Sit. Pol. et nos tâches

J'heberge ici un texte de Isaac Johsua.

Dans cette campagne électorale à nulle autre pareille, le moment est venu, me semble-t-il, de faire, entre deux rebondissements, un premier point d’étape. En passant de candidat en candidat, faisons un état des lieux.

En ce 8 mars 2017, si nous levons la tête, que voyons-nous ? Deux Frances se regardent dans le blanc de l’œil : l’une, avec Le Pen, est celle des laissés-pour-compte ; l’autre, avec Macron, est celle des start-up. Peut-on faire plus opposé ? Dans les sondages du 7 mars 2017, ces deux Frances pèsent d’un poids égal (aux alentours de 25-26%), illustrant ainsi l’image d’un pays déchiré à poids égal entre deux pôles extrêmes. Le dénominateur commun de la France Le Pen est le repli, repli derrière les frontières (pour se protéger de l’étranger, qu’il s’agisse d’hommes ou de marchandises), repli sur une identité proclamée (après laquelle on court sans jamais l’atteindre), repli sur une histoire nationale réinventée. Il s’agit d’une France de révolte contre la mondialisation néolibérale, mais qui a le sentiment d’avoir déjà été battue. La France de Macron est celle de ceux qui, au contraire, pensent pouvoir tirer leur épingle du jeu de la mondialisation, qu’il s’agisse des grandes entreprises ou des travailleurs des secteurs de pointe (économie numérique, etc.). La candidature Macron est d’ailleurs le lieu – le seul - où peut se nouer une alliance de classes entre le capital financiarisé mondialisé et les franges du salariat bien situées dans la compétition mondiale. La France Le Pen veut, fort logiquement, détruire l’UE, celle de Macron veut, au contraire, en accélérer la construction.

Le programme de Fillon peut, à première vue, être perçu comme celui d’une droite classique, aux traits simplement durcis. Fillon veut un Etat portion congrue, qui couvre le minimum d’espace possible, en réglementant le moins possible. Il veut un Etat bon marché, qui dépense le moins possible (100 milliards de moins sur 5 ans) et coûte le moins possible (500 000 postes de fonctionnaires supprimés, des fonctionnaires qu’on fait travailler 39 heures). Enfin, Fillon veut un Etat bonnes-œuvres. Les mesures qu’il propose reviennent à détruire la protection sociale telle qu’échafaudée en 1945, mais il voit bien qu’un nettoyage par le vide est impossible. Resterait donc à la charge du système public le minimum qu’on ne peut éviter, « les affections graves ou de longue durée » ou encore la retraite à 65 ans.

Voilà une charge particulièrement violente contre un Etat considéré comme « envahissant », voilà un discours qui ne peut que transporter d’aise le capital financiarisé, mondialisé, lequel  demande avant tout que l’Etat lui laisse faire son profit tranquillement. Mais Fillon ne s’en tiens pas là et campe sur des positions extrêmement traditionnalistes en ce qui concerne la société civile. Libéral sur le terrain de l’économie, le programme Fillon tourne casaque et devient farouchement anti-libéral quand il s’agit de la société civile. Pour le grand capital la candidature Fillon n’est donc qu’un pis-aller. A l’évidence, il lui préfèrera celle de Macron, qui a le grand avantage d’être libérale sur toute la ligne, en matière économique comme en matière de société. L’option Fillon conviendra parfaitement, par contre, à la petite production, au petit entrepreneur. Du petit patron qui est contre l’Etat réglementaire, fiscaliste, social, on passe facilement à l’individu qui est vent debout contre le droit à l’avortement, le PACS, le mariage pour tous, en bref celui qui a fourni les incroyables bataillons de la Manif pour tous. L’univers de la petite production joint, dans un même mouvement, la rage contre un Etat envahissant à la défense acharnée des valeurs traditionnelles. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que Fillon ait reçu un accueil enthousiaste quand il a rendu visite à la CGPME.

Passons maintenant à la gauche de l’éventail politique. Valls est, sur le fond, bien près de Macron et son « réformisme » est bien près du « progressisme » de l’ancien ministre de l’économie. Chez l’un comme chez l’autre on ne voit pas de remise en cause de la mondialisation néolibérale, il s’agit au contraire d’adapter la société aux exigences de cet environnement, en y mettant les formes, en sauvant peut-être ce qui peut l’être du système de protection sociale. La grande différence entre eux tient moins au programme qu’au lieu à partir duquel ils parlent : Valls est au PS, pas Macron. Valls pourrait disposer d’un appareil politique, que Macron par contre devra bâtir de toutes pièces. Mais la médaille a son revers : Macron est libre de ses mouvements, alors que Valls doit tenir compte des contradictions au sein du PS, portées au point d’explosion. Ajoutons que nous ne trouverions probablement pas chez Macron l’autoritarisme qui est la marque de fabrique de Valls, ce qui ne saurait manquer d’avoir des conséquences sur la politique suivie par l’un et par l’autre.

De son côté, la candidature Hamon est celle de la survie du PS en tant que social-démocratie, un PS qui accepte le cadre de la mondialisation néolibérale, mais sans (comme l’avait fait Hollande) en admettre les principes, à commencer par la politique de l’offre. Traiter de la candidature Hamon, c’est en fait traiter du PS. Un PS que Valls voulait transformer en parti démocrate à l’américaine, une mutation rejetée par le vote de la primaire de la gauche. Un échec de Hamon au premier tour de la présidentielle ouvrirait une crise majeure au sein de ce parti, traversé de courants « irréconciliables », menaçant son existence même. Encore faut-il ajouter qu’avant d’en arriver là, le pouvoir d’attraction de « En marche » exercera ses effets, sapant les fondements du parti d’Epinay. Et ce d’autant plus que, du projet de Valls à celui de Macron, c’est de vases communicants qu’il s’agit.

Voilà donc les quelques réflexions que je peux, pour le moment, vous transmettre. D’accord pour « Sit Pol » direz-vous, mais qu’en est-il des tâches ? Bonne question. Y répondre supposerait l’écriture de volumes entiers d’une bibliothèque. Il vaut mieux s’en tenir pour l’instant à une recommandation : votez Mélenchon.

En attendant de pouvoir le faire, voici quelques mots de conclusion (provisoires, comme tout le reste). L’élection présidentielle à venir a une portée qui va bien au-delà du simple vote et de la désignation d’un Président. Des urnes sortira, outre un nom, un nouveau paysage politique. A droite, nous assistons à une violente radicalisation, clairement lisible dans le programme Fillon. Il ne s’agit pas seulement -comme nous avons pu le croire- d’un rejet du quinquennat Hollande, car seules les idées les plus extrêmes trouvent désormais preneur. Ainsi, derrière le FN officiel vient un deuxième FN, celui du courant Fillon, qui a conquis son autonomie et s’affirme comme tel. Avec lui, pour la première fois au sein de la droite, un courant qui peut prétendre à l’hégémonie lie étroitement libéralisme en matière d’économie et réaction en matière de société. Une articulation redoutable, qui annonce de violents affrontements.

A gauche, c’est l’existence même du PS d’Epinay qui est dans la balance. S’il en venait à disparaître, ce serait une forme très ancienne d’organisation de la gauche, la social-démocratie, qui disparaîtrait avec lui. Plus largement, ce sont les notions mêmes de droite et de gauche qui tendent à s’estomper dans l’esprit du public. La disparition des grands projets fait suite à la disparition des grands récits. Nous nous éloignons encore un peu plus de la politique comme ciment de la cité pour nous rapprocher encore un peu plus de la politique supermarché, où des consommateurs font leur choix entre des produits concoctés par des « experts ».

Enfin, du côté de la gauche radicale (on n’ose même plus parler de révolutionnaires) la situation n’est guère réjouissante. Nous voilà à nouveau attelés à la tâche de reconstruction, après tant d’autres entreprises du même genre. Cette fois, c’est toute la mécanique qu’il faut changer, qu’il s’agisse de l’objectif (quel est cet autre monde que nous voulons ?)  ou des moyens à mettre en œuvre pour y parvenir (à commencer par la question    incontournable de la forme partidiste). Accablant. On peut se consoler en se disant que tout, partout, sera à reconstruire et qu’on ne sera pas les seuls à nager.

Isaac Johsua. Le 10 / 03/ 2017.

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Auteur: 
Samy Johsua