Retour vers le futur : les origines du capitalisme et le changement social

Les débats entre marxistes sur l’histoire du capitalisme reposent sur une évolution dans la pensée de Marx concernant les causes du changement social mais sont également déterminés par le contexte concret dans lequel ils se déroulent. Dans l’Idéologie Allemande et le Manifeste du Parti Communiste le jeune Marx présuppose davantage les origines du capitalisme qu’il ne les explique[1]. Dans ces textes le progrès technologique joue un rôle central : le « régime féodal de propriété » est présenté comme chargé de « chaînes » qui entravent le développement des forces productives, et il est annoncé qu’il sera pour cette raison brisé[2]. A l’inverse, des auteurs comme Claudio Katz[3] et Ellen Meiksins Wood soulignent que le Marx tardif des Grundrisse et du Capital met l’accent sur les classes et leurs luttes, ce qui est particulièrement bien illustré dans la section sur l’accumulation primitive dans le volume I du Capital. Ce texte montre que la question de la propriété des moyens de production est au centre du capitalisme. Celui-ci ne se réduit pas à un simple élargissement quantitatif du commerce puisque « au fond du système capitaliste il y a la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production »[4]. Et Marx ajoute que l’accumulation primitive « ne s’est encore accomplie d’une manière radicale qu’en Angleterre »[5]. Toutefois, à côté de ces arguments « domestiques » Marx insiste sur les déterminants internationaux dans la genèse du capitalisme, puisqu’il « fallait pour piédestal à l’esclavage dissimulé des salariés en Europe, l’esclavage sans phrase dans le nouveau monde »[6]. Dans un autre passage Marx souligne qu’il est hors de doute que les découvertes géographiques des xvie et xviie siècles et leur impact sur le capital commercial ont « été le facteur principal du passage de la production féodale à la production capitaliste ». Dans la même lignée Marx estime que « l’histoire moderne du capital date de la création du commerce et du marché des deux mondes au xvie siècle »[7], ce qui permet à Immanuel Wallerstein, représentant de l’analyse du système-monde, d’insister sur le rôle déterminant du commerce dans la naissance du capitalisme[8]. Dans un premier temps cet article aborde le débat autour des origines du capitalisme, lequel oppose la logique de la circulation de Wallerstein à la logique de la production.

La logique de la production – qui caractérise le capitalisme non pas comme une extension quantitative des échanges économiques mais comme un régime de propriété qualitativement différent – portée par les partisans du marxisme politique[9] s’est imposée au cours des débats depuis les années 1970. Or, cette logique semble faire l’impasse sur la dimension internationale du développement du capitalisme, question qui constitue la deuxième partie de l’article. En effet, l’analyse de l’accumulation primitive élaborée par Marx ne se limite pas aux événements internes à l’Europe et l’Angleterre : « La découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d’accumulation primitive qui signalent l’ère capitaliste à son aurore »[10]. Marx décrit un processus inter-sociétal dans lequel le travail de sociétés différentes a été subordonné aux besoins du capital, mais au-delà de certains passages relativement courts il n’offre que peu d’éléments pour comprendre les mécanismes de l’accumulation primitive sur le plan international[11]. Face aux analyses spatialement et temporairement très limitées du marxisme politique, le courant de la théorie du développement inégal et combiné (DIC) – qui sera présenté dans la dernière partie – a pour ambition de mettre en valeur le rôle décisif des sociétés non-occidentales dans l’émergence du capitalisme afin d’élaborer une théorie internationale du changement social. Cet article propose donc de retracer dans des limites données les débats majeurs des marxistes – pour la plupart anglophones – sur la transition du féodalisme au capitalisme afin de montrer dans quelle mesure le capitalisme ne se résume pas au rapport capital-travail stricto sensu mais met en mouvement des processus de différenciation à prendre en compte dans une stratégie anti-capitaliste.

Logique de la circulation contre logique de la production : l’irrésistible Robert Brenner

Avec l’article « Agrarian Class Structures and Economic Development in Pre-Industrial Europe » l’historien marxiste Robert Brenner a lancé en 1976 ce qu’on nommera plus tard le « Brenner Debate ». Dans cette contribution il critique les interprétations des origines du capitalisme qui insistent sur les facteurs « objectifs » comme le rôle du commerce ou le développement des forces productives, afin de revaloriser la dimension « subjective » incarnée par les rapports de classe. À l’opposé des analyses basées sur les facteurs « objectifs », il ne présuppose pas une logique capitaliste à l’intérieur du féodalisme, mais explique que le capitalisme est le résultat involontaire de la lutte des classes – notamment autour de la propriété des terres – entre seigneurs et paysans en Angleterre. C’est l’insistance sur la dimension « subjective » qui pousse l’historien marxiste Guy Bois à critiquer le « volontarisme » du « marxisme politique » de Brenner qui néglige les facteurs économiques[12]. Derrière l’opposition entre facteurs « objectifs » et « subjectifs » se cache un débat plus large entre le marxisme politique et les analyses du système-monde[13]. D’après Immanuel Wallerstein le capitalisme se caractérise par « la production pour la vente sur le marché sur lequel l’objectif est de réaliser un maximum de profit. Dans un tel système la production est constamment élargie tant qu’une production est rentable et les hommes innovent constamment des nouvelles façons de produire des choses afin d’étendre leurs marges de profit »[14]. Ce système basé sur la production pour le marché en expansion continue est censé émerger automatiquement suite à l’effondrement des empires-mondes. En présupposant que le capitalisme se développe à travers l’extension du marché, Wallerstein n’aborde pas la question des rapports sociaux de propriété. Or, selon la critique de Robert Brenner, ce sont précisément ces rapports qui mènent « à l’accumulation du capital par l’innovation »[15].

Bien entendu, Brenner partage avec Wallerstein l’analyse du capitalisme comme système reposant sur l’accumulation illimitée du capital, mais il critique l’analyse du système-monde, incapable de fournir une explication des conditions nécessaires à l’émergence de ce système. Une telle tâche suppose l’étude des rapports sociaux de propriété dans lesquels les producteurs directs sont séparés d’avec leurs moyens de subsistance, et par conséquent contraints de vendre leur force de travail – transformée en marchandise et échangée sur un marché – aux propriétaires des moyens de production. Pour l’exprimer schématiquement, la différence d’analyse fondamentale entre les thèses du système-monde et le marxisme politique réside donc dans le fait que le premier repose sur une logique de la circulation alors que le deuxième met en valeur une logique de la production. Il en résulte trois divergences importantes en ce qui concerne l’histoire du capitalisme. Premièrement, d’après Wallerstein le capitalisme est né pendant « le long xvie siècle » lorsque le commerce intercontinental entre l’Europe et le reste du monde a commencé, forme de réponse à la crise du féodalisme[16]. Toutefois, dans la mesure où Wallerstein n’explicite pas la nature et les antagonismes du féodalisme, le postulat de l’expansion commerciale semble tomber du ciel[17]. Par extension, déterminer le capitalisme à travers l’expansion quantitative des échanges marchands peut conduire à identifier les origines du capitalisme dans les cités italiennes au xive siècle[18], voire à spéculer sur l’existence du capitalisme depuis 5 000 ans[19]. La deuxième différence découle de cette vision plus ou moins transhistorique du capitalisme. Elle concerne l’État moderne dont l’analyse pose problème aux penseurs du système-monde. En effet, la théorie de Wallerstein ne contient pas d’État spécifiquement moderne. Elle ne propose qu’une analyse de communautés politiques dotées de puissances différenciées au sein du système-monde. Chez Wallerstein il existe trois types d’États (centre, semi-périphérie, périphérie) qui correspondent au moment de leur incorporation à la division internationale du travail. En phase avec l’insistance sur les facteurs « objectifs » les rapports sociaux de classes jouent au mieux un rôle marginal. Enfin, l’analyse du système-monde ne parvient pas à expliquer pourquoi pendant le xviie siècle l’Angleterre dépasse les autres pays européens en termes de productivité et de croissance économique et démographique.

Le mécanisme de dépossession décrit par Brenner signifie une rupture qualitative entre les rapports sociaux de propriété précapitalistes et capitalistes. La création du travailleur libre va de pair avec une transformation de la manière d’extraire du surplus. Au lieu de s’approprier le surplus à travers des moyens extra-économiques, comme cela fut le cas sous le féodalisme, les capitalistes s’enrichissent et exproprient les travailleurs du fruit de leur travail, via le marché et ses mécanismes économiques. La production pour le marché mène à la compétition inter-capitaliste et les investissements productifs provoquent une tendance systématique à la hausse de la productivité du travail. Ce processus tend à générer de la croissance économique et démographique ainsi qu’un développement technologique. Cette conception du capitalisme débouche sur une théorie de l’État moderne puisque le passage au régime de propriété capitaliste correspond à la transformation d’un régime de coercition extra-économique en un régime de coercition économique. Autrement dit, l’économie et la politique deviennent deux sphères séparées (qui maintiennent des rapports) : l’État n’intervient plus directement dans le processus de production, qui est désormais organisé à travers le marché, et institutionnalise le régime de propriété privée qui permet de garantir l’accumulation du capital.

Brenner souligne que « l’essor d’une division du travail basée sur le commerce ne peut pas être identique au capitalisme puisqu’elle ne peut pas elle-même déterminer les processus de production pour le profit conduisant à l’accumulation du capital par l’innovation », et il ajoute que dans la mesure où le commerce ne peut pas de lui-même engendrer les conditions nécessaires au développement du capitalisme il faut s’interroger sur le processus ayant mené à la marchandisation de la force de travail[20]. Ce processus est lié aux transformations de la lutte des classes, notamment dans les régions rurales de l’Angleterre. Contrairement à ce que laisse croire Wallerstein, l’Angleterre ne s’est pas développée grâce au commerce de céréales avec l’Europe de l’Est, elle s’est justement distinguée par rapports aux autres pays du monde par son aptitude à augmenter la productivité agricole. Cela fait suite à la séparation des paysans d’avec leurs moyens de subsistance, qui s’accompagne de la construction de grandes fermes, permise par les enclosures. Ainsi, se développent dans la campagne anglaise une classe de métayers-capitalistes et une classe de travailleurs fermiers qui constituent le point de départ de la révolution industrielle : « Sur la base de la croissance de sa productivité, l’économie anglaise a été capable de réduire les coûts de la nourriture et de faire partir des gens de l’agriculture vers l’industrie tout en commençant à soutenir un marché domestique non négligeable »[21]. À travers la force à la fois théorique et historique des arguments de Brenner, le marxisme politique réussit à s’imposer comme référence incontournable de l’analyse des origines du capitalisme.

Le capitalisme est-il donc né en Angleterre ?

Les analyses issues du marxisme politique soulignent que sous le mode de production féodal la noblesse s’approprie via des moyens extra-économiques une part toujours croissante du surplus produit par les paysans – sous le statut de serf. En réponse aux pratiques des nobles qui n’ont pas seulement renforcé l’exploitation de la force de travail mais baissé la productivité agricole, des révoltes paysannes éclatent en Europe au xve siècle. En Angleterre la libération des serfs initie le fermage et la dépendance du marché pour les paysans puisque le travail salarié s’impose comme nouvelle manière d’assurer la subsistance. Ce processus conduit au capitalisme agricole, structuré par le rapport entre le propriétaire-capitaliste et le métayer-travailleur salarié. En revanche, en France la monarchie centralisée dans l’État absolutiste repose sur l’extraction de surplus via le prélèvement d’impôts sur les terres. À l’encontre des tentatives de modifications du statu quo des paysans conduites par la noblesse, l’État français trouve son intérêt à préserver la situation donnée et les paysans font preuve de leur volonté de garder leurs terres. Ainsi, l’émergence systématique du travail salarié et par conséquent la transition au capitalisme se trouve empêchée par des intérêts communs entre l’État français et la paysannerie. Brenner en conclut que les différents résultats de la lutte des classes en Angleterre et en France expliquent l’évolution divergente des deux États. Toutefois, en réactivant la théorie du développement inégal et combiné de Trotski, Alexander Anievas et Kerem Nisancioglu critiquent dans leur récent ouvrage How the West Came to Rule cette analyse des débuts du capitalisme pour sa vision trop étroite des rapports sociaux. Sur le plan temporel, ils estiment que les origines du capitalisme ne peuvent pas être réduites à un moment conceptuel, à savoir la création du travailleur « libre ». Spatialement, ils mettent en cause l’idée selon laquelle la genèse du capitalisme se limite à la campagne anglaise qui évoluerait sans interaction significative avec d’autres sociétés[22]. En effet, d’après les deux auteurs, cette vision étroite explique insuffisamment l’avènement du travail salarié en Angleterre ainsi que les conditions permettant la généralisation du capitalisme agricole en capitalisme industriel. De plus, elle fait abstraction des processus qui ont lieu en même temps, à savoir le colonialisme et l’esclavagisme. Le marxisme politique propose donc plutôt un idéal-type du capitalisme qui, comme tous les idéaux-types, repose sur une vision figée de la société. Parallèlement, le DIC rétablit l’importance du développement des forces productives dont le marxisme politique minimise le rôle en parlant du « déterminisme technologique » des analyses de la commercialisation[23]. Or, dans la mesure où les forces productives ne se résument pas à la technologie mais incluent à la fois la force de travail et les moyens de production, le DIC ne promeut pas une vision mécanique déconnectée des luttes des classes mais élargit le champ d’analyse pour offrir une perspective plus large du changement social.

L’objectif de la théorie du DIC consiste donc, par opposition au marxisme politique, à rendre l’analyse des origines du capitalisme plus dynamique et à souligner la dialectique entre l’universel et le particulier. Par conséquent, elle dépasse la distinction rigide entre des formes extra-économiques (non-capitalistes) d’extraction de surplus et les formes économiques (capitalistes) d’extraction de surplus. Toutefois, il ne s’agit pas d’un retour à la logique de la circulation des analyses du système-monde, puisque le DIC met en avant l’existence de régimes de travail différenciés au sein de la logique de la production. Cela conduit au rejet des conceptions étapistes et linéaires de l’histoire et fait appel à la dialectique entre le travail libre et le travail forcé qui caractérise le développement et la reproduction du capitalisme. Par extension, cette approche permet de montrer que, contrairement aux affirmations du marxisme politique considérant les guerres et rivalités géopolitiques comme des vestiges féodaux, le colonialisme et l’esclavagisme sont inhérents aux origines du capitalisme et jouent un rôle dans l’extension et l’intensification des rapports marchands. Parallèlement, revisiter l’histoire de la transition au capitalisme permet de rejeter des conclusions politiques ouvriéristes dans une certaine mesure présentes au sein du marxisme politique : Ellen Meiksins Wood estime ainsi que l’égalité de genre et de race n’est pas en principe incompatible avec le capitalisme, seule l’exploitation étant constitutive du capitalisme[24]. Pour aller au-delà d’une analyse eurocentrée, voire anglocentrée, et comprendre les processus de différenciation au sein de la dynamique universalisante du capitalisme, Anievas et Nisancioglu s’inspirent d’un apport des études postcoloniales, à savoir les concepts d’Histoire 1 et d’Histoire 2 développés par Dipesh Chakrabarty[25]. Tandis que l’Histoire 1 désigne les structures et pratiques contribuant à la reproduction du capital, l’Histoire 2 désigne les histoires que le capital rencontre « non pas comme des formes de son propre processus vital»[26], il s’agit de structures et pratiques qui n’appuient pas la reproduction du capital. Or, ces deux histoires n’évoluent pas de manière indépendante, au contraire elle se trouvent dans une relation d’interdépendance : « Les histoires 2 ne sont pas à l’extérieur du capital ou de l’Histoire 1. Elles existent plutôt dans une relation de proximité avec lui tout en interrompant et ponctuant le cours de la logique propre du capital »[27].

Concrètement, l’analyse internationale des origines du capitalisme commence au xiiie siècle lorsque l’Empire mongol établit des liens politiques et économiques à travers l’espace eurasiatique. Ainsi, d’une part l’Europe profite des avancées scientifiques venant d’Asie, d’autre part cette relation lui apporte la peste qui renforce la crise démographique en Europe et amplifie qualitativement la crise du féodalisme. Au cours du long xvie siècle (1450-1640), l’Empire des Habsbourg et l’Empire ottoman rivalisent dans la recherche de l’hégémonie, ce qui déplace le centre de gravité politique vers l’Europe de l’Est et l’espace méditerranéen. Ce processus, au cours duquel l’Empire ottoman se révèle militairement dominant, mine la position des États féodaux les plus puissants, à savoir la papauté, l’Empire autrichien et les cités italiennes. Parallèlement, cette dynamique encourage des forces contre-hégémoniques qui se trouvent dans les mouvements protestants, en Angleterre et aux Pays-Bas. De manière déterminante les Ottomans créent involontairement les conditions d’un isolement géopolitique – outre son relatif isolement géographique – à l’égard de l’Angleterre, qui lui donne l’espace nécessaire d’unir la classe dominante (les nobles et l’État), et lui permet de mettre en œuvre les enclosures et de briser les révoltes paysannes. L’Empire ottoman d’un côté est donc directement lié à l’émergence du capitalisme dans la campagne anglaise, et de l’autre côté la domination ottomane sur la Méditerranée et les itinéraires terrestres vers l’Asie a contribué à la poussée des États de l’Europe du Nord-Ouest vers l’Atlantique. C’est justement en Amérique que les Européens ont expérimenté pour la première fois le principe de la division linéaire pour attribuer une autorité politique (la bulle pontificale Inter Cætera de 1493) sur laquelle se base la souveraineté territoriale moderne. Sur le plan idéologique, l’Amérique a également permis l’expérimentation à grande échelle du racisme scientifique, de l’eurocentrisme et du patriarcat moderne, tandis qu’économiquement le pillage des métaux précieux a de manière disproportionnée profité aux retardataires de la colonisation que sont l’Angleterre et les Pays-Bas. Plus crucialement, Anievas et Nisancioglu mettent en avant que la sphère d’activité élargie qu’offre « l’Atlantique » a été déterminante dans le développement du capitalisme : la combinaison de terres américaines, de travail d’esclaves africains et de capital anglais a permis de dépasser les limites du capitalisme agraire[28]. De manière similaire, confrontés à une offre de force de travail domestique insuffisante, les Pays-Bas ont, notamment au moyen de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, mis en place un réseau commercial en Asie qui réunit des processus de travail différents. La combinaison de ces multiples dynamiques inégales fournit une explication holistique de l’émergence du capitalisme et de la domination occidentale qui en découle. En ce sens, cette analyse dépasse la focalisation étroite sur le rapport entre capital et travail dans le cadre du capitalisme agraire. Bien que ce rapport soit fondamental, il dépend historiquement d’une multiplicité de rapports sociaux qui inclut des formes de travail non-salarié tel l’esclavage. Ainsi le cadre théorique du DIC permet d’intégrer les travaux récents mettant en lumière le rapport entre l’accumulation primitive et l’écologie (Jason Moore) et la situation des femmes (Silvia Federici). Autant Moore que Federici indiquent que l’avènement du capitalisme ainsi que sa reproduction ne sont pas seulement basés sur l’exploitation de la force de travail mais aussi sur l’appropriation de travail non payé : celui de la nature extra-humaine et celui des femmes. La perspective internationale de l’avènement du capitalisme insiste automatiquement sur la violence à l’œuvre lors de ce processus. Violence qui a été déployée sur les populations du monde entier – qui d’ailleurs n’ont pas manqué de résister – par les classes dominantes occidentales et leurs institutions étatiques. Toutefois, Anievas et Nisancioglu ne fournissent pas seulement une relecture internationale des origines du capitalisme mais proposent un cadre théorique des relations intersociétales et internationales.

Penser les origines du capitalisme : la théorie du développement inégal et combiné

Le point de départ de la théorie du développement inégal et combiné (DIC) constitue la critique de l’eurocentrisme des analyses des origines du capitalisme élaborées par le marxisme politique (même si elle vaut également pour les analyses du système-monde). L’enjeu est donc de développer un cadre théorique susceptible de rendre compte de toute la complexité spatiale et temporelle des origines du capitalisme. Cette démarche implique d’enrichir les particularités domestiques de l’Angleterre et de l’Europe – analysées de façon pertinente par le marxisme politique – avec la dimension internationale nécessaire à la naissance du capitalisme en Europe. Par conséquent, il s’agit d’articuler l’échelle internationale et l’échelle domestique pour expliquer la manière dont les sociétés interagissent au cours d’un processus historique. La dimension inégale du DIC signale des différences en termes de développement entre et au sein des sociétés. Les interactions entre acteurs inégaux conduisent à des situations nouvelles où, via « le privilège de l’arriération historique », une partie d’une société ou d’un État adopte les innovations mises en place ailleurs sans pour autant prendre le même chemin historique que leur source d’inspiration. Autrement dit « les sauvages renoncent à l’arc et aux flèches, pour prendre aussitôt le fusil, sans parcourir la distance qui séparait, dans le passé, ces différentes armes »[29]. Toutefois, ces interactions ne sont pas unidirectionnelles, elles ne vont pas nécessairement de l’entité politique plus « avancée » vers l’entité politique plus « arriérée »[30]. Ainsi, en suivant Vivek Chibber[31], Anievas et Nisancioglu émettent une critique importante des études post-coloniales qui mettent en avant « une histoire européenne hermétiquement scellée dans laquelle la modernité a été créée avant de s’étendre consécutivement sur le globe »[32]. Les idées et les technologies peuvent circuler dans les deux sens et l’exemple parmi tant d’autres de l’utilisation de la peste par les Mongols pendant le long xive siècle montre même que les tentatives délibérées de nuire via la diffusion d’une maladie peuvent conduire à des avancées en termes de développement. La dimension combinée concerne les manières dont les rapports sociaux internes d’une société donnée sont déterminés par leurs interactions avec des sociétés se situant à un niveau de développement différent, mélangeant « l’avancé » et « l’arriéré ». Ces interactions entre des expériences sociales spatiotemporellement différentes n’engendrent par conséquent pas la simple reproduction du modèle avancé, mais conduisent à des formations sociales nouvelles, combinées. Cette conception du développement historique se trouve aux antipodes des modèles téléologiques de l’histoire et s’inscrit dans une certaine continuité des travaux de Marx sur les sociétés non-occidentales[33].

Il est cependant important de noter que tout comme Marx n’a pas développé une théorie générale des modes de production mais une théorie du mode de production capitaliste, Trotski a limité sur le plan temporel ses analyses du capitalisme. Avec l’ambition de fonder une théorie allant au-delà de l’explication de l’histoire du capitalisme, le DIC entend dépasser Trotski. Ainsi Anievas et Nisancioglu considèrent que le DIC peut être utile sur trois plans : en tant qu’ontologie du développement humain qui souligne des conditions auxquelles toutes les sociétés doivent se confronter ; comme méthodologie indiquant les événements historiques significatifs ; enfin au niveau de la théorisation d’un processus historique concret[34]. Ainsi l’abstraction transhistorique sert à faire ressortir ses formes concrètes, ancrées historiquement. Autrement dit, le DIC entend intégrer la non-identité à la conception matérialiste de l’histoire via l’étude d’une multiplicité de vecteurs du développement inégal et combiné. Certes, ces facteurs abstraits doivent être reliés à une situation historique concrète, mais le DIC a pour objectif d’aller au-delà de l’analyse du mode de production pour saisir les interactions de différents modes de production. Dans cette perspective la démarche du DIC se veut particulièrement éclairante des périodes de transition, de changement social radical.

Sur la voie de l’émancipation

Cet article a brièvement présenté, non pas de manière chronologique mais thématique, les débats majeurs entre marxistes (anglophones) sur la transition – euphémisme pour un processus d’une violence extrême – du féodalisme au capitalisme. Partant des écrits de Marx, la logique de la commercialisation en propose une première analyse détaillée, dont le marxisme politique offre une critique puissante, qui se trouve elle-même partiellement mise en cause pour son eurocentrisme par les théoriciens du courant du DIC : à chaque étape du débat, la théorisation marxiste a gagné en précision. Loin des visions téléologiques souvent attribuées à la pensée marxiste, se dessine donc une histoire ouverte et déterminée par la lutte des classes. Or, cette lutte ne se déroule pas seulement entre le capital et travail en Europe, mais concerne également les luttes des peuples colonisés puisque les formes de travail non payé ont été nécessaires à l’avènement du capitalisme. Cette histoire montre que contrairement à la vision du capitalisme comme rapport social qui grâce au marché apporterait la paix et la liberté, le capital vient au monde « suant le sang et la boue par tous les pores »[35]. Parallèlement, il devient évident que l’accumulation primitive ne correspond pas seulement à la création du travailleur dit libre, mais se traduit également par une accumulation de différences raciales dans le camp des dominé-e-s. La théorie du développement inégal et combiné constitue par conséquent un outil puissant pour penser les processus de différenciation spatio-temporels au sein de la dynamique universalisante du capitalisme. À ce titre elle conduit vers une vision internationaliste et non-ouvriériste du changement social, ainsi qu’à une pratique considérant les luttes anti-impérialistes et anti-racistes ainsi que les mobilisations des quartiers populaires comme part entière et indispensable de la lutte pour le dépassement du capitalisme.

Benjamin Birbaum. Publié dans le n°29 de Contretemps.

[1]   Wood Meiksins Ellen, The Origin of Capitalism, London, Verso, 2002, p. 35.[2]   https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000a.htm#s...

[3]   Katz, Claudio, https://libcom.org/files/feudalism%20to%20capitalism.pdf

[4]   https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-26.htm

[5]   https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-26.htm

[6]   https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-31.htm

[7]   https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-4.htm

[8]   Wallerstein, Immanuel, The Modern World-System 1, Berkeley,University of California Press, 2011, p. 77.

[9]   Qui comprend des historiens comme Robert Brenner et Ellen Meiksins Wood mais aussi George Comninel, Benno Teschke, Charlie Post et d’autres.

[10] https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-31.htm

[11] Anievas, Alexander, Nisancioglu, Kerem, How the West Came to Rule, London : Pluto, 2015, p. 148.

[12] Bois, Guy, Agaginst the Neo-Malthusian Orthodoxy, Past & Present, N. 79, 1978, p. 9.

[13]   Paul Sweezy, Andre Gunder Frank, Giovanni Arrighi, Immanuel Wallerstein, et d’autres auteurs que Brenner désigne comme « néo-smithiens » ou représentants du « modèle de la commercialisation ».

[14] Wallerstein, Immanuel, The Rise and Future Demise of the World System: Concepts for Comparative Analysis, Comparative Studies in Society and History, XVI, janvier 1974, p. 398.

[15] Brenner, Robert, La théorie du système-monde et la transition au capitalisme : perspectives historique et théorique, http://revueperiode.net/la-theorie-du-systeme-monde-et-la-transition-au-capitalisme-perspectives-historique-et-theorique/, consulté le 03/12/2015.

[16] Wallerstein, Immanuel, The Modern World-System, vol. I: Capitalist Agriculture and the Origins of the European World-Economy in the Sixteenth Century, New York-London, Academic Press, 1974.

[17] Teschke, Benno, The Myth of 1648, London, Verso, 2003, p. 137.

[18] Arrighi, Giovanni, The Long Twentieth Century, London, Verso, 1994.

[19] Frank, Andre, Gunder, Gills, Barry, The World System: Five Hundred Years or Five Thousand?, London, Routledge, 1993.

[20] Brenner, op.cit., http://revueperiode.net/la-theorie-du-systeme-monde-et-la-transition-au-capitalisme-perspectives-historique-et-theorique/.

[21] Ibid, http://revueperiode.net/la-theorie-du-systeme-monde-et-la-transition-au-...

[22] Anievas, Alexander, NISANCIOGLU, Kerem, op.cit., p. 24.

[23] Wood Meiksins Ellen, op.cit., p. 12.

[24] Wood Meiksins Ellen, The Uses and Abuses of Civil Society, Socialist Register, vol. 26, London, Merlin, 1990.

[25] Pour des raisons analytiques cette division de l’histoire en deux peut être utile, toutefois il nous semble que le concept d’histoire se suffit à lui seul pour penser l’articulation de tensions.

[26] Marx Karl, Grundrisse, Harmondsworth, Penguin, 1973, pp. 105–106.

[27] Anievas Alexander, Nisancioglu, Kerem, op.cit., p. 37.

[28] Ibid, p. 275.

[29] https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr01.htm

[30] Chez Anievas et Nisancioglu « avancé » et « arriéré » désignent des déséquilibres de pouvoir et de reproduction de pouvoir au sein et entre des sociétés. Ils précisent que par analogie dans le mode de production capitaliste les capitalistes « ne sont ni temporairement ni normativement plus ‘avancés’ que la classe ouvrière. Or, ils sont plus avancés en terme de possession de pouvoir », p. 56.

[31] Chibber, Vivek, Postcolonial Theory and the Specter of Capital, London, Verso, 2013.

[32] Anievas, Alexander, Nisancioglu, Kerem, op. cit., p. 40.

[33] Anderson, Kevin, Marx aux Antipodes, Paris : Syllepse, 2015.

[34] Anievas, Alexander, Nisancioglu, Kerem, op.cit., p. 58.

[35] https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-31.htm

 

 

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