Sanders, occasion historique pour la gauche radicale

La gauche radicale française a bien raison d’observer avec jalousie la campagne de Bernie Sanders.

Jeudi 25 février, ce dernier a tenu un meeting à Chicago devant une salle comble et électrisée par la « révolution politique » promise par le sénateur du Vermont. Annoncé la veille sur les réseaux sociaux, le meeting a eu lieu au Emil and Patricia Jones Convocation Center de la Chicago State University, situé dans le South Side de la ville. Accueillant plusieurs milliers d’étudiant.e.s en grande majorité afro-américains, l’institution publique est menacée de fermeture en raison d’un bras de fer budgétaire qui oppose depuis bientôt huit mois le gouverneur ultra-libéral Bruce Rauner, milliardaire déterminé à détruire les syndicats et les droits des travailleurs/euses, et la législature démocrate de l’Illinois. Rauner refuse de signer le budget – ce qu’il doit faire, en tant que gouverneur – tant que les représentants de l’État n’acceptent pas les coupes sombres qu’il envisage d’opérer dans les financements publiques.

En l’espace de quelques mois, Bernie Sanders, sénateur indépendant de l’un des plus petits États du pays, qui se déclare ouvertement « socialiste », et en campagne pour l’investiture démocrate pour les élections présidentielles de novembre prochain, est passé du statut de sympathique ovni politique à celui de « grandpa révolutionnaire d’une jeunesse en souffrance ». Au début, personne ne croyait une seule seconde – et avec raison – que Sanders soit autre chose qu’un faire-valoir commode et qu’il puisse avoir la moindre chance contre Hillary Clinton, ancienne secrétaire d’État d’Obama et épouse de William « Bill » Clinton (le président démocrate qui a fait bondir le taux d’incarcération des jeunes afro-américains et la construction de prisons et a planté le dernier clou dans le corps déjà moribond de l’État social américain). Mais depuis quelques semaines, plusieurs sondages ont donné Sanders vainqueur non seulement de Clinton mais de l’adversaire républicain, dont il apparaît de plus en plus clairement qu’il s’agira certainement de Donald Trump. Et même si Sanders n’emporte finalement pas l’investiture, il aura réussi à ouvrir non seulement une fenêtre d’opportunité unique pour la gauche radicale américaine et les mouvements sociaux tels que #BlackLivesMatter mais à faire basculer à gauche de larges fractions de la population américaine, notamment les jeunes.

Le déroulement du meeting de Chicago donne une idée de cet engouement réel et tout à fait roboratif pour le participant français, dégoûté du marasme hexagonal puant, de la dangerosité du gouvernement Valls-Hollande, de l’inquiétante montée du FN et de la déliquescence lamentable d’une gauche radicale de plus en plus divisée et groupusculaire.

Les portes devaient ouvrir à 18h, mais dès 17h15 l’accès au parking du Jones Center était déjà embouteillé. Le long du bâtiment, une file d’attente se constitue, dans le froid. On se croirait à un concert, peut-on entendre. Sur le parvis, devant les portes, une dizaine d’employés de CSU, agents d’entretiens, brandissent des panneaux et des pancartes fustigeant Rauner et la fermeture pressentie de l’université. Quelques journalistes sont présents et interrogent les manifestants. Comme dans nombre de rassemblements de ce type aux Etats-Unis, le groupe se met alors à tourner en rond en chantant des slogans.

On ouvre finalement plus tôt que prévu, et la foule s’engouffre à l’intérieur. Le déploiement policier, modeste, est néanmoins réel. Des portiques sont installés aux différentes entrées, on vide ses poches et allume ses appareils électroniques pour prouver qu’il ne s’agit pas d’armes (à chacun ses raffinements sécuritaires).

Pendant plus de deux heures, des centaines, des milliers de personnes vont trouver place sans discontinuer dans une salle qui compte un peu plus de 4 000 sièges. Lorsque le meeting commencera, la salle sera bondée, et la fosse pleine à craquer.

Avant d’arriver au Jones Center, Sanders était interviewé à l’université de Chicago, où il a été étudiant au début des années 1960. C’est la raison pour laquelle il arrivera si tard. Vers 19h30, devant une foule compacte et chauffée à blanc, dans laquelle s’agitent toutes sortes de panneaux, banderoles, bannières bardées de slogans (« Feel the Bern » étant le plus récurrent) ou d’effigies de Sanders, les premiers intervenants se succèdent. Décriée pour son incapacité à toucher les électeurs afro-américains, la campagne Sanders est à l’offensive sur le terrain racial et semble avoir scrupuleusement choisi les orateurs et oratrices. Après  la maire d’Urbana, commune jouxtant Chicago, se succèderont cinq Afro-américain.e.s et un Latino : un étudiant noir de CSU, qui rappelle le danger qui plane sur son institution et l’enseignement supérieur public de manière plus générale ; un militant noir, Ja’Mal Green, qui, invoquant à de nombreuses reprises la figure tutélaire de Martin Luther King, voit dans la « révolution politique » qu’appelle de ses vœux Sanders une nouvelle lutte pour l’émancipation des descendant.e.s d’esclaves ; deux représentants démocrates de l’Illinois, un homme, une femme, tous les deux noirs ; Jesus « Chuy » Garcia, candidat malheureux aux dernières élections municipales ; et Jonathan Jackson, fils de Jesse Jackson, candidat de l’aile gauche du Parti démocrate qui, par deux fois en 1984 puis en 1988 chercha à modifier le cours néolibéral du parti. La symbolique est évidente et le message clair : non, Clinton n’a pas le monopole de l’électorat noir ; et oui, Sanders peut afficher le soutien de personnalités noires ou latino et parler de questions raciale.

Sanders arrive finalement plus de deux heures trente après l’ouverture des portes. La scène a des allures de match de basket. Les 4 000 et quelques personnes venues l’écouter se mettent à scander « Feel the Bern, Feel the Bern ! » en criant, tapant des pieds et des mains et en agitant les panneaux, pancartes, signes et autres.

Sanders se lance alors dans un discours dense et compact qui dure un peu plus de quarante-cinq minutes. Sans surprise, Sanders multiplie les saillies contre Wall Street et l’accroissement phénoménal des inégalités de salaire en particulier et des inégalités socioéconomiques plus généralement. Il est frappant de voir à quel point la campagne Sanders va puiser dans la rhétorique d’Occupy Wall Street et des « 99% » contre la poignée de milliardaires qui contrôlent l’économie, les institutions et la société américaines. Contre la finance, Sanders se fait le champion d’un système d’enseignement gratuit (notamment l’enseignement supérieur), d’un impôt sur les transactions financières ou encore d’un système de santé qui soit un « droit » et non pas un « privilège ». Des propositions qui peuvent sembler modérées mais qui, dans le contexte de l’ultra capitalisme américain, ont une dimension radicale de masse évidente. La fréquente scansion du discours du « Bern » par des applaudissements et des acclamations tonitruants suffit à le confirmer.

Sanders s’aventure également dans des terrains moins bien balisés mais qui s’avèreront nécessaires s’il veut rassembler au-delà des jeunes de classe moyenne écrasés par le poids de la dette étudiante. Sanders parle longuement de la réforme du système judiciaro-carcéral, dont les premières victimes sont les jeunes afro-américains. Sanders en profite pour rappeler que son opposante à l’investiture, alors « first lady », avait en 1996 soutenu la réforme judiciaire de Bill Clinton qui fit exploser la population carcérale du pays comme jamais auparavant.

Dans une ville comme Chicago, la dénonciation du système judiciaire inique et de l’impunité policière qui l’accompagne est reçue avec enthousiasme et ferveur, et les contre le « broken criminal justice system » font mouche. Foyer du mouvement #Black Lives Matter, la couverture politique des crimes policiers y est particulièrement manifeste et repoussante. En témoignent les treize longs mois qui auront été nécessaires pour que soit rendu public le meurtre par le flic Jason Van Dyke de Laquan McDonald, jeune afro-américain de 17 ans tué de 16 balles dans le dos le 20 octobre 2014. La diffusion dans les médias de la vidéo du meurtre a relancé le mouvement antiraciste dans la ville, et la mobilisation ne faiblit pas.

Même si ses rapports avec un mouvement comme #BlackLivesMatter restent compliqués et qu’il lui reste encore du chemin avant de rallier les votes afro-américains (les 85% de votes d’électeurs et électrices noir.e.s en faveur de Clinton à la primaire de Caroline du Sud l’ont confirmé), Sanders semble bien décider à ne pas se condamner à être le candidat du « réductionnisme de classe ». « Nous allons en finir avec le racisme institutionnel », tonne ainsi Sanders.

Certes, la campagne de Sanders est par bien des aspects problématique. Elle donne ainsi foi à l’illusion d’une réforme par l’intérieur d’un Parti démocrate dont on sait depuis les années 1970 (au moins) qu’il défend les intérêts des classes dominantes et des milieux d’affaires. Elle confirme le mythe selon lequel le Parti démocrate serait le « parti du peuple », et le Parti républicain, celui des affaires. Il n’en est évidemment rien.

Mais ce qui importe le plus, dans la conjoncture étatsunienne actuelle, ce n’est pas tant que Sanders emporte l’investiture démocrate. Quel que soit le résultat du « super Tuesday » et des primaires qui lui succèderont, la campagne de Sanders a ouvert une fenêtre d’opportunité politique dont la gauche radicale française a bien raison d’être jalouse. Pour la première fois depuis une cinquantaine d’années peut-être, un espace politique immense vient de s’ouvrir à l’échelle nationale (et par ricochet, internationale) pour les idées radicales, les discours anticapitalistes (socialist, dans le texte) et les mouvements progressistes. Dans la « ville des vents » comme ailleurs dans le pays, le fond de l’air est rouge.

Clément Petitjean

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