Rosa, la mésange de la révolution

Nous avons déjà noté que beaucoup des plus grands poètes du XXe siècle prirent part aux combats populaires et furent communistes. Mais on pourrait aussi remarquer à l’inverse que plusieurs des figures les plus marquantes de la révolution dans ce siècle furent aussi poètes. Mao, qui n’est pas un poète négligeable, Ho Chi Minh, dont les poèmes des Carnets de prison sont un chef d’œuvre d’ironie, de modestie, de tendresse… jusqu’au Che ou au sous-commandant Marcos… Peut-être faut-il voir dans cette rencontre entre poésie et révolution la conséquence de la pensée exprimée par le Che : « Surtout, soyez toujours capables de ressentir au plus profond de votre cœur n'importe quelle injustice commise contre n'importe qui, où que ce soit dans le monde. C'est la plus belle qualité d'un révolutionnaire. » S’il est quelqu’un qui en est l’illustration, c’est bien Rosa Luxemburg.

Bien qu’elle n’ait pas choisi de s’exprimer en vers, ses écrits révèlent qu’elle fut non seulement une femme de grand courage, mais aussi un écrivain de premier plan, doté d’une grande sensibilité.

Dans ses Lettres s’exprime une personnalité forte, à la fois attentive à la vie et passionnée. Mais ce sont aussi des lettres sur le bonheur (qui ne prennent jamais la forme d’un Traité), lesquelles par leur portée morale ne dépareraient pas aux côtés de la Lettre sur le bonheur d’Épicure ou des écrits d’Épictète.

Celle qui fut le symbole de l’opposition de gauche à la guerre impérialiste, celle qui reste dans les mémoires pour son refus éclatant des concessions sur les principes et pour son internationalisme, pour son engagement dans la Révolution spartakiste (alors même qu’elle la jugeait prématurée) et qui devait mourir assassinée par les corps-francs du social-démocrate Noske, le 15 janvier 1919, s’y montre tout d’abord comme une femme "normale", aspirant comme tout un chacun au plus simple des bonheurs.

Dans une lettre de 1899 à son amant Léo Jogiches (qui sera tué lui aussi), elle évoque la perspective de la vie à deux : « un petit appartement… un travail calme et régulier, des promenades à deux ; de temps en temps l’opéra ; un cercle d’amis que l’on invite à dîner à l’occasion ; chaque année, l’été, un mois à la campagne, mais sans le moindre travail… Et peut-être, avec ça, un petit, un tout petit bébé ! »

Mais cette vie simple lui fut refusée par les turbulences de l’histoire.

En 1917, alors qu’elle est en prison, écrivant à son amie Sonia Liebknecht, elle revient sur l’amour qui occupa une place importante dans sa vie :

« Et comme je comprends que vous soyez amoureuse de l’amour ! Pour moi, l’amour a été (ou est ?...) toujours plus important, plus sacré que l’objet qui l’éveille. Parce qu’il permet de voir le monde comme un conte de fées scintillant, parce qu’il fait sortir de l’être humain ce qu’il a de plus noble et de plus beau, parce qu’il rehausse ce qui est le plus commun et le plus humble et le sertit de brillants et parce qu’il permet de vivre dans l’ivresse, dans l’extase… »

Cet amour de l’amour s’accompagne chez elle d’un vif amour de la vie en général.

« Vous demandez : " À quoi bon tout cela ?" la notion "d’à quoi bon" n’est pas une notion utilisable pour les formes de la vie dans son ensemble. "À quoi bon"  y a-t-il des mésanges bleues sur terre ? Je n’en sais vraiment rien, mais je suis heureuse qu’il y en ait et quand me parvient de loin par-dessus les murs de ma prison un rapide "tsi-tsi-bé !" c’est pour moi une douce consolation. »

Dans une autre de ses lettres à Sonia, elle revient sur les mésanges :

« À vous, je peux bien dire tout cela : vous n’irez pas tout de suite me soupçonner de trahir le socialisme. Vous le savez, j’espère malgré tout que je mourrai à mon poste, dans une bataille de rue ou au bagne. Mais mon moi le plus profond appartient plus à mes mésanges charbonnières qu’aux "camarades". »

Cet amour de la nature (elle avait fait des études de botanique) qui se manifeste par une compassion généralisée est dénué d’angélisme, car elle ajoute :

« Et non pas parce que je trouve dans la nature un asile, un lieu de repos, comme tant d’hommes politiques qui n’ont plus rien dans le cœur. Au contraire, je trouve à chaque pas, dans la nature aussi, tant de cruauté que j’en souffre beaucoup… »

Confrontée aux nécessités de la lutte et aux contradictions de l’histoire, cette amoureuse de la vie est prête à sacrifier la sienne pour le combat commun. Elle est d’ailleurs volontiers violente avec les tièdes.

Lors des vœux de Nouvel an, en 1916, elle écrit par exemple à Mathilde Wurm qui se plaint de l’état du parti : « Vous avez "trop peu d’allant", dis-tu mélancoliquement. "Trop peu" n’est pas mal. Vous n’avez pas d’allant du tout, vous rampez. Ce n’est pas une différence de degré mais d’être. Au fond, "vous" appartenez à une autre espèce zoologique que moi… » « Pour moi, sans jamais avoir jamais été particulièrement tendre, je suis, ces derniers temps devenue dure comme l’acier poli. » Et encore : « Gémir est l’affaire des faibles. »

Face aux revers de l’histoire, elle développe une forme de stoïcisme qui n’est pas fatalisme mais qui tient à sa confiance dans le futur. Toujours en 1917, à Sonia Liebknecht : « Je me dis qu’on ne saurait appliquer aux éléments, à un ouragan, à une inondation, une éclipse de soleil, de canons moraux, mais qu’il faut accepter ces événements comme quelque chose de donné, comme un objet de recherche et de connaissance. Se révolter contre l’humanité tout entière n’a finalement pas de sens. » Mais elle ajoute : «  j’ai le sentiment que toute cette boue morale dans laquelle nous pataugeons, que cet immense asile d’aliénés dans lequel nous vivons, pourraient se transformer du jour au lendemain, comme par un coup de baguette magique, en leur contraire, en quelque chose de prodigieusement grand et héroïque, et si la guerre dure encore quelques années, ce changement doit s’opérer nécessairement. »

Endurer et ne pas désespérer. Le bonheur dans la lutte est d’abord affaire de volonté. Et là, elle serait plutôt proche d’Épicure… À Louise Kautsky, elle écrit, en avril 17, alors qu’elle est toujours sous les verrous : « Ma chérie quand on a la mauvaise habitude de chercher une gouttelette de poison dans toute fleur éclose, on trouve, jusqu’à sa mort, quelque raison de se lamenter ; prends donc les choses sous l’angle opposé et cherche du miel dans chaque fleur : tu trouveras toujours quelque raison de sereine gaîté. »

L’essentiel, pour elle, c’est au cœur de la lutte, de ne pas oublier la bonté. «  Être bon, tout simplement. Voilà qui englobe tout et qui vaut mieux que toute l’intelligence et la prétention d ‘avoir raison… »

Dans la lettre à Mathilde Wurm, après l’avoir étrillée, elle lui dit : « Pour le reste, tâche donc de demeurer un être humain. (…) Rester un être humain c’est jeter, s’il le faut, joyeusement sa vie tout entière “sur la grande balance du destin”, mais en même temps se réjouir de chaque journée de soleil, de chaque beau nuage ».

D’avoir vécu ainsi, voici pourquoi, sans doute, alors que d’autres ont transformé des victoires politiques en défaites morales, Rosa au contraire a pu faire d’une défaite politique une victoire morale.

Francis Combes. Publié sur le site de Cerises.

Citations extraites de Lettres et textes choisis de Rosa Luxemburg, Gilbert Badia,  préface Jack Ralite, Le Temps des Cerises.

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