Soulèvement démocratique

Nous ne pouvons pas encore mesurer à quel point les événements de ce week-end représentent un basculement pour la société française. Il est normal que dans une telle situation beaucoup d'hésitations, d'allers et retours, traversent chacun d'entre nous à partir de positions passées qu'il va falloir sans doute dépasser.

En attendant de saisir l'ensemble, tentons au moins d'analyser le sens de ce qui vient de frapper la société française :

- L’assassinat politique de la rédaction de Charlie Hebdo, l'exécution d'un policier blessé à terre, les meurtres antisémites commis hier soir dans l'épicerie Casher, montrent à la fois le caractère et les cibles des agresseurs. C'est l'ensemble de la société de ce pays qui est agressée ; la rédaction de Charlie (crimes politiques, attaques contre la liberté de la presse, d'opinion...) l'exécution du policier d'origine maghrébine parce qu'il est considéré comme un apostat, un traître (revendiqué ainsi sur les réseaux djihadistes); l'épicerie casher et les meurtres de sang froid qui ont un caractère antisémite indiscutable. 

- C'est donc légitime qu'un soulèvement démocratique s'exprime dans le pays. C'est même extrêmement positif. Il est nécessairement à ce stade interclassiste parce qu'il touche à des valeurs communes, parce que conquises, par le peuple de ce pays. Dans notre histoire il a déjà existé des épisodes si ce n'est similaires mais au moins comparables ;  l'affaire Dreyfus, la résistance face au nazisme, la manifestation contre des attentats antisémites en 1982. C'est Clémenceau, leader bourgeois radical qui publie "J'accuse".  Lui qui quelques temps plus tard va briser les grèves de la CGT et incarner le nationalisme le plus implacable pendant la guerre 14-18. Il fallait pourtant être de ce camp et les Jules Guesde et autres qui se sont abstenus au nom d’intérêts de classe se sont lourdement trompés. 

- La manifestation de dimanche n'a de sens que si elle est populaire, qu'elle crée une dynamique (la force du nombre), pour à la fois, rejeter l'agression et les pièges qu'elle nous tend, et revendiquer de vivre ensemble. Pour l'heure, l'amalgame est combattu, le pays n'est pas submergé par une lame de fond antimusulmane. Les agressions existantes et à combattre sans relâche contre les musulmans ne disent pas nécessairement l'avenir d'un pays coupé en deux. C'est ce qui explique que la droite (malgré certaines digressions de Sarkozy) voire le FN soient extrêmement prudents sur la question. En gros la bataille démocratique est devant nous et elle doit être menée là où va le peuple. 

- Les intentions des forces institutionnelles qui appellent à une manifestation, qui auraient eu lieu de toute façon, ne sont pas neutres. Evidemment. Mais le sens de ces manifestations sera donné par ceux et celles qui y participeront. Notons au lieu de nous en chagriner que les Eglises, les forces réactionnaires, qui ont tant combattu Charlie Hebdo, manifestent désormais pour leur droit d'expression. Il est normal à ce stade (dans quelques jours la situation pourra être totalement différente) que le rassemblement l'emporte : les gens veulent manifester avec leurs collègues de travail, leurs voisins, leurs amis et leurs familles. C'est ce climat que j'ai senti hier en allant chercher ma fille confinée tout l'après midi dans son collège porte de Vincennes ; une foule nombreuse, hébétée dont la réaction finale n'est pas encore acquise mais à construire.

Pierre François Grond

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