Sondages sentimentaux et discussion d’une stratégie.

Comment ramener « l’incertain » à servir comme argument au profit d’une décision déjà prise ? Je ne cache pas mon agacement devant un des derniers textes de Roger Martelli au sujet des sondages (« Présidentielle, que tirer des sondages » ? Regards, 20 sept, ici sur notre site : http://www.ensemble-fdg.org/content/presidentielle-que-tirer-des-sondages).

Roger a raison sur une ou deux affirmations finales : « Rien, dans les chiffres, ne dit bien sûr comment tous ces dilemmes seront tranchés ». Ajoutons que les sondages sont autant de photographies : significatives dans une série. En ce qui concerne les élections, jusqu’environ trois mois avant leur date cette technique a assez peu de « valeur prédictive ». Cela pour une raison importante : ce qui fait un succès électoral vient des cristallisations d’opinions quand un tableau qui semble stabilisé. Notamment, pour le moment, la proportion de « non réponses » à gauche est encore plus important que les abstentions déjà affirmées.

Quand 50 % disent ne pas savoir s’ils vont voter, cela n’a pas le même sens à huit mois d’une échéance (octobre 2016) qu’éventuellement en février prochain. Et, pour cerner les « changements d’opinion », d’une fois précédente pour la suivante, il faut un tout autre instrument que le sondage (1000 personnes pour un échantillon d’opinions) ; il existe au demeurant des études d’opinion (certes à observer aussi d’un œil critique), qui se déroulent avec plus de 4000 personnes interrogées pendant plus de 40 minutes. Ces simples rappels des « techniques » de sociologie des opinions, incomplets, veulent inciter à la prudence. Bon nombre de sociologues, à juste titre, ont de plus marqué la fonction de « fabrique de l’opinion » que remplissent les sondages.

Qu’indiquent aujourd’hui les opinions émises au sujet de Jean-Luc Mélenchon ? Hormis ses qualités, qui on le sait trop depuis des semaines ne doivent pas donner lieu à discussion, il faut noter deux choses qui expliquent les « opinions » : les souvenirs de la campagne de 2012, et le fait qu’il se soit déclaré depuis début 2016 et alimente les médias. Il pourrait, dans un cadre de soutien large, attirer les voix de celles et ceux qui tirent les mêmes jugements que nous sur la politique de ce quinquennat. Mais pour l’heure il a procédé autrement.

Autrement dit : affirmer « JLM peut espérer être en tête de la gauche » veut simplement dire que certains d’entre nous, comme lui-même, espèrent ce mouvement d’opinion.

Si nous partagions tou-te-s la même appréciation positive, ce premier « argument » tiré des sondages n’aurait pas plus de valeur de prédiction étayée. L’utiliser signifierait que nous nous galvanisons pour convaincre que notre champion est le meilleur. Mais cet avis sur Jean-Luc Mélenchon, et ses prises de positions personnelles, n’est pas unanime, comme nous le savons bien ! Un sondage pour remplacer notre débat ?

Une seconde affirmation de Roger Martelli m’a frappé et retenu mon attention : « L’incertitude est le privilège de la liberté… il reste à en user à bon escient ». Belle conclusion d’un raisonnement il est vrai non conclusif malgré les développements antérieurs...

Toute l’histoire parcourue au galop par Roger comporte au moins une affirmation aventurée : « Pendant trois décennies, de 1945 à la fin des années 1970, c’est l’esprit de rupture qui a donné le ton ». Au-delà des nostalgies pour notre jeunesse, on reste ébahi de savoir que les victoires de de Gaulle et notre défaite politique en 68 sont « marquées par l’esprit de rupture », qui aurait « donné le ton » ! Pour s’en tenir aux préoccupations principales de ce texte, signalons moins deux oublis de taille pour des analyses électorales.

Sur le plan institutionnel, que Roger affectionne, il développe une affirmation à la fois vraie et fausse, confuse. Certes, la 5e République fonctionne selon une logique de simplification entre deux candidats. Toutefois, cela n’a pas empêché le vote de 1969 où le deuxième tour s’est joué entre deux candidats de droite : avec, au premier tour, le candidat du modernisme social, Gaston Defferre à 5%, Michel Rocard à 3,6%, Alain Krivine à 1,1% et Jacques Duclos, « candidat de l’Union », présenté par le PCF un an après Mai 1968, à 21,3%). Cette 5e République n’a pas non plus empêché le 21 avril 2002.

Rappeler ces situations semble réaliste dans une situation où le PS se défait.

Au-delà de la candidature élyséenne, il faut aussi se souvenir de la double nature de la Constitution : le Parlement sert de justification permanente au Président et son gouvernement. Et les élections législatives jouent à la perfection de la souplesse et du carcan du scrutin majoritaire à deux tours : « au premier tour on choisit, au second on élimine ». Il est d’un effet, spectaculaire depuis 1986, avec les séquences dites « de cohabitation » : une majorité parlementaire différente de la majorité présidentielle. Par ailleurs, au sein même des « choix de candidatures » pour les législatives, le processus signalé par Roger pèse directement : « quel est le candidat qui pourra le plus facilement l’emporter au second tour » ? Longtemps, ainsi, s’est maintenu ce qui était, durant les années soixante-dix, « un quadrige bipolaire » (PS/PCF, UDF/RPR). Depuis, les conditions du financement des partis politiques, en fonction des votes au premier tour des législatives, a laissé de quoi vivre à des forces minoritaires et stabilisé aussi le système autour des ‘poids lourds’. Il semble erroné de sauter comme négligeable cette question des législatives. Les militant.e.s politiques ont leurs continuités locales et pas seulement avec des partis nationalement ; il y a là, de plus, une part du financement des activités politiques. Ne détournons donc pas les yeux, même si nous ne sommes pas des électoralistes forcené.e.s. Quel centralisme étrange viendrait se méfier de toute construction locale ? Si la présidentielle est souvent télévisuelle, les législatives, à condition qu’elles soient préparées sur une orientation nette, peuvent être, dans un certain nombre de cas l’occasion de consolider des avancées vers un nouveau mouvement populaire et citoyen, un Front à la place de celui qui a été trop affaibli par nombre de ses protagonistes.

La question qui nous est posée est donc d’ordre stratégique : comment développer notre activité, dans une situation effective, pour traverser les mois qui viennent et ne pas en sortir défaits après juin 2017 ? On retrouve ici « l’incertitude », plus un risque que « le privilège de la liberté », malgré l’expression de Roger Martelli.

Nous avons un terrain et des mois où figurent un très grand nombre d’inconnu.e.s : le nombre d’attentats terroristes et leurs effets sur les enjeux électoraux, la bataille à droite et le choix de son candidat, la volonté de rejeter Hollande (et Valls) dans le PS et les suites que cela donnera en termes de candidatures, les effets réciproques de ces divers phénomènes dans les mois qui viennent. Bref, il nous faut des positions politiques fortes (Pour ne pas oublier trop vite les analyses de Gramsci), une « ligne », une stratégie qui permette d’avancer dans une bataille où plusieurs éléments manquent pour une analyse concrète de la situation.

Mais ce n’est pas une raison pour hésiter : nous avons déjà discuté de ce que nous devons faire ensemble. Mettons en œuvre, donc, ce qui fait accord entre nous : autour des propositions de l’Appel des Cent et des mesures mises en débat, nous affirmons notre volonté d’une unité des candidatures (présidentielle et législatives). Nous affirmons aussi nos propositions pour une appropriation collective des banques et des grands moyens de production, une réorientation écologique et sociale des productions, une démocratisation de la démocratie pour développer l’égalité des droits et la présence constante comme l’activité politique du plus grand nombre… Bref, l’actualité d’une révolution démocratique. Loin de nous enfermer dans nos propres références, notre expression autonome libère nos possibilités de présenter et discuter les repères pour un nouveau Front, un mouvement populaire et citoyen, des pieds à la tête et de la tête aux pieds pour que les forces d’une gauche alternative s’affirment en se mettant en marche.

Cela, évidemment, suppose que Ensemble ! discute avec JLM, avec le PCF et toutes les forces concernées (politiques, associatives, syndicales, citoyennes). Nous devons donc, dire et plus publiquement que depuis janvier, ce que nous voulons réaliser : une candidature unitaire pour la présidentielle et les législatives

L’heure n’est pas à abandonner le combat pour l’unité des candidatures pour une politique alternative à celle du gouvernement. Cela va même est en train de devenir une question pour de larges couches militantes qui ne veulent pas que la division passe par eux. Quels que soient les scores finaux à ces élections, écarter l’orientation de Hollande et Valls, regrouper malgré les astuces de Cambadélis toutes celles et tous ceux qui veulent une alternative, voilà semble-t-il la seule option conséquente si on ne veut pas que la dispersion de la gauche alternative, atomisée par ses concurrences, porte un tant soit peu la responsabilité des résultats.

Il reste cependant nécessaire de souligner, pour compléter la discussion présentée par Roger Martelli, une question trop souvent laissée en marge de nos discussions ; elle est décisive sur le plan électoral, et bien plus évidemment sur le plan des propositions politiques générales. La polarisation des étrangers d’origine, qui avait eu lieu dans les banlieues, n’a pas joué un petit rôle pour François Hollande et le PS. Est-il imaginable que cela se reproduise ou plutôt laisse la place à de l’abstention ? Ou à la constitution d’un nouvel espoir ? Nous en avons un indice avec les votes plus récents, aux européennes et aux régionales ; cela est aussi exprimé par le texte adopté fin août par l’association « Pas sans nous » : « Monsieur le Premier ministre (…), vous avez brisé la confiance de toute une génération vis-à-vis de son pays et des valeurs qu’ils y ont apprises d’égalité et de droits de l’Homme. Par vos propos, vous autorisez et libérez une parole et des actes racistes. (…) L’État français n’est plus un recours pour tous ceux qui vivent les injustices économiques et sociales, les discriminations, le racisme.

Nous ne serons pas complices de votre politique. (…) Aussi, nous ne participerons plus aux différentes instances de travail auxquelles nous étions associés. Nous cesserons de perdre du temps en rendez-vous avec les ministres de votre gouvernement et continuerons à concentrer notre mobilisation et notre énergie avec les habitants des quartiers populaires ».

Ce rejet de la politique du PS « réellement existant » n’est pas un simple « élément de plus dans l’incertitude ». Ce peut être le moment où nous devons revenir sur les situations créées depuis au moins la fin des années 1970 : qu’aurait-il fallu faire, depuis 1981, pour imposer une extension du droit du sol : les étrangers d’origine, qui résident ici, sont des citoyen-ne-s et nous voulons l’égalité des droits. Résister à une volonté de diviser eu nom d’une « identité » qui nie nos vies actuelles et divise pour mieux régner ! La retourner en bataille pour une avancée des droits pour l’égalité réelle, contre toutes les discriminations xénophobes et sexistes.

Cette question est centrale pour notre stratégie qui vise une unification de la classe des opprimé.e.s et des exploité.e.s, dans sa diversité : la révolution démocratique ne se fera pas sans un projet qui change la société, fasse tomber les divisions… Ne devrait-elle pas être un des axes prioritaires de notre campagne ?

N’est-elle pas omniprésente dans notre pays comme en Europe ? Sous l’angle du combat à mener contre la Marche de Le Pen vers une place au premier plan du premier tour. Comme pour répondre réellement à l’effondrement de la gauche qu’il faut se soucier de remplacer ?

Nous devons savoir prendre le temps des choix tactiques. Il n’y a pas « le privilège de la liberté » devant « l’incertitude ». Mais nous pouvons avoir la constance de campagnes politiques quand on a une perspective. Pourquoi faudrait-il donner des réponses trop tôt et perdre ? On peut se préparer et savoir choisir quand les incertitudes sont moindres. Notre stratégie nous le permet et permettra que nous réagissions, le moment venu, après avoir vraiment mené la bataille politique pour une unité de candidatures autour de claires exigences politiques.

Pierre Cours-Salies, le 25 septembre.

 

 

 

 

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