Rimaflow : usine récupérée à Milan (Italie)

Quand notre usine de composants automobiles a fermé en 2012 et s’est délocalisée en Pologne, nous ne nous sommes pas résignés. Un groupe d’ouvriers a occupé avec l’idée de faire repartir la production en autogestion. Un accord syndical, qui liait la sortie des machines à l’indemnité de licenciement des derniers quatre-vingt ouvriers restants, nous a empêchés de relancer la production immédiatement. De toute façon, l’objectif était et reste la conversion dans une approche écologique, que ce soit à cause de l’impossibilité objective de rester dans le secteur automobile ou du choix de sortir du productivisme.

Nous avons refusé l’idée d’investir tous nos moyens personnels pour acheter des machines (qui correspond au modèle coopératif traditionnel) en misant, par contre, sur la réappropriation d’une partie du capital fixe, c’est-à-dire les hangars et le terrain de 30 000 mètres carrés : pour nous, il s’agit d’une indemnité sociale au titre des licenciements. 20 mois d’occupation, c’est déjà une victoire et nous avons ainsi déjà épargné environ 800 000 euros de loyers…

Nous avons plusieurs activités en cours : un marché de l’occasion, un marché de la logistique pour le secteur agricole, des autoproductions alimentaires, des logements, un bar restauration, une salle de gymnastique, des cours, des évènements culturels, des ateliers artisanaux et un atelier de récupération d’appareils électriques et électroniques. Nous appelons tout cela « la Citadelle de l’autre économie » qui engage, au-delà des 20 membres constituant la coopérative, une centaine de sans-emploi. Ces activités ont servi à constituer le capital initial d’investissement pour le redémarrage d’une production industrielle dans le domaine du recyclage : nous avons commencé avec la récupération du bois, et envisageons à moyen terme de réutiliser la matière première que nous trouvons dans les appareils électriques et électroniques collectés.

Le propriétaire du terrain est Unicredit, une des plus grandes banques italiennes : nous savions qu’Unicredit aurait eu du mal à vendre ou à louer un terrain, faiblement sujet à la spéculation immobilière, dans une zone industrielle. Nous visions d’obtenir une concession d’utilisation gratuite (au moins à titre transitoire) en comptant sur le rapport de forces créé par l’impact politique et social de l’initiative, reconnu même par des milieux politiquement assez éloignés.

Avec le réseau COMMUNIA né de l’expérience de RIMAFLOW, nous avons baptisé notre parcours « autogestion conflictuelle », parce qu’il n’est possible de faire vivre un projet hors marché qu'à l’intérieur d’un réseau social solidaire - dans lequel l’échange se fonde au moins partiellement sur des critères différents de ceux du marché – et que nous restons situés au sein du conflit social plus général de classe.

Comment pourrons-nous obtenir une loi pour la mise à disposition de l’usine si nous ne construisons pas les rapports de force sociaux capables de l’imposer ? Comment pourrons-nous contrer le risque d’auto-exploitation - dans lequel une grande partie du système coopératif est tombée depuis des années, en contribuant à démanteler et revoir les droits des travailleurs à la baisse par la concurrence - si ce n’est avec une direction politique forte et conflictuelle ?

À notre avis, tout réseau de solidarité ou de biens communs (différent du secteur privé ou du secteur public) doit être conçu comme une forme de résistance dans le cadre de la lutte de classe et comme un outil d'apprentissage dans la direction d’une alternative sociale. Donc, rien de linéaire.

Certes, des marges majeures peuvent se présenter avec des gouvernements faibles (voire absents, comme ce fut le cas en Argentine en 2001-2002) ou avec des gouvernements progressistes (comme au Venezuela ou en Bolivie). Mais ces marges de manœuvres sont beaucoup plus faibles, avec les actuels rapports de force, dans les pays européens.

La crise offre cependant une opportunité pour des parcours de réappropriation et nous-mêmes sommes en train de travailler en vue de donner plus de solidité juridique à la concession d’utilisation gratuite, que nous n’avons pas encore obtenue, mais sans laquelle aucune activité productive régulière garantissant les droits des travailleurs n'est possible.

Le premier objectif est donc d’étendre les expériences de réappropriation sociale et de les coordonner entre elles et avec les réseaux pour la défense des biens communs.

Gigi Malabarba. Publié dans le numéro 24 de Contretemps.

Gigi Malabarba est un ancien ouvrier, syndicaliste, aujourd'hui à la retraite, Il est membre du conseil de gestion de MaFlow (pour Rima Flow) ? La revue Omos remercie Espaces Marx et l’Association pour l’autogestion de l’avoir autorisée à publier cette contribution que Gigi Malabarba avait présentée lors du séminaire européen, « Situations et communs en Europe » les 7, 8, 9, novembre 2014.

 

 

 

 

 

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