Révélateurs règlements de comptes à Damas

Si certains doutaient encore du caractère mafieux du régime al-Assad et au service de quels intérêts, très claniques sinon familiaux, il a déchaîné une répression barbare pour écraser le soulèvement du peuple syrien, l'actualité devrait leur ouvrir les yeux.
Celle de deux vidéos, déposées les 30 avril et 3 mai sur Facebook, non par des opposants syriens, mais par le plus proche parent de Bachar al-Assad, son cousin germain Rami Makhlouf, « le compagnon de route et partenaire d'affaires le plus proche du dictateur syrien » (1), qui dénonce l'injustice qui lui est faite, les tracasseries subies par certains de ses collaborateurs, le fait que le Ministère des télécommunications lui réclame l'équivalent de 400 millions d'euros pour des taxes impayées de ses sociétés Syriatel et MTN…
Ce cousin est l'homme le plus riche du pays, sa fortune est évaluée à 10 milliards de dollars, il contrôle toutes les activités économiques et 60 % de ses ressources, depuis que Bachar al-Assad est président il a profité de la privatisation des sociétés publiques, dont les télécoms. Depuis vingt ans il est le financier du régime. C'est lui qui a assuré la surveillance des manifestants via les portables, et donc les arrestations, ainsi que le paiement des salaires des miliciens du régime et l'assistance aux familles des combattants tués.
Voilà l'homme qui aujourd'hui qui interpelle publiquement son cousin président et balance à tout va : « En contrepartie de chaque livre gagnée, tu le sais, une autre a été versée pour venir en aide aux plus pauvres, pour l'effort humanitaire », « As-tu oublié les immenses services rendus par les employés de Syriatel aux appareils de sécurité ? » (2) « Quelqu'un peut-il imaginer que les services de sécurité s'en prennent aux entreprises de Rami Makhlouf, qui a été le plus grand soutien et parrain de ces services pendant la guerre ? Si nous continuons sur cette voie, la situation dans le pays deviendra très difficile » (3).
A l'évidence les règlements de comptes en cours vont bien au-delà des 400 millions réclamés qu'il se dit prêt à verser. A partir du coeur même du pouvoir c'est une onde sismique sur un échiquier complexe et bien opaque. On parle d'Asma, l'épouse du Président, qui soucieuse de ses intérêts et de l'avenir de ses enfants reprendrait en mains certaines affaires, cela dans une situation économique très dégradée (le PIB du pays est passé entre 2010 et 2015 de 60  à 14 milliards de dollars, et il a continué à chuter). On parle aussi de Maher al-Assad, frère cadet du Président et général à la tête de la 4ème brigade de l'armée protectrice du régime. Et aussi de possibles rivalités au sein de la communauté alaouite. Une hypothèse évoquée est que l'opération contre laquelle réagit le cousin Rami serait de lui faire porter le (très grand) chapeau d'une corruption omniprésente et gigantesque.
Ces derniers mois des organes de presse moscovites ont mis en lumière pour s'en indigner certaines informations à propos de cette corruption. Par exemple la révélation de ce cadeau de Bachar al-Assad à son épouse : un tableau de David Hockney acheté aux enchères de Sotheby's à Londres pour la modique somme de 27 millions d'euros. A l'heure où le peuple syrien souffre d'une noire misère dans un pays dévasté…
D'où une lancinante interrogation : que prépare Moscou pour l'avenir de la Syrie et celui de Bachar al-Assad ?
Mais déjà un fait acquis : la décomposition de ce régime.

Francis Sitel

Notes :
(1): Hala Kodmani, « Damas, ton univers impitoyable », Libération, 9-10 mai 2020.
(2) : In Libération, article cité.
(3) : Cité par Benjamin Barthe, « Assad-Makhlouf, duel familial au sommet en Syrie . Le conflit entre le président et son cousin oligarque s'expose au grand jour », in Le Monde, 8-9 mai 2020.

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