propos a été mené, au début des années 1940, par l’Américain James Burnham qui venait de rompre avec Trotsky à propos de l’analyse de l’URSS. Il publia un ouvrage appelé à avoir un grand retentissement, La révolution des managers, où il développait la thèse d'une nouvelle classe, présente également dans les pays capitalistes, une nouvelle classe définie non par sa place dans la propriété du capital, mais par sa gestion. Outre que cette classe n'a pas vu le jour à l’Ouest, on peut estimer – c’est mon cas – que si les analyses politiques de Trotsky étaient politiquement plus fonctionnelles, elles révélaient aussi une zone d’ombre : l’impossibilité théorique de penser la cristallisation de nouvelles formes d’exploitation sur la base de l’étatisation de la production. 

Gérard Duménil et Dominique Lévy proposent une approche analogue, argumentée notamment sur la base du bilan du « socialisme réel » et de l’évolution du capitalisme moderne. Ils parlent alors d'« hypothèse cadriste », c’est-à-dire de l’avènement d’une nouvelle classe de cadres, définis comme managers et qui désigne « la fraction supérieure des salariés qui accomplit les tâches de conception et de décision »[v]. Ils en font une classe moyenne du capitalisme, à laquelle ils ajoutent la classe moyenne des employés.

Dans les années 1970, la discussion s’est menée autour du statut des nouvelles couches salariées. Certains marxistes y voyaient une nouvelle petite bourgeoisie salariée, relativement massive, produite par cette division du travail, non seulement au sein de la production elle-même (ITC : ingénieurs techniciens, cadres), mais aussi au sein du procès social d’ensemble de production/reproduction du capital, les employés se trouvant alors du côté du travail intellectuel[vi]. Dans Les classes sociales dans le capitalisme aujourd’hui (Le Seuil, 1974), Poulantzas systématise l’analyse en y introduisant la catégorie de travail productif comme axe de délimitation, qui se surajoute à celle de division du travail manuel/intellectuel. Comme il rabat en outre la catégorie de travail productif sur celle de production de biens matériels, le prolétariat est donc réduit à la figure classique de l’ouvrier d’industrie.

Les critiques qui lui sont adressées – et qui me semblent toujours pertinentes – tournent autour de deux axes[vii]. Chez Marx, la catégorie de travail productif fonctionne en référence au mode de production capitaliste, sa fonction n’est pas de délimiter des classes sociales, mais d’analyser les mouvements d’accumulation du capital : est productif le travail qui produit des marchandises, c’est-à-dire de la plus-value ; ces marchandises pouvant être matérielles ou immatérielles. Les travailleurs du commerce et des banques se situent dans la sphère de la circulation, ils ne produisent donc pas de la plus-value, en tout cas directement. Mais le capital commercial et le capital bancaire sont partie prenante du procès de valorisation, et la force de travail qu’ils emploient leur apparaît comme source de profit[viii]. D’où des mécanismes d’exploitation qui rejoignent ceux de l’industrie, comme par exemple la standardisation du travail de bureau. Au demeurant, durant cette période, ces employés vont prendre une place importante dans les luttes de classes et dans le mouvement ouvrier. Quant aux techniciens et cadres, c’est une catégorie très hétérogène, dont une partie importante va subir les effets du procès de prolétarisation généré par l’exploitation capitaliste.

Cette notion de procès de prolétarisation est importante, car elle désigne des mouvements incessants de structuration/restructuration des groupes sociaux générés par les rapports de production capitaliste et pose en permanence la question du statut de ces groupes sociaux « intermédiaires » modelés par la division du travail. Ces débats sont toujours d'actualité, même si aujourd’hui ce procès est surdéterminé par une phase très différente du mouvement d’accumulation du capital.

Quelques données actuelles

Dans Le système des inégalités (La Découverte, 2008), Alain Bihr et Roland Pfefferkorn fournissent une très intéressante analyse des mécanismes d’inégalités  en montrant comment la place dans les rapports de production est la « matrice des inégalités ». Cette place est définie en fonction de deux critères : la propriété ou la non-propriété des moyens de production, d'une part, les tâches de commandement d’encadrement ou d’exécution d'autre part. Ils soulignent également une forte polarisation autour de ce qu’ils appellent le salariat d’exécution qui, selon eux, représente près de 60 % de la population active et recoupe les catégories employées et ouvrières de l’Insee. Par ailleurs, ils montrent que la dynamique des inégalités est fortement en hausse depuis la moitié des années 1980.

La périodisation est intéressante par rapport au cycle historique sur lequel je vais revenir. Mais aussi parce que, dans la sociologie, les années 1980 ont été le point de départ d’une multiplication d'analyses en termes d’effacement des inégalités et de forte croissance des classes moyennes. Il a fallu attendre les années 2000 pour voir réapparaître les études sur la classe ouvrière et les classes populaires. Et on peut remarquer que ces dernières recoupent en gros le même ensemble que les catégories Insee des ouvriers et employés[ix].

Reste, toujours selon les catégories de l’Insee, les cadres et professions intellectuelles supérieures (18% en 2012) et les professions intermédiaires (24,7%), ces dernières regroupant  les cadres moyens, les techniciens, les instituteurs, les travailleurs de l’enseignement, de la santé, du secteur social... Si on peut considérer que ce « salariat d’exécution » représente le cœur du prolétariat, on peut aussi estimer que celui-ci déborde – au moins tendanciellement – largement vers les autres salariés des professions intermédiaires.

Dans Les rapports sociaux de classes (Page 2, 2012), Alain Bihr ajoute une classe produite par l’encadrement issu de la division capitaliste du travail, laquelle serait porteuse d’une logique spécifique : le « social-étatisme » : « À l’horizon de la lutte de classe de l’encadrement figure un capitalisme rationalisé et démocratisé par son étatisation – ce que résume la notion de social-étatisme. ». On retrouve à nouveau la question des managers (mais pas des employés), dont je ne crois pas qu’il soit possible d’y voir une nouvelle classe montante porteuse d’une réelle dynamique historique. Je perçois mal le « social-étatisme » censé être porté de façon homogène par ces couches ; l’encadrement des entreprises du privé, qui fournit un gros bataillon, me semble davantage influencé par le néolibéralisme.

Cela dit, les données récentes de l’Insee font bien apparaître la place prise par ces couches[x]. En 1980, la part des salariés dans l’emploi total était de 84% et de 90% en 2011. Mais, entre 1982 et 2012, la part des cadres et professions intellectuelles supérieures a augmenté de 10% et celle des professions intermédiaires de 5%. Selon l’Insee, plusieurs facteurs concourent à ce déplacement vers le haut de l’échelle des qualifications : le progrès technique et le besoin induit d’emploi très qualifié, l’évolution de l’organisation des entreprises, le développement des fonctions commerciales et technico-commerciales, l’investissement dans l’éducation, la santé, l’action sociale, la recherche…. En lien avec la tertiarisation de l’économie[xi], la part des employés a par ailleurs gagné 3%, mais uniquement dans des postes non qualifiés. En revanche, les ouvriers ont chuté de 10%, dont les ouvriers qualifiés de 3%, et les ouvriers non qualifiés de 7%. Alors qu’il y a trente ans, les cadres étaient moins nombreux que les ouvriers non qualifiés, c’est aujourd’hui l’inverse.
Il faut rappeler que la catégorie de cadres et professions intellectuelles supérieures est très hétéroclite, puisqu’on y trouve les professions libérales et les enseignants (du secondaire et du supérieur). Cela dit, il existe effectivement un problème du statut de certaines de ces catégories, même si les couches concernées sont beaucoup moins massives que ladite « nouvelle petite bourgeoisie » des années 1970, censée regrouper l’ensemble des nouvelles couches salariés. D’un point de vue sociologique, on peut en parler de couche ou classe « moyenne », dont la cristallisation est aléatoire, différenciée des « classes populaires ». En sachant toutefois que 80% des salariés touchent moins de 2500 euros net mensuel et 50 % moins de 1675 euros.

L’important, me semble-t-il, est d’introduire des outils d’analyse de ces procès de hiérarchisation et de différenciation sociale liés aux effets de la division capitaliste du travail sur le salariat. Ici, au-delà de la formule, la référence au « capital intellectuel », dont parle Pierre Bourdieu, en lien – entre autres – avec la scolarisation, est un outil intéressant ; voir, par exemple,  ses analyses dans La distinction, (Minuit, 1979), même si ce dernier livre  insiste fortement sur la cristallisation d’une nouvelle petite bourgeoisie.

La fin d’un cycle historique

Reste à inscrire ces analyses dans les cycles historiques d’accumulation du capital, cycles qui, au demeurant, s’invitent dans le débat dès le milieu des années 1980. Dans Les ouvriers dans la société française (Le Seuil, 1986), Gérard Noiriel titre son dernier chapitre « La classe en éclats » et parle d'« achèvement d’un grand cycle économique et social, celui qui avait commencé aux alentours de la Première Guerre, consacrant le triomphe de la grande usine » (p. 238). Son analyse n’est en rien « économiste ». Il se réclame tout au contraire d’une « histoire sociale » de la classe ouvrière, c’est-à-dire de la façon dont les ouvriers se sont construits comme groupe social[xii]. La très forte dynamique de désindustrialisation qui frappe la France au tournant des années 1980 s’inscrit dans un cycle socio-politique plus vaste, celui du « court XXe siècle », selon la formule d’Éric Hobsbawm[xiii], ouvert par 1914 et clos en 1991 avec l’effondrement de l’URSS. Il s’agit donc d’une périodisation mondiale, qui recoupe également une périodisation française, du développement de la grande industrie et du mouvement ouvrier.

Au XIXe siècle, si le prolétariat français fait parler de lui politiquement, c’est surtout en lien avec la dynamique ouverte par la Révolution française, car au plan socio-économique son profil est pré-industriel. En 1881, si les ouvriers représentent 41,3 % de la population active, près de la moitié sont des ouvriers agricoles ; ceux de l’industrie travaillent pour la plupart dans de très petites entreprises : on dénombre ainsi un patron pour un peu plus de deux ouvriers. En réalité, la classe ouvrière industrielle commence à se développer non seulement un siècle après celle de l’Angleterre, mais dans un cycle politique complètement différent, puisque c’est seulement en 1936 qu’elle se cristallise sur la scène politique. Et nous savons que le PCF et la CGT vont alors jouer un rôle central dans la construction du mouvement ouvrier.

La classe ouvrière, telle que la définit l’Insee, connaît son apogée en 1954, représentant alors 61% des salariés. En 1975, elle n’en représente plus que 47,7 %, mais en chiffre absolu, elle a progressé de 2 millions de personnes pour atteindre 8,5 millions. Au-delà des chiffres, Gérard Noiriel propose de distinguer deux sous-périodes.

La première commence en 1930, avec un début de stabilisation du PCF et de la CGT dans les grandes entreprises, et se poursuit jusqu’à la fin des années 1950. L’électorat de Jacques Duclos à la présidentielle de 1969 (21,7 % des voix) illustre bien sa base sociale. On y trouve une majorité d’ouvriers qualifiés des mines, du textile et de la sidérurgie. C’est également sur cet ensemble ouvrier que s’appuie la CGT.

Toutefois, à la fin des années 1950, s’est déployée une seconde vague d’industrialisation, marquée, entre autres, par l’extension des usines automobiles et de la production de biens de grande consommation (électroménager, etc.). La vague se traduit par l’apparition des nouvelles couches (techniciens, ingénieurs), mais le phénomène le plus important est le développement massif des OS, parmi lesquels on va commencer à rencontrer des immigrés, ainsi que des femmes, ou des ouvriers directement issus du secteur agricole (notamment dans l’Ouest de la France en voie de devenir une nouvelle région industrielle).

Le PCF et la CGT sont en décalage par rapport à cette deuxième période, laquelle permet en revanche à la CFDT de se développer. Les luttes des OS vont fortement marquer l’après-68, c'est aussi le cas de celles des PTT, des banques et, un peu plus tard, du commerce. Bref, il s'agit des « employés », parmi lesquels la CGT a une présence moins forte (à l'exception des PTT). Il faudrait ajouter à cela l’émergence de la jeunesse scolarisée comme mouvement socio-politique fortement polarisé par le monde salarié.

J’ai signalé certaines discussions des années 1970 à propos de la classe ouvrière. Il faudrait également revenir sur celles menées sur le même sujet, mais à partir de la sociologie du travail, plus précisément à partir de l’évolution des figures du procès de travail. Ainsi, dans La nouvelle classe ouvrière (Le Seuil, 1963), Serge Malet distinguait trois grands moments du mouvement ouvrier : une phase « anarcho-syndicaliste », reposant sur l’organisation en métier, une phase de la grande industrie, dominée par la figure de l’OS et la bureaucratisation, et l’ouverture d’une phase marquée par l’émergence d’une « nouvelle classe ouvrière » (technicien, etc.), produite par l’évolution technologique et porteuse d’un projet autogestionnaire.

Des éléments réels sont soulignés, mais, y compris du point de vue de la sociologie du travail, l’approche semble discutable. En effet, pour analyser le travail comme rapport social « il faut non seulement sortir de l’atelier, mais aussi de l’entreprise », explique Marcelle Stroobants dans Sociologie du travail (Armand Colin, 1993), en se situant dans la tradition ouverte par Pierre Naville. Il faut en sortir encore davantage si l’on traite du prolétariat et des luttes des classes. Sans entrer dans le détail, il s'agit de faire apparaître comment les processus de remodelage de la classe ouvrière – et plus largement du salariat – s’articulent toujours avec des réorganisations du mouvement ouvrier. Et comment la période ante et post 68 – une quinzaine d’années – a porté une dynamique, partielle mais réelle, à la fois de diversification du salariat et d’apparition de nouvelles figures du prolétariat, ainsi que de reconstruction d’un mouvement ouvrier socialement pluriel.

L’idée[xiv] est alors d'unifier les diverses composantes du salariat à la fois sur la base du pluralisme politique et de la constitution d’un « bloc social », notamment par une réorganisation unitaire du mouvement syndical. Cette réorganisation permettrait de polariser des mouvements sociaux hors entreprises, via entre autres une politique de Bourses du travail ouvertes vers l’extérieur. Par ailleurs, l’autonomie stratégique du mouvement de libération des  femmes est affirmée.

Quoiqu’il en soit, la nouvelle période historique, qui s’amorce au tournant des années 1990, ne signifie pas seulement la fin des « Trente glorieuses », la crise de l'« État-providence », ou encore la remise en cause dudit « modèle fordiste », elle marque profondément les formes d’existence des luttes de classes et de cristallisations socio-politiques du prolétariat.

La mondialisation néolibérale

Si la nouvelle phase d'accumulation du capital – la dite mondialisation néolibérale – remet en cause le rapport salarial issu de la période antérieure, elle développe massivement le salariat au niveau mondial. C’est sans doute la première fois que l’on peut parler de l’émergence tendancielle d’une classe ouvrière (au sens large) mondiale, dont la croissance se réalise pour l’essentiel dans les pays « émergents ».

Durant les années 1990, l’entrée sur le marché mondial de la Chine et de l’Inde a conduit à un doublement de la force de travail. Entre 1992 et 2008, le salariat a progressé d’environ 20 % dans les pays « avancés », avant de stagner avec l’entrée dans la crise. Dans les pays « émergents », le salariat a augmenté de près de 80 % au cours de la même période. Entre 1980 et 2005, le salariat industriel a augmenté de 120 % dans les pays « émergents », mais baissé de 19 % dans les pays « avancés ». La proportion de salariés dans l’emploi a progressé de façon continue, pour passer de 33 % à 42 % au cours des vingt dernières années, avec une croissance plus marquée pour les femmes. Au total, entre 1992 et 2012, la dynamique de l’emploi a été quasi-stable dans les pays « avancés », mais de l'ordre de 40 % dans les pays « émergents », avec une salarisation accrue de 76 %, contre 23 % pour les autres emplois[xv].

On assiste cependant à une baisse tendancielle de la part des salaires dans le revenu mondial : alors qu'elle atteignait environ 66% du PIB en 1992, elle se situe légèrement au dessus de 60 % en 2010. Ce paradoxe montre dans quelles conditions s’effectue cette prolétarisation mondiale et les effets de cette mise en concurrence des travailleurs de tous les pays.

Le régime d’accumulation dit fordiste a été souvent mis en relation avec le développement massif d’une forme dominante d’organisation du procès de travail : la standardisation, le travail à la chaîne, etc. Dans la phase actuelle, cette mondialisation du salariat et la place occupée par les pays « émergents » rendent difficile un raisonnement analogique. Au tournant de l’année 2000, des discussions ont eu lieu à ce propos, surtout centrées sur les pays « avancés ». Thomas Coutrot parlait ainsi de l'«autonomie contrôlée » comme forme générale de « l’organisation néolibérale du travail ». Danièle et Robert Linhart avaient sans doute raison d’en appeler à « un devoir de prudence », en expliquant que l’on n’assistait pas vraiment à une rupture avec le taylorisme, mais à un mélange des genres, les innovations introduites restant dans une logique fondamentalement tayloriste[xvi].

En outre, le développement massif d’un prolétariat dans les pays « émergents », notamment dans la zone indo-asiatique, a montré comment les multinationales ont recours à des formes d’exploitation directement issues du XIXe siècle et/ou jouant à plein sur les mécanismes de ce que Marx appelle la « plus-value absolue », c’est-à-dire au travers de travers l’augmentation de la durée du travail ou de son intensification.

En fait, outre les attaques contre les salaires et les acquis sociaux, ce qui caractérise la mondialisation néolibérale n’est pas tant la recherche d'une forme concrète d’organisation du procès de travail que le traitement de la force de travail, à travers la flexibilité et la mobilité. Et, au delà, au travers de la remise en cause radicale des éléments de démarchandisation de la force de travail obtenus sous l’effet des luttes de classes et de l’inscription d’acquis sociaux dans le rapport salarial, notamment via la médiation de l’État. En France, c’est dans le même mouvement historique qu'après la Libération se sont construits à la fois un puissant mouvement ouvrier et l’État-providence.

La thématique de la flexibilité et de la mobilité est souvent analysée en fonction des effets des nouvelles technologies de l’information et de la communication, avec les formes d’organisation en réseau qu’elles portent. Il est vrai que sans elles, il serait impossible d’introduire une flexibilisation très forte de la production, avec sa segmentation qui permet l’appel à la sous-traitance et l’organisation mondiales de réseaux de production. Toutefois, à moins de tomber dans un déterminisme technologique, le point de départ de l’analyse doit être la dynamique des rapports de production. Vue sous cet angle, la mondialisation de la production éclaire les discours tenus, au tournant les années 2000, sur l'« usine sans ouvriers » et les théorisations sur l’émergence d’une nouvelle phase historique, celle d’un « capitalisme cognitif » qui ferait suite au capitalisme marchand et industriel[xvii], la figure du producteur « cognitif » remplaçant alors celle du producteur « fordiste ». Toujours à la même époque, Negri, pour fonder sa problématique de la « multitude » qui viendrait remplacer le prolétariat, proposait une version radicale des discours sur la société post-industrielle portée par le développement des nouvelles technologies, le « travail immatériel » étant devenu hégémonique et permettant de  créer une « intelligence collective » portée par toute la société devenue productive. Le travail est alors caractérisé par le fait que ses produits sont immédiatement sociaux et communs et le communisme en acte est ainsi présent dans l’ensemble des mouvements sociaux.

Pour caractériser la mondialisation néolibérale, la meilleure formule est sans doute de parler d’un régime d’accumulation à dominante financière, bien illustré, symboliquement, par les accords de Marrakech (1994) qui ont signifié une liberté totale des mouvements de capitaux. En disant cela, il ne s’agit pas de critiquer le « méchant » capital financier, pour défendre le « bon » capital industriel, car c’est bien sous l’effet de ce dernier que la part des salaires dans la valeur ajoutée a été massivement réduite. Il s’agit simplement de souligner comment la structuration de l’accumulation du capital se fait dans le cadre de l’internalisation des marchés financiers, qui se traduit concrètement par la place prise par l’actionnariat et la Bourse. En quelque sorte, c'est la finance qui détermine les critères et qui rythme le temps économique. La flexibilité, qui repose sur le court terme, de même que la réactivation de la plus-value absolue – afin que chaque salarié produise davantage sans investissement ni nouvelle machine –, sont bien ajustées à cette accumulation à dominante financière[xviii].

« Les dépossédés »

Pour David Harvey, la mondialisation capitaliste se traduit par un développement massif de l'«accumulation par dépossession », qu’il met en relation directe avec la place de la finance dans le régime néolibéral d’accumulation[xix]. La catégorie est construite à partir des analyses de Marx sur l'«accumulation primitive » du capital, notamment sur le phénomène des « enclosures » britanniques des XVe et XVIIIe siècles. Cette privatisation des terres communales, qui a permis le développement d’une agriculture capitaliste, se traduit par une masse de dépossédés, dont une partie va servir de main-d’œuvre au capital industriel (au sens large).

Aujourd’hui, on retrouve des formes « classiques » d’accumulation primitive dans divers pays, notamment asiatiques, très souvent encadrées par des États (autoritaires), comme le soulignait Marx pour l’Angleterre de l'époque. David Harvey  y ajoute les effets des politiques néolibérales, la privatisation devenant la « pierre angulaire » de l’accumulation par dépossession. Le champ couvert est vaste. Ainsi, en Angleterre, Margaret Thatcher a initié le mouvement par la privatisation des logements sociaux, ouvrant la voie à la spéculation immobilière, notamment dans les centres-villes, avant de privatiser les services de base (eau, télécoms, énergie, transports, santé… ) et de soumettre les universités à une « logique entrepreneuriale ». On a vu la même dynamique en Argentine, où la vague de privatisation ( eau, énergie, télécoms, t ransport)  s'est traduite par un afflux massif de capitaux sur-accumulés, par un boom de la valeur des actifs et d'un appauvrissement massif d’une partie de la population, avant d'être suivie par le un retrait des capitaux allant s’investir ailleurs. Au Mexique, en 1991, une loi a remis en cause les droits de propriété et d’usage collectif de la terre des peuples indigènes, tels qu'ils sont inscrits dans la Constitution de 1917. Les résistances paysannes furent fortes et nourrirent au Chiapas la révolte zapatiste. Un autre exemple est celui des effets dévastateurs sur l’économie rurale indienne de la concurrence étrangère favorisée par les règles de l’OMC.

On voit que la référence à l’accumulation par dépossession couvre un vaste champ. Des discussions sont possibles quant à l’accent mis sur l’aspect prédateur d’un impérialisme lié à un capitalisme financier, comme le montre l’exemple de l’Argentine, au détriment de formes plus classiques d’exploitation, liées à ce que la tradition marxiste nomme la reproduction élargie du capital. Cela dit, l’objectif de David Harvey – en rapport explicite avec le développement du mouvement altermondialiste – est d’établir un lien entre « les deux faces de la lutte : anticapitalisme et anti-impérialiste » et de montrer que l’accumulation par dépossession touche non seulement la périphérie, mais aussi le centre. D’où la possibilité de dégager des thématiques communes autour de la notion de biens et de droits communs, qui désigne la terre, l »eau, etc., mais aussi des acquis sociaux. Harvey qualifie alors la protection sociale, la santé publique, les retraites, de « biens communs », acquis par les luttes de classes et remis en cause par les politiques néolibérales.

Dans Les dépossédés (La Fabrique, 2007), Daniel Bensaïd a développé une approche similaire, citant d'ailleurs David Harvey. Dans ce texte, qui est une longue introduction à un article du jeune Marx qui défend le droit coutumier contre l’instauration de la propriété privée moderne[xx] , Bensaïd titre son dernier chapitre « Du droit coutumier des pauvres aux biens communs de l’humanité ». Outre les sujets traités par David Harvey, il insiste tout particulièrement, toujours en lien avec la marchandisation du monde, sur la « privatisation des savoirs [et] du vivant ». Sa problématique est alors celle des droits à l’existence opposables au droit de propriété (par exemple le droit à l’habitat), ou des droits d’accès à des biens communs. Et il conclut : « Nos vies valent mieux que leur profit : “Debout, les dépossédés du monde” ! »

Daniel Bensaïd  ne dit pas – et telle n’est pas sa problématique – que les « dépossédés » remplacent le prolétariat comme « sujet révolutionnaire ». Mais la formule « Debout les dépossédés du monde ! » occupant la place exacte de la référence au prolétariat mondial dans la tradition marxiste classique, le problème se trouve quelque peu escamoté. En pratique, l’accumulation par dépossession renvoie à des logiques sociales et à des groupes sociaux très différents, même si elle offre des possibilités de convergences entre de nombreux mouvements sociaux, selon un axe de défense des droits sociaux et collectifs. Daniel Bensaïd en déroule bien la logique. Plus que « prolétarienne » au sens classique du terme, elle est démocratique radicale, c’est-à-dire structurée, au-delà des revendications immédiates, par l’exigence de droits collectifs, démocratiques et sociaux. L’intérêt de la thématique de la dépossession est également de permettre d’articuler la question sociale et la question écologique.

Reste que, dans la pratique, les niveaux se chevauchent souvent. Prenons l’exemple du mouvement des « 160 dollars », qui s’est massivement développé au Cambodge. Il est d’autant plus intéressant qu’il touche l'Asie et qu’il fait apparaître les résistances possibles à des formes d’accumulation primitives du capital par dépossession. Parti d’une grande usine textile du sud-est de de Phnom-Penh sur l'exigence d'un salaire minimum de 160 dollars, il a rassemblé  des vendeuses ou des pompistes, fédéré des dizaines de milliers de personnes dans des manifestations géantes. Et, polarisant l’opposition démocratique au régime, il s'est violemment heurté au régime autoritaire et prédateur en place depuis 1985, lequel a multiplié les expropriations afin de vendre la terre à des entreprises étrangères. Reste que l’exploitation des ouvrières du textile relève bien d’un exemple classique d’exploitation via la plus value absolue.

Retour sur le prolétariat

La mondialisation néolibérale se traduit donc par un fort mouvement de prolétarisation, au sens général du terme. Et ce, sous deux angles. D’une part, et c'est bien sûr décisif, par le développement massif d’une exploitation capitaliste « classique », c’est-à-dire se réalisant à travers le rapport salarial et la marchandisation du monde. D’autre part, par les effets de cette prolétarisation et de cette marchandisation sur des espaces sociaux – soit au centre, soit à la périphérie – non directement soumis à l’exploitation capitaliste. Pour analyser ce procès de prolétarisation, il est nécessaire de rendre compte de la dynamique des rapports de production capitaliste, des formes d’accumulation du capital, etc. À ce niveau, et quels que soient les problèmes et débats rencontrés, l’outillage conceptuel fourni par Marx et la tradition marxiste est  fonctionnel.

La question est ailleurs : le procès de prolétarisation s’est décuplé sans que le prolétariat comme acteur apparaisse à l’horizon. On ne voit pas surgir, même potentiellement, le prolétariat comme acteur socio-politique prenant la relève de l’ancien mouvement ouvrier et se montrant capable de polariser les multiples mobilisations et mouvements sociaux. Question à laquelle on ne peut répondre en renvoyant à la distinction établie par Marx dans Misère de la philosophie (1846) entre classe « en soi » et classe « pour soi », pour évoquer un  prolétariat qui existerait « économiquement », tel un sujet latent qui devrait prendre conscience (une conscience de classe) de son existence pour devenir classe « pour soi ». Approche qui renvoie à une certaine lecture de Marx faisant du prolétariat un sujet préconstitué, que Daniel Bensaïd a bien analysé dans Marx l’intempestif (Fayard, 1995). Il y avance une formule fort pertinente : « Les classes n’étant pas des choses mais des rapports, elles se manifestent dans le conflit qui les façonne » (p. 164). Où l’on retrouve l’analyse relationnelle des classes sociales, lesquelles ne sont pas des substances « sociologiques » (des choses), mais des rapports.

Cela veut dire qu’on ne peut pas aller chercher « sous » ces mobilisations et ces mouvements la figure d’un prolétariat en train de germer. On ne peut pas non plus se contenter de changer de terrain en affirmant que Marx développe une « analyse stratégique des classes », c’est-à-dire une analyse dont le point de départ est le rapport conflictuel entre les classes et non pas leur détermination « sociologique »[xxi]. Il faut bien en passer par les rapports de production et leurs effets, donc analyser  les contours « sociologiques » des relations que ces rapports structurent ainsi que les formes d’existence sociale de ces  relations.

J’ai donné précédemment quelques indications de ce point de vue. Reste qu'il n'est pas possible d'anticiper par rapport à l'« expérimentation » sociale pour en quelque sorte « aller plus vite que la musique ». Toutefois, je voudrais souligner deux questions. La première concerne les conditions de déploiement du prolétariat (du salariat comme force socio-politique) dans l’espace social. La seconde, devenue à présent classique, concerne le pluralisme des rapports sociaux d’oppression, voire d’exploitation, énoncé classiquement sous les thèmes de « classe, race, sexe ».

Parler du déploiement du prolétariat dans l’espace social, c’est tout simplement traiter des formes de représentation du salariat dans la société. L’accent est mis, avec raison, sur les difficultés résultant de la segmentation du marché du travail et de la déstructuration du rapport salarial. On fait alors référence aux analyses de Robert Castel qui, à propos de la crise de la société, parle d’une véritable « désaffiliation » sociale[xxii], au sens non seulement de perte d’acquis sociaux, mais de déstructuration du lien social. Il faudrait parler également de « désaffiliation politique », pour souligner comment en Europe le mouvement ouvrier s’est construit au sein de l’État-nation. L'existence de cet État, articulé à l’apparition des grandes usines industrielles, a constitué un élément clé de la construction des formes de représentation de la classe ouvrière (partis, syndicats, associations…), et a permis l’inscription de droits sociaux au sein de cet État même.

Dans des pays comme la France – et plus généralement les pays du centre –, la disparition ou la marginalisation des grandes concentrations industrielles a évidemment des effets sur les formes d’organisation du mouvement ouvrier et de structuration du salariat (du prolétariat) comme acteur sociopolitique. On retrouve ce phénomène dans certains pays du « sud » de vieille tradition ouvrière, par exemple en Bolivie avec l’effacement de l’industrie minière et d’un syndicalisme ouvrier très puissant : « À la place est apparue une structure ouvrière numériquement plus forte qu’il y a quelques décennies, mais fragmentée en une multitude de minuscules ateliers légaux ou clandestins, des formes de contrats temporaires, des systèmes d’avancement fondés sur la concurrence et des syndicats manquant de légitimité face à l’État.»[xxiii]

Plus généralement, la mondialisation néolibérale a non seulement restructuré le rapport salarial, mais elle a également mis en place une géographie de l’accumulation du capital qui ne chevauche plus celle du système des États, même si l’État-nation n’est pas près de disparaître. Cela ne concerne pas seulement la circulation du capital et la mise en place de formes de régulation supra-nationales, mais cela provoque une dispersion dans l’espace des systèmes de production. Les formes de représentation du social se sont donc complexifiées, d’autant que la question de l’État est structurante dans le rapport salarial. Sous cet angle, l’histoire ne se répète pas. Ainsi, pour prendre cet exemple, on ne peut faire comme si le fort développement de sites industriels en Asie allait déboucher sur un cycle de construction d’un mouvement ouvrier similaire à celui qui s’est construit dans les États-nations européens à partir des grosses concentrations industrielles. Un des problèmes qui nous est posé est de savoir quel va être l’espace social permettant le déploiement des formes de représentation du salariat – par exemple, quel rôle peuvent jouer les énormes concentrations urbaines qui découpent l’espace mondial ?

En ce qui concerne les questions de « sexe, classe, race », la littérature est abondante et variée. De plus, ces questions posent des problèmes spécifiques de conceptualisation. Ainsi,  je pense qu’il faut parler de rapports sociaux de sexe et, en toute rigueur, de procès de racialisation des rapports sociaux. Cela pour deux raisons. La construction de ces catégories sociales ne se cristallise pas sur les mêmes données. Les différences de couleur de peau n’ont pas les mêmes statuts que les différences de sexe. Par ailleurs, quelles que soient les analyses différentes, il existe un assez large consensus pour dire que le procès de racialisation des rapports sociaux est concomitant à l’avènement de la modernité capitaliste et des premières entreprises de colonisation du XVIe siècle. Alors que les rapports sociaux de sexe sont une donnée structurelle de toutes les sociétés connues à ce jour. (Concernant la question des rapports sociaux de sexe voir l'article ci-dessous, « Oppression des femmes et capitalisme ».)

L’enjeu est la prise en compte de ces oppressions spécifiques dans les problématiques d’émancipation, au niveau des thématiques et des revendications comme au niveau de la pluralité des mouvement sociaux, de leur autonomie et de leur convergence. On discute souvent en termes de pondération entre ces différents rapports, le rapport de classes étant alors rabattu sur le seul statut socioprofessionnel. Pour des pays où le salariat représente 80% ou 90 % de la population active, il n'est pas certain que ce soit la bonne méthode. En effet, les rapports sociaux de sexe et de « race » sont présents au sein du rapport salarial. Il s’agit alors de construire un prolétariat pluriel, non seulement dans ces revendications, mais dans ses formes d’organisation.

Le problème n’est pas tant de déterminer le poids de ces différents rapports (à moins de confondre – ce qui est souvent le cas – rapport de classes et statut socio-économique), mais d’analyser la façon dont les rapports de production (et d’exploitation) capitaliste surdéterminent ces rapports et les réorganisent. On le verra pour l’oppression des femmes. J’emprunte ici à Althusser la catégorie de surdétermination, qui permet de désigner une forme de causalité non pas mécanique (le rapport de classes serait premier par rapport aux autres rapports), mais structurale, c'est-à-dire visant à traiter des effets d’une structure – ici celle des rapports de production capitalistes – sur la structuration d’autres rapports sociaux.

Au risque de tordre un peu le bâton, soulignons que le point départ n’est pas la classe, mais le rapport de production et ses effets sur la structuration des relations sociales. Le rapport de production capitaliste se laisse mal résumer par la formule « rapport capital-travail », car il touche bien au-delà du procès de travail ou du rapport économique au sens étroit du terme. Il touche également aux questions de production/reproduction de la force de travail et à la réorganisation d’un ensemble de rapports sociaux, notamment celle des rapports de parenté, c’est-à-dire des rapports sociaux de reproduction de l’espèce humaine.

En guise de conclusion

Nous retrouvons donc le rapport salarial. Non pas le prolétariat comme sujet pré-constitué de l’histoire, ni même le prolétariat comme substance sociologique, mais tout simplement le prolétariat comme catégorie désignant les travailleurs salariés dont les formes d’exploitation passent, précisément, par le rapport salarial capitaliste qui est devenu dominant.

Le constat n’épuise pas les problématiques d’émancipation. Ainsi, dans la Bolivie évoquée précédemment, l’effacement du mouvement ouvrier classique s’est doublé d’une réactivation de la question des peuples indigènes, les Amérindiens représentant 50 % de la population. On sait que le gouvernement actuel, dirigé par Evo Morales, développe une problématique de démocratie radicale, mais aussi « dé-colonisatrice », tournée notamment vers les peuples indigènes. Et un intellectuel « organique », comme Alvaro Garcia Linera, également vice-président de la Bolivie, revisite cette double histoire du pays[xxiv]

À l’autre extrémité, pour ainsi dire, on voit que le « Mouvement des 160 dollars » du Cambodge s’appuie, pour l’essentiel, sur des travailleurs salariés, ouvriers et employés. On peut constater que le mouvement se mobilise sur une base urbaine, sans que l’on puisse savoir s’il va se cristalliser dans des formes plus durables.

Entre ces deux extrémités, le procès de prolétarisation agglutine des masses prolétaro-plébéienne dans les périphéries des grandes villes, notamment au travers du secteur « informel », brouillant les frontières du salariat classique.

Bref, on voit comment des « mouvements sociaux » (instables) sont multiples et ne se raccordent pas à des logiques de reconstruction de nouveaux mouvements ouvriers.

Aujourd’hui, outre sa fonction analytique dans la phase actuelle, la référence au rapport salarial, comme forme médiant l’exploitation capitaliste, exprime davantage une dimension programmatique qu’une dynamique en cours d’agglutination de divers mouvements sociaux. Globalement, c’est dans les contradictions enracinées dans le rapport salarial qu’il faut chercher l’ossature des problématiques d’émancipation. Dans la phase actuelle, ces contradictions ouvrent sur un double mouvement : d’une part, celui porté par la figure du « travailleur libre » et tout ce qui relève de l’égale citoyenneté, d’autre part tout ce qui est inscription (défense) de droits sociaux collectifs, de  lutte de facto contre la marchandisation de la force de travail. C’est par ce biais que ces luttes s’inscrivent dans celles qui s’opposent à la marchandisation du monde et au procès de dépossession qu’elle porte.

Enfin, prendre comme point de départ les contradictions portées par le rapport salarial, et non pas chercher à construire le prolétariat comme substance sociale homogène, c’est également affirmer le caractère pluriel d’un procès d’émancipation prenant en compte la diversité des oppressions « internes » à ce rapport.

Antoine Artous. Publié dans le numéro 21 de Contretemps.

[i] Michel Husson, Le capitalisme en 10 leçons, La Découverte 2012, chap. 2, « D’où vient le profit ? ».

[ii] Marx, Grundrisse, Pléiade, 1968, t.2, p. 357 et 165.

[iii]Michel Husson, « L’école de la régulation, de Marx à la Fondation Saint-Simon : un aller sans retour ? », Dictionnaire Marx contemporain, sous la dir. de Jacques Bidet et Eustache Kouvélakis, PUF, 2001. http://hussonet.free.fr/regula99.pdf.

[iv] Sur ces questions, outre mon livre Marx, l’État et la politique (Syllepse, 1999), voir « Étatisation de la production, bureaucratie et « despotisme d’usine » dans Les Cahiers de critique communiste « Marx et l’appropriation sociale », Syllepse, 2003, et « “État ouvrier” et bureaucratie », Critique communiste, septembre 1997, www.europe-solidaire.org/spip.php?article21543.

[v] Gérard Duménil, Dominique Lévy, Économie marxiste du capitalisme, La Découverte, 2003, p. 86.

[vi] Voir également Christian Baudelot, Roger Establet, Jacques Mallemort,  La petite bourgeoisie en France, François Maspero, 1974.

[vii] Pierre Salama, Jacques Valier, Une introduction à l’économie politique, François Maspero, 1973. Jean-Marie Vincent, « État et classe sociale. Sur un livre de Nicos Poulantzas », Critiques de l’économe politique, janvier-mars 1975 ; voir www.marxau21.fr/. Antoine Artous, Daniel Bensaïd, « Hégémonie, autogestion et dictature du prolétariat », Critique communiste,  juin 1977 ; voir http://danielbensaid.org/Hegemonie-autogestion-et-dictature.

[viii] Marx développe ce type d’approche dans ses pages sur « Le profit commercial », Le Capital, III.1, Editions sociales 1962.

[ix] Philippe Alonzo, Cédric Hugrée, Sociologie des classes populaires, Armand Colin, 2010.

[x] Trente ans de vie économique et sociale, Insee, janvier 2014.

[xi] Entre 1975 et 19012, la part des emplois dans l’agriculture est passée de 9% à 2%, dans l’industrie de 26% à 13%, dans la construction de 9% à 6%, dans le tertiaire de 56% à 78%.

[xii] Tout en étant différente, l’approche de Gérard Noiriel a des préoccupations similaires à celles du livre, souvent cité, de E. P Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise (Gallimard /Le  Seuil, 1988) qui entend traiter de la classe ouvrière comme « une formation sociale et culturelle ».

[xiii] Eric J. Hobsbawm, L’âge des extrêmes.  Le court XXe siècle, 1914-1991,  Complexe, 1994.

[xiv] On trouve cette démarche dans Antoine Artous, Daniel Bensaïd, « Hégémonie, autogestion et dictature du prolétariat », o.c.

[xv] « La formation d’une classe ouvrière mondiale », note hussonet ,n° 64, http://hussonet.free.fr/classow.pdf.

[xvi] Thomas Coutrot, Critique de l’organisation du travail, La Découverte, 1999 ; Danielle et Robert Linhart, « L’évolution de l’organisation du travail », Le Monde du travail, sous la dir. de Jacques Kergoat et al., La Découverte, 1998.

[xvii] Michel Husson, « Sommes-nous entrés dans le “capitalisme cognitif” ? », Critique communiste, n° 102-103, 2003. http://hussonet.free.fr/cogniti.pdf.

[xviii] Sur toutes ces questions voir Nicolas Beniès, Petit manuel de la crise financière et des autres…, Syllepse, 2009.

[xix] David Harvey, Le nouvel impérialisme, Les Prairies ordinaires,  2010. Voir la préface de Jean Batou pour certaines discussions autour de ses thèses.

[xx] Karl Marx, « Débats sur la loi relative au vol de bois, Gazette Rhénane, n° 208, 25 octobre 1842.

[xxi] Daniel Bensaïd a parfois ce défaut, voir, par exemple, « Théorie de la valeur et classe sociale », mai 2009, http://danielbensaid.org/Theorie-de-la-valeur-travail-et

[xxii] Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Fayard, 1996.

[xxiii] Alvaro Garcia Linera, Pour une politique de l’égalité, Les Prairies ordinaires, 2008, p. 37. C’est sur cette base que l’auteur développe une problématique de la « multitude », mais très différente de celle de Negri

[xxiv] Ibid. et « Indianisme et marxisme », http://www.contretemps.eu/archives/indianisme-marxisme.

 

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