Révolution et contre-révolution en Syrie

Entretien avec Farouk Mardam Bey. Farouk Mardam Bey est historien, né à Damas, il dirige la collection Sindbad chez Actes Sud. Il est intervenu dans les colonnes de ContreTemps n° 11 (« Un vent de liberté balaie l’ensemble du monde arabe », entretien), et dans le n° 18 (« Révolution syrienne. La seule vraie question »).

 

ContreTemps : On nous présente aujourd’hui la réalité syrienne comme réduite à un affrontement central entre le régime et les différentes forces islamistes, voire djihadistes. Ce qui conduit à entretenir le doute sur le fait qu’il y a bien une révolution syrienne, à l’image de ce qu’on a vu en Tunisie et en Égypte. Doit-on croire qu’en Syrie une telle révolution était impossible, au moins condamnée à l’échec ?

FAROUK MARDAM BEY : La révolution syrienne a éclaté en mars 2011 dans des conditions locales, régionales et internationales particulièrement défavorables. C’est pourquoi elle a pu être qualifiée, au terme d’un an de lutte proprement héroïque, d’« impossible » ou d’« orpheline »[1]. Au plan local, outre la férocité du régime des Assad et sans doute à cause d’elle, l’opposition organisée était très divisée, et la société syrienne elle-même minée par la méfiance entre communautés ethniques et confessionnelles, entre catégories sociales défavorisées, entre générations, voire entre chaque citoyen et son voisin. Au plan régional, le régime bénéficiait du soutien indéfectible de l’Iran, de l’Irak et du Hezbollah libanais, disposés à intervenir en sa faveur par tous les moyens, y compris militaires. En revanche, la Turquie d’Erdogan, tout en proclamant sa sympathie pour la révolution et tout en accueillant ses représentants et des centaines de milliers de réfugiés, était comme inhibée par la présence kurde, aussi massive et remuante d’un côté comme de l’autre de la frontière. L’Arabie saoudite, de son côté, souhaitait sans doute la chute de régime, non par sympathie pour un soulèvement populaire fondamentalement anti-despotique, mais pour régler ses comptes géostratégiques et confessionnels avec l’Iran. En concurrence avec le Qatar, qui a tout misé sur les Frères musulmans, elle a favorisé en conséquence « ses » Syriens, salafistes ou non, sans oser aller dans l’armement de l’opposition au-delà de ce qui lui était autorisé par les États-Unis. La Jordanie, elle, en raison de sa fragilité structurelle, redoutait les éventuelles retombées internes, politiques et surtout sécuritaires, de toute imbrication directe dans le conflit. Elle subissait des pressions contradictoires de ses voisins, auxquelles elle répondait d’une façon qui ne satisfaisait finalement aucun d’eux. Quant à Israël, surpris par le soulèvement, plus encore en Syrie qu’en Tunisie ou en Égypte, il était au début partagé entre deux sentiments : d’une part, l’inquiétude de l’instabilité politique ou du chaos qu’entraînerait la chute du régime, mettant fin à l’armistice conclu en 1974 sous l’égide des États-Unis et rigoureusement respecté par Hafez et Bachar al-Assad ; d’autre part, le souhait d’une rupture de l’alliance entre la Syrie et l’Iran. Par la suite, l’évolution de la situation sur le terrain, la confusion qui y régnait, l’intrusion des grandes et des petites forces régionales, ont convaincu le gouvernement de Netanyahu de ne rien entreprendre qui favoriserait efficacement un camp contre l’autre. Il n’est pas difficile de comprendre qu’Israël a tout intérêt, pendant qu’il digère ses conquêtes palestiniennes, à ce que les combats se prolongent le plus longtemps possible de manière à laisser la Syrie s’autodétruire et même disparaître comme État-nation, et les relations entre sunnites et chiites s’envenimer à l’échelle de l’ensemble du Moyen-Orient comme jamais auparavant depuis des siècles. Enfin, sur le plan international, depuis la militarisation inévitable du soulèvement, il était clair que les ainsi nommés « amis du peuple syrien » n’avaient ni la volonté, dans le cas des États-Unis, ni les moyens autonomes, dans celui de la France et de la Grande-Bretagne, de fournir à l’opposition l’aide nécessaire pour l’emporter. Pas de couloirs humanitaires, pas de zone d’exclusion aérienne, pas d’armement efficace contre les bombardements aériens… Cela au moment où la Russie, au contraire, tirant profit de la politique hésitante d’Obama au Moyen-Orient, volait au secours du régime militairement et diplomatiquement. Non pour défendre ses intérêts en Syrie, qui n’ont jamais été véritablement menacés, mais tout simplement sans le moindre souci de la Syrie et des Syriens, pour confirmer son rang de grande puissance mondiale.

S’il en était ainsi, nous dit-on, si toutes les conditions objectives et subjectives n’étaient pas réunies, pourquoi les activistes syriens ont-ils déclenché le soulèvement à ce moment précis ? La question aurait été pertinente s’il s’agissait d’une action mûrement réfléchie, conduite par un parti révolutionnaire ayant défini une stratégie de prise du pouvoir et élaboré un programme de transition. Or ce n’était certainement pas le cas en Syrie, ni d’ailleurs en Tunisie, en Égypte ou en Libye. Dans tous ces pays, si l’on excepte la mouvance islamiste, les anciennes forces politiques d’opposition, quand elles n’avaient pas totalement disparu, étaient soit réduites à l’état de groupuscules, soit domestiquées par le pouvoir. Il a fallu une étincelle imprévue et imprévisible pour que ces millions d’hommes et de femmes, se recrutant pour la plupart dans les classes populaires, se mettent spontanément en mouvement, pays après pays, et prennent ainsi conscience de leur force. Nulle part cependant la chute du dictateur n’était d’avance acquise malgré cette extraordinaire mobilisation populaire. Qui peut savoir ce qui serait advenu de Ben Ali et de Moubarak sans la défection de l’armée – ou de Kadhafi sans l’intervention militaire de l’OTAN ? De toute façon, une chose est sûre : c’est la chute de Ben Ali et de Moubarak, obtenue rapidement et presque sans effusion de sang, qui a encouragé les Syriens à se révolter, et ils avaient mille raisons de le faire. Ils connaissaient bien la capacité de nuisance du clan Assad et la craignaient, mais ils n’imaginaient certainement pas dans leur grande majorité qu’il fût disposé à détruire la Syrie pour rester au pouvoir, ni surtout que la « communauté internationale » le laisserait faire ou que l’opinion publique se montrerait aussi insouciante du destin de leur pays. Quel autre choix avaient-ils que de poursuivre le combat ? Durant les deux premiers mois du soulèvement, certains opposants pensaient que Bachar était en mesure de calmer les esprits, non en réformant son régime en profondeur, ce dont il était absolument incapable et ils le savaient, mais au moins en s’adressant au peuple sur un ton quelque peu conciliant. Ils ont donc prôné le dialogue, mais il leur a répondu par le mépris. Un président au pouvoir absolu et « éternel » ne dialogue pas avec ses sujets…

 

CT : L’attitude la plus répandue actuellement est de renvoyer le régime et l’opposition dos à dos sous prétexte qu’il s’agit d’une guerre civile à caractère confessionnel. Il y en a même qui soutiennent Bachar al-Assad, y compris à gauche. Comment l’expliquez-vous ?

F. M. B. : Le régime construit par Hafez al-Assad et dévolu à son fils est assurément l’un des plus affreux de la planète, autant que ceux de Saddam Hussein en Irak, de Mouammar Kadhafi en Libye, ou celui de la dynastie nord-coréenne. S’il continue à bénéficier de soutiens à gauche, c’est d’abord parce qu’on occulte totalement ses fondements despotiques, communautaristes et claniques, ainsi que la corruption qu’il a instituée comme mode de gouvernement, ensuite parce qu’on a une vision brouillée de sa politique régionale. Personne n’ose plus dire aujourd’hui qu’il est progressiste, mais on persiste à affirmer son laïcisme et son anti-impérialisme.

Ce que ne disent pas les thuriféraires du régime, ce que ne savent pas ou préfèrent ne pas savoir ceux qui s’abstiennent de prendre position, c’est que la Syrie vit depuis cinquante ans en état d’urgence. Ce qui signifie que le pouvoir s’autorise autant qu’il le juge nécessaire de limiter les droits de réunion, de résidence et de circulation, d’arrêter sans jugement toute personne considérée comme dangereuse pour l’ordre public et la sûreté de l’État, de perquisitionner dans les domiciles, de surveiller le courrier et les appels téléphoniques, de censurer la presse, les écrits et les œuvres graphiques, bref de supprimer toutes les libertés publiques et une bonne partie des libertés individuelles. Cette législation était déjà en vigueur quand Hafez al-Assad s’est accaparé le pouvoir après avoir renversé le régime précédent, réputé « gauchiste », dans lequel il occupait le poste de ministre de la Défense. Il l’a progressivement aggravée en multipliant les services de renseignement, placés au-dessus de toutes les lois, en épurant l’armée selon un critère communautaire, en la flanquant de milices commandées par son frère ou par d’autres membres de sa famille, en imposant le parti Baath de par la Constitution comme « dirigeant de la société et de l’État », en mettant l’économie nationale en coupe réglée au profit de ses proches, en matant l’opposition, toute sorte d’opposition, avec une férocité sans limite, en imposant un culte de la personnalité proprement délirant, en insufflant ainsi dans toutes les classes de la société un sentiment irrépressible de peur et de méfiance. Ce système de domination, étayé par une politique régionale extrêmement habile, a été parachevé au cours des années 1980, décennie noire inaugurée par le massacre de mille prisonniers politiques à la prison militaire de Palmyre. Et sous le prétexte, déjà, de la lutte contre les djihadistes, vingt à trente mille habitants de Hama ont été tués lors de la dévastation de la ville en 1982, des milliers d’autres à Alep et ailleurs, et des dizaines de milliers d’hommes et de femmes de toutes obédiences politiques ont été pendant de longues années incarcérés sans jugement et atrocement torturés. Aux yeux des « observateurs » étrangers, la Syrie prétendument ingouvernable était enfin gouvernée ! Et elle l’était par un président appartenant à une minorité religieuse et s’appuyant sur son esprit de corps, donc laïque !

Quand Bachar a accédé au pouvoir, héritant de son père les prérogatives d’un monarque absolu, il a laissé espérer un moment ne serait-ce qu’une toute petite ouverture politique, mais rien n’a véritablement changé, sinon sa politique économique désastreuse alliant réduction des budgets publics, libéralisation du commerce extérieur, gestion opaque des principales ressources du pays et népotisme. En dix ans, s’ajoutant aux effets de l’explosion démographique des deux précédentes décennies et aux contrecoups des crises politiques régionales, cette politique a creusé davantage le fossé entre les classes sociales, ruiné la paysannerie, accéléré l’exode rural, aggravé le chômage et la précarité, et on a assisté à la prolifération des zones d’habitat informel, notamment autour de Damas où elles ont formé une ceinture de pauvreté – celle précisément sur laquelle l’armée s’acharne depuis des mois. Si l’on passe outre ces bouleversements sociaux, comme le font certains politologues et beaucoup de journalistes, on se condamne à ne rien comprendre au soulèvement syrien – à ses origines, à sa géographie, au positionnement des différentes classes sociales – pour n’y voir qu’une guerre civile à caractère confessionnel, voire qu’une guerre régionale par Syriens interposés. Il ne s’agit évidemment pas de nier ou de sous-estimer ces deux aspects du conflit en cours. Dès le début du soulèvement, le clan au pouvoir a cherché et effectivement réussi à les accréditer en jouant sur la défiance des communautés confessionnelles minoritaires vis-à-vis de la majorité musulmane sunnite, et il a été aidé dans sa besogne par les grandes et les petites puissances régionales qui avaient toutes intérêt à étouffer les revendications initiales du soulèvement, celles de liberté, de dignité et de justice sociale.

 

CT : Pourquoi la Syrie en particulier est-elle devenue un terrain de confrontation entre ces puissances – une confrontation dont l’issue paraît décisive pour elles ? N’est-ce pas d’ailleurs en raison de son positionnement régional que le régime est considéré par beaucoup comme anti-impérialiste ?

F. M. B. : L’imbrication des puissances régionales mérite un long développement. Il faut d’abord se souvenir que Hafez al-Assad avait fondé son régime sur deux principes : l’annihilation des Syriens comme société politique et la promotion de la Syrie comme puissance régionale. Et il faut reconnaître qu’il a réussi à les mettre en œuvre sans faiblir. Pour ce qui est du second, il a su tirer profit avec maestria de toutes les opportunités offertes par les crises moyen-orientales : la guerre d’octobre 1973 lui a permis, malgré son résultat peu glorieux, de se poser en libérateur et d’obtenir le soutien politique et financier de tous les pays arabes ; l’accord de 1974 avec Israël, de geler durablement le front du Golan avec la bénédiction des Américains ; l’intervention militaire au Liban en 1976 contre l’OLP et la gauche libanaise, de négocier avec ses différents adversaires en position de force ; la révolution islamique en Iran, de nouer une alliance solide avec ce pays sans pour autant rompre avec les Saoudiens ; l’isolement de l’Égypte après la signature en 1979 du traité de paix avec Israël et la guerre irako-iranienne (1980-1988), de consolider l’influence de la Syrie au détriment de l’Égypte et de l’Irak ; l’invasion israélienne du Liban en 1982 et le départ des combattants de l’OLP, de « normaliser » les camps et de se subordonner les organisations palestiniennes hostiles à Arafat ; la mésaventure koweïtienne de Saddam en 1990, de faire participer la Syrie à la guerre contre l’Irak sous l’égide des États-Unis et d’avoir ainsi un mandat en bonne et due forme sur le Liban et de fort généreuses récompenses de la part de l’Arabie saoudite et des émirats du Golfe. Or, malgré son gel du front du Golan, malgré sa permanente animosité à l’égard de l’OLP (la guerre des camps en 1986-1987 menée par les alliés libanais de la Syrie a fait bien plus de victimes que les massacres de Sabra et Chatila), malgré sa participation à la guerre contre l’Irak, le régime de Hafez al-Assad a continué de bénéficier auprès d’une partie non négligeable de l’opinion publique arabe d’une réputation flatteuse d’anti-impérialiste. En fait, sa politique dite de « résistance et rétivité » consistait à maintenir la Syrie en état de guerre, de manière à écraser toute opposition au nom de la sécurité nationale, mais sans jamais faire la guerre ou même se préparer à la faire, de manière à éviter une nouvelle défaite militaire qui lui serait fatale. S’il tenait tant à avoir la haute main sur le Liban, c’était fondamentalement pour déplacer le front syro-israélien vers ce pays où il pouvait, par exemple, sans risquer gros, mettre en échec l’accord israélo-libanais de mai 1983 et, surtout, apporter tout le long des années 1990 son soutien au Hezbollah en lutte contre l’occupation israélienne du Sud-Liban.

Au Liban, durant ces années-là, Hafez al-Assad savourait les fruits de sa double alliance, d’un côté avec l’Iran, parrain du Hezbollah, de l’autre avec l’Arabie saoudite, marraine du premier ministre Rafic Hariri. Après sa mort, c’est pour maintenir le Liban sous tutelle syrienne, dans des conditions encore plus contraignantes qu’auparavant, que son fils Bachar a rompu l’alliance saoudienne. Et s’il a été obligé de retirer ses troupes du Liban après l’assassinat de Rafic Hariri, il a aussitôt confirmé par une série d’attentats meurtriers qu’il n’entendait pas lâcher prise. Dès lors, on pouvait à juste raison parler d’un axe irano-syrien que l’Arabie saoudite considérait comme une menace pour sa sécurité intérieure et son autorité régionale. Elle avait pour alliés l’Égypte, la Jordanie et les émirats du Golfe, sauf le Qatar. On se rappelle qu’à l’époque son émir usait et abusait de ses énormes moyens financiers et médiatiques (la chaîne Al-Jazeera notamment) pour narguer son grand voisin, marquant ostensiblement sa sympathie pour le régime syrien, le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien. La lutte d’influence entre les deux pays n’a d’ailleurs pas cessé après le déclenchement en Tunisie du soulèvement arabe. Alors que le Qatar prenait nettement position contre Ben Ali et Moubarak, l’Arabie saoudite accueillait le premier à bras ouverts et n’hésitait pas à exprimer au second sa fidèle amitié. Le soulèvement syrien les a surpris l’un et l’autre, mais ils n’ont pas moins poursuivi leur querelle sur le dos du peuple syrien. Ils portent tous les deux une lourde responsabilité aussi bien dans l’islamisation de la lutte armée que dans les errements de l’opposition.

 

CT : Qu’en est-il justement de cette opposition ? La désaffection à l’égard du soulèvement syrien provient aussi de ses divisions et de son incapacité à formuler un discours cohérent. Sans oublier évidemment la forte présence, peut-être majoritaire, des djihadistes sur le terrain…

F. M. B. : L’opposition à Hafez et Bachar al-Assad a une longue et douloureuse histoire. Les Frères musulmans en constituaient l’une de branches, sans doute la plus puissante dans les années 1970 et au début des années 1980. Une vague islamiste submergeait alors l’ensemble du monde arabe du fait des déboires du nationalisme arabe laïque et de la gauche en général, mais aussi de la révolution islamique en Iran et de la mobilisation saoudo-américaine en faveur du djihad afghan. Cette branche a tenté de renverser le pouvoir de Hafez al-Assad par la force et elle a été pratiquement anéantie par la répression. L’opposition laïque a pratiquement subi le même sort : les militants du parti communiste – tendance bureau politique – dirigé par Riad Turk et ceux de la Ligue d’action communiste ont été massivement raflés et jetés en prison pour de très longues années (dix-huit ans dans le cas de Riad Turk), et Assad n’a pas été plus clément à l’égard des différents groupes issus du parti Baath, ni des nassériens et autres nationalistes de gauche. En même temps les syndicats professionnels où s’activaient des personnalités à sensibilité libérale ont été brutalement mis au pas, si bien que ne restaient plus ou moins actifs que des clandestins en tout petit nombre. À l’étranger, les exilés étaient réduits à palabrer et à signer des pétitions.

Il a fallu attendre la disparition de Hafez al-Assad en juin 2000 pour que 99 intellectuels osent rompre le silence par une déclaration à l’adresse du nouveau président, affirmant que ses promesses de réformes économiques et administratives n’avaient de sens que si elles étaient accompagnées d’une ouverture politique. Ce qui implique, poursuivaient-ils, l’abrogation de la législation de l’état d’urgence, la libération des prisonniers politiques, le retour en sécurité des exilés et la restauration des libertés publiques. Les mêmes revendications ont été exprimées dans les clubs autorisés pendant quelques mois puis brutalement fermés parce qu’on y transgressait les lignes rouges, notamment la personne sacrée du président défunt. Les événements qui se sont depuis lors succédé, de l’invasion américaine de l’Irak à l’assassinat de Hariri et à la mise en accusation du régime, ont à la fois conduit celui-ci à se crisper et le mouvement démocratique à essayer de se réorganiser sur des bases unitaires, en tenant compte de la diversité idéologique et ethnique des Syriens. Signée ou soutenue par tous les partis et groupes de l’opposition, y compris les Frères musulmans, la Déclaration de Damas pour un changement démocratique est venue alors, en octobre 2005, concrétiser cet esprit, mais ses principaux animateurs ont été aussitôt arrêtés, jugés par un tribunal d’exception et condamnés à des peines de prison. Certains groupes s’en étaient d’ailleurs déjà désolidarisés, et les Frères musulmans ne tarderont pas, eux aussi, à s’en séparer, puis à « geler » leur opposition en signe de soutien au Hamas, allié du régime. L’opposition était ainsi de nouveau doublement handicapée, et par la dureté de la répression et par ses propres démons.

Telle était la situation en 2011 quand les manifestations populaires ont commencé à prendre de l’ampleur, et que des comités locaux de coordination se formaient à travers le pays, la plupart totalement autonomes. Aucun parti de l’opposition ou rassemblement de partis n’était en mesure de prendre la direction du mouvement. Tous se méfiaient les uns des autres, et leurs représentants à l’étranger, y compris ceux qui allaient constituer le Conseil national syrien avec quelques personnalités indépendantes, se sont rapidement montrés impuissants à tourner la page de leurs anciennes querelles groupusculaires, et cela même après avoir signé au Caire en juillet 2012, au terme de longues discussions, une déclaration substantielle censée préciser les objectifs de la révolution et les étapes de la transition vers un régime pluraliste. En plus, ils subissaient tous des pressions diverses et contradictoires de la part des prétendus « amis du peuple syrien » et se laissaient séduire par les sirènes turques, saoudiennes ou qataris. La plupart d’entre eux, il faut le dire aussi, se berçait d’illusions quant à l’imminence d’une intervention militaire occidentale. Entre temps, la situation était en train de changer radicalement sur le terrain sous l’effet, d’une part, de la répression qui décimait la fine fleur des comités locaux, d’autre part, de la lutte armée lancée sans préparation ni vision stratégique ni coordination avec l’opposition politique, elle-même divisée à son égard. Outre l’Armée libre, formée essentiellement de soldats et d’officiers déserteurs, des islamistes syriens se battaient sous leurs propres bannières, et d’autres, étrangers, s’infiltraient en nombre, animés de leur seul fanatisme d’un autre âge. Si de larges zones du pays échappaient désormais au contrôle du pouvoir, elles n’étaient pas pour autant à l’abri de ses bombardements aériens intensifs ni des exactions des seigneurs de guerre. De toute évidence, l’Armée libre ne disposait pas de l’armement nécessaire ni du commandement unifié ni de l’expérience politique lui permettant d’y mettre de l’ordre. Et c’est ainsi que l’armée d’Assad, avec la participation active des Iraniens et de leurs partisans chiites irakiens et libanais, a réussi en 2013 à reprendre plusieurs positions et cherche actuellement à en regagner d’autres en attendant la tenue de la conférence de Genève concoctée par les Américains et les Russes. Mais en exacerbant l’animosité intercommunautaire au point de mettre la région tout entière à feu et à sang, en affamant les localités assiégées, en recourant jusqu’aux armes chimiques pour venir à bout de leur résistance, elle a elle-même fait la preuve qu’il n’est pas de salut pour la Syrie sans le départ de Bachar al-Assad et des siens.

 

CT : La menace d’intervention occidentale suite à l’utilisation des armes chimiques par le régime a cependant provoqué des réactions hostiles partout dans le monde et n’a finalement pas été suivie d’effets. Étant donné la situation de plus en plus confuse sur le terrain, où va la Syrie selon vous ?

F. M. B. : Cette histoire d’intervention étrangère – entendre par là une intervention militaire occidentale sans mandat de l’ONU – a été une pomme de discorde au sein de l’opposition depuis le début du soulèvement. Certains la souhaitaient, d’autres y étaient fortement opposés, d’autres encore la croyaient imminente et la redoutaient ou, au contraire, s’en félicitaient. Je n’y ai jamais cru et, de toute façon, j’espérais voir les Syriens renverser leur tyran en comptant sur leurs propres forces. Cependant, du moment où la lutte armée a pris le dessus sur toutes les autres formes de lutte, il leur fallait pour y parvenir un armement lourd leur permettant de résister aux bombardements par l’aviation et les canons de longue portée, et on doit admettre qu’un tel armement, seules les puissances occidentales pouvaient le leur fournir, soit directement, soit par l’intermédiaire de leurs alliés arabes. S’ils ne l’ont pas obtenu après bien des promesses et des gesticulations, c’était que ces puissances n’entendaient pas intervenir sérieusement, même en évitant d’engager leurs troupes, et elles le faisaient savoir à qui voulait l’entendre. Il y a eu cependant d’autres interventions, tout aussi étrangères mais au bénéfice du régime. Celle des Russes surtout qui lui fournissaient des armes sophistiquées, aggravant le déséquilibre des moyens militaires et palliant la débandade d’une bonne partie de l’armée régulière. De même, les Iraniens ne ménageaient pas leurs efforts pour sauver Bachar, lui accordant une aide multiforme, militaire, économique et sécuritaire. Sans oublier les combattants fanatisés qui arrivaient de toutes parts, les uns, sunnites, pour mourir en martyrs en luttant contre les infidèles alaouites, les autres, chiites, pour se venger des Omeyades quatorze siècles après leur disparition !

C’est dans ce contexte, tablant sur son impunité chaque fois qu’il avait franchi une « ligne rouge », que le régime s’est permis d’utiliser des armes chimiques à proximité de Damas. Le crime était suffisamment affreux pour soulever les opinions publiques du monde entier contre le criminel. Mais qu’avons-nous vu et entendu ? Un Poutine ou un Lavrov accusant les rebelles d’en être responsables avant de monter avec Kerry la farce du contrôle et de la destruction des armes prohibées à la disposition du régime. Et entre-temps, des menaces occidentales au conditionnel de façon à faire traîner les choses et à ne rien faire d’autre en attendant une occasion de se rétracter. Bachar al-Assad était ainsi autorisé, avec une caution internationale, à poursuivre son œuvre de mort, mais par bombardements aériens non-chimiques, et le fait d’avoir accepté de se débarrasser de ses armes prohibées après les avoir expérimentées sur son peuple était considéré par Kerry comme un signe de bonne volonté, et par le criminel comme un geste qui mériterait le prix Nobel de la paix…

Or, même si le régime s’en est sorti aux moindres frais, et même s’il semble actuellement regagner du terrain perdu, il est loin de l’emporter. Les rebelles, toutes forces confondues, en sont incapables aussi. Et plus le temps passe, plus la Syrie sombre dans la barbarie, et celle-ci risque de contaminer tous les pays alentour, voire au-delà. Dans ces conditions, qu’on le veuille ou non, tôt ou tard, les grandes puissances seront amenées à intervenir en Syrie car il en ira de leurs intérêts vitaux et non de l’assistance à un peuple en danger, ce dont elles n’ont cure. À moins que la conférence prévue et plusieurs fois ajournée à Genève n’offre prochainement l’occasion aux Américains et aux Russes d’imposer une solution de compromis qui, de toute façon, nécessiterait un engagement international direct et des moyens considérables, militaires et financiers, pour être mise en application. Quoi qu’il en soit, face à toutes les manœuvres de la contre-révolution et plus que jamais, il incombe aux démocrates syriens, par fidélité aux souffrances et aux espérances de leur peuple, de s’unir sur des bases claires et de faire entendre leur voix sans la moindre concession à quiconque.

 

Propos recueillis par Francis Sitel. Janvier 2014. Publié dans Contretemps n°20.

 

[1] Cf. Yassin Hajj Salih, « Al-Thawra al-mustahîla » (La révolution impossible), Al-Hayât, 11 mars 2012, et mon article « Syrie, la révolution orpheline », Politis, 1er mars 2012.

 

 

 

Article