Sur le mouvement LGBT en Chine continentale

Cette étude a été écrite pour les Cahiers de l'émancipation et la revue Contretemps par Holly Hou Lixian au double titre d'universitaire[1] et de militante lesbienne. Elle nous offre une contribution originale, dressant un tableau du développement récent du mouvement LGBT[2] en Chine continentale ainsi que des débats de fond qui l'ont marqué, en mettant l'accent sur la trajectoire spécifique du mouvement lesbien.

Le 21e siècle est témoin d’un développement rapide du mouvement LGBT en Chine continentale, le gouvernement et la société manifestant une attitude plus tolérante et la communauté LGBT devenant plus importante et diversifiée. A notre connaissance, la première communauté gay et lesbienne s’est formée à Pékin dans les années 1990. Cependant, avant le début des années 2000, l’homosexualité restait une question extrêmement sensible et les organisations étaient encore très peu développées.

Grâce à Internet et à l’émergence internationale du mouvement LGBT, les gays et lesbiennes, sur le continent, ont gagné une visibilité croissante dans les médias et le monde universitaire. Jusqu’en 2012, plus de cent organisations ont été établies au sein de la communauté[3], ainsi que de nombreux groupes en ligne ou associations abordant cette question.

Techniquement, l’homosexualité n’était pas illégale, mais elle était jugée immorale par le gouvernement ; elle restait en conséquence une question politiquement incorrecte. Les médias tendent encore à la représenter de façon stigmatisante, comme une perversion, liée au sida, les homosexuels apparaissant de mœurs dissolues.

Au sein du mouvement, derrière le terme englobant LGBT, les gays dominaient de fait. Les lesbiennes et autres minorités sexuelles se trouvaient marginalisées. Des désaccords se sont exprimés sur l'analyse de l’homosexualité ; sur la tentation de formater le mouvement en fonction des valeurs hétéronormatives et sur la législation du mariage gay.

En résumé, trois mots clés pourraient être utilisés pour résumer le mouvement LGBT en Chine continentale : tolérance ambiguë, diversification conflictuelle et divergences stratégiques.

Cet article présente ce développement très complexe du mouvement LGBT en Chine continentale. Ayant moi-même été surtout impliquée dans la communauté lesbienne, je pourrai, en tant que participante-observatrice, donner plus de détails sur cette dernière. J’analyserai notamment trois stratégies que ces militantes ont mises en œuvre en rapport avec des événements qui ont fait date.

1. Le mouvement lesbien a rétabli sa subjectivité en tant que queer lala[4] (ku’er lala), déclarant son indépendance vis-à-vis de la communauté gay à l’occasion du « Débat de la Jolie Combattante » (« Pretty Fighter Debate »)[5].

2. Il a négocié et débattu avec le mouvement féministe lors de l’émergence des féministes lala.

3. Il a établi des connexions internationales, cofondant une organisation sino-transnationale qui fait autorité – l’Alliance chinoise lala (Chinese Alliance Lala, CLA) – avec les vétérantes lesbiennes chinoises de Hongkong, de Taïwan et d’Amérique du Nord.

Homosexualité – Du tabou à la « tolérance »

Dans la Chine ancienne, il y a une longue histoire de tolérance envers l’homosexualité. De fait, l’amour entre personnes du même sexe était assez commun et acceptable entre mâles, particulièrement au sein de la famille royale et des cercles intellectuels, à la condition que les hommes aient perpétué les liens de sang familiaux, se soient mariés et aient eu leurs propres enfants. Ce n’est qu’à l’époque du Mouvement du 4 Mai [1919] que le concept d’homosexualité comme inversion et perversion sexuelles a été introduit en Chine. Après la fondation de la République populaire en 1949, l’homosexualité est devenue un tabou et a rarement été discutée.

Durant les années 1980, les études de sexualité et de psychologie mentionnaient l’homosexualité comme une anormalité. Avant 1997, bien qu’aucune loi n’ait été adoptée contre leurs comportements, les homosexuels étaient sous surveillance et pouvaient être arrêtés pour vandalisme (hooliganisme). En 1997, ce crime de vandalisme a été abrogé et cela a été considéré comme un point d’inflexion majeur dans la décriminalisation de l’homosexualité. Cependant, des experts et militants gays notent que cette décriminalisation n’était que l'effet secondaire d’une réforme du système légal et n’exprimait pas une tolérance nouvelle à l’égard de l’homosexualité : la définition du vandalisme était en effet trop vague. L’homosexualité a continué à être considérée comme une perversion et une corruption venant du capitalisme occidental.

Dans le monde médical (psychologie), l’homosexualité a été retirée de la liste des perversions en 2001. En 2004, le gouvernement et le Centre pour le Contrôle et la Prévention des Maladies (CDC[6]) a publié un premier livre blanc sur les homosexuels, s’attachant surtout à dénombrer les gays affectés par le sida, suivi quelque jours plus tard par la première discussion publique à ce sujet dans un programme de CCTV appelé Faire face à l’homosexualité plutôt que l’ignorer[7]. Si l’homosexualité n’était plus perçue comme une perversion venue de l’Ouest, elle continuait à être présentée dans les médias de façon stéréotypée, en lien avec le sida et la promiscuité sexuelle. Ces dernières années, il y a eu un nombre croissant de rapports et de débats publics sur l’homosexualité, certains neutres, voire manifestant de la sympathie, comme une discussion sur le mariage sur Ifeng TV en 2012[8].

Depuis 2005, le nombre de cours et de travaux de recherche sur les questions LGBT augmente dans bon nombre d’universités, comme Fudan[9] et Sun Yat-sen[10]. Trois des plus précoces et influentes chercheuses et expertes ayant contribué à ces développements sont Li Yinhe, Zhang Beichuan et Fang Gang. Li Yinhe est une sociologue du sexe et de la sexualité très connue. Elle défend une proposition parlementaire sur le mariage gay avec persévérance depuis l’an 2000, aidant ainsi à accroître la visibilité du mouvement LGBT vis-à-vis du gouvernement et du grand public.

Si l’homosexualité n’est plus un tabou, elle reste une question sensible dans bien des aspects de la vie, notamment dans les médias de masse, sur les lieux de travail ou au sein de la famille. Elle est encore considérée comme immorale. Par conséquent, la plupart du temps, sa représentation est soumise à la censure dans la presse officielle, les films et les programmes TV[11]. Les organisations LGBT n’ont pas le droit de se faire légalement enregistrer en Chine continentale : la majorité d’entre elles sont ainsi illégales, clandestines. Le coming out vis-à-vis des parents reste la principale difficulté pour bon nombre de personnes. Bien que la société soit devenue plus tolérante, la plupart des homosexuels doivent encore, en dehors de la communauté LGBT, garder leur orientation sexuelle secrète au travail et en famille. En conclusion, ladite tolérance de la part du gouvernement et du public semble superficielle et ambiguë.

Le développement du mouvement LGBT

Le mouvement LGTB est passé de petits rassemblements à Pékin dans les années 1990 à un nombre important de groupes dans tout le pays ; d’activités communautaires d’ampleur réduite à de grands événements publics. Les communautés se sont développées de façon inégale en Chine continentale, mais en général rapidement dans les grands centres urbains. Celles de Pékin, Shanghai, Guangzhou ont joué le rôle le plus important ; celle de Pékin en particulier semblant devenir le centre du mouvement en Chine continentale : elle comprend les organisations les plus connues et a les connexions les plus étroites avec différentes fondations internationales.

La communauté gay et lesbienne a commencé par de petites rencontres privées dans des maisons d’étrangers, puis dans certains bars au début des années 1990, permettant à des activistes de prendre contact. En 1997 et 1998, quelques activistes ont participé à la Conférence chinoise Tongzhi[12], de Hongkong, où ils se sont identifiés au nouveau terme de Tongzhi, l’utilisant pour les homosexuels chinois. Ils se sont liés à des activistes de Hongkong, de Taïwan, de Singapour, de Malaisie et d’Amérique du Nord. Après 1998, le développement d’Internet en Chine a aussi joué son rôle dans le développement rapide des communautés LGBT. Bien qu’Internet soit censuré en Chine, il est devenu le medium le plus commode pour maintenir le contact entre divers groupes locaux et des activistes plus expérimentés dans d’autres pays. Ces dernières années, les organisations gay et lesbiennes en Chine continentale ont aussi adopté le terme inclusif de LGBT à la place de celui de Tongzhi, de façon a être en phase avec le mouvement international.

Quelques grandes organisations LGBT ont émergé – celles qui font le plus autorité se trouvant dans la capitale, comme le Centre LGBT de Pékin[13]. Il est constitué de quatre mouvements : Aizhixing AIDS Organization – s’occupant avant tout de la prévention du sida[14] ; Tongyu Lala Organization – l’organisation lesbienne la plus reconnue en Chine[15] ; le Centre culturel et d’Éducation Aiba – l’une des principales organisations gay[16], et Les+ (la première revue lesbienne à être publiée)[17]. De plus, l’Institut d’Éducation à la Santé de genre de Pékin[18] est d’une grande importance pour promouvoir une éducation universelle sur les questions LGBT et coopère étroitement avec diverses organisations LGBT[19].

Depuis 2009, les activistes LGBT en Chine continentale ont organisé des initiatives de rue contre l’homophobie et la discrimination des minorités sexuelles durant la journée mondiale contre l'homophobie et la transphobie (Idaho). Ces toutes dernières années, elles ont célébré en juin le mois de la Gay Pride occidentale. C’est à Pékin, Shanghai et Guangzhou que ces festivals ont réuni le plus de monde.

Depuis 2001, le Festival du Film Tongzhi (nommé plus tard Festival du film Queer) a été organisé par des activistes queer à Pékin. L’autre grand événement tenu à Pékin est la conférence nationale LGBT, organisée depuis 2012 : quasiment tous les dirigeants locaux s’y retrouvent. Importante aussi, la Cérémonie du Prix arc-en-ciel des médias[20] a été tenue à Guangzhou en 2012-2013 : elle vise à établir de bonnes relations avec les médias en remettant un prix à la presse et aux programmes de télévision qui ont présenté de façon positive cette question.

Le sida et la complicité entre la communauté gay et le gouvernement

Ce tour d’horizon effectué, je voudrais souligner que le développement de la communauté LGBT reste inégal. La communauté gay s’est très rapidement renforcée avec l’aide des financements pour la prévention du sida fournis par le gouvernement et des fondations internationales, ce qui n’a pas été le cas pour les autres minorités sexuelles.

Sur le plan politique, la façon dont la lutte contre le sida a été menée a eu des implications ambivalentes. D’un côté, du fait du taux élevé d’infection parmi les gays, le gouvernement a dû cesser de les ignorer. De l’autre, vu l’importance des financements reçus pour faire face à la maladie, nombre d’organisations gays ont tissé des liens de complicité avec le gouvernement qui supervise ce programme, l’informant notamment des personnes porteuses du virus et s’assurant que ces dernières sont contrôlées par les services médicaux.

Face à la stigmatisation des gays identifiés au sida et à la promiscuité, il y a eu une tendance à établir une image « brillante » du gay, au style de vie positif, type « classe moyenne », monogame. Un tel remodelage de la communauté LGBT en fonction des valeurs dominantes hétéronormatives a été mise en question par quelques activistes gays et lesbiennes.

Le développement du mouvement lesbien en Chine continentale

Pour sa part, la communauté lesbienne a des ressources limitées et reste fort invisible aux yeux du gouvernement et du public. Confrontée à une situation différente, elle a adopté une trajectoire de développement distinct de celle du mouvement gay et a formulé ses propres propositions. De plus, dans les années 1990, le mouvement lesbien était subordonné au mouvement gay. Les militantes lesbiennes ont alors œuvré pour assurer son indépendance.

La Quatrième Conférence de l’ONU sur les femmes et son forum d’ONG en 1995 a permis d’introduire le concept d’« ONG » auprès des organisations LGBT en Chine continentale ; tout particulièrement dans le mouvement lesbien. Ce fut seulement à cette occasion que les activistes lesbiennes ont établi des connexions avec leurs consœurs étrangères, apprenant à connaître leurs homologues de l’Ouest. Ce fut aussi à cette occasion que beaucoup de féministes en Chine, principalement les féministes d’État[21], ont appris l’existence de lesbiennes locales. La conférence a initié une coopération avec les féministes d’État qui a, finalement, échoué – l’homosexualité restant alors un tabou.

De la fin des années 1990 au début des années 2000, le développement du mouvement lesbien a connu des hauts et des bas. Cependant, avec Internet, il y a eu une intensification des connexions entre activistes de différentes parties de Chine et outre-mer ; les liens entre organisations lesbiennes ont commencé à se renforcer. A cette époque, le mot Lala a commencé à être utilisé et est devenu progressivement le terme d’auto-identification le plus populaire, au lieu de Nu Tongzhi (Tongzhi femme) ou lesbienne. Les militantes ont adopté cette nouvelle autoréférence comme un élément d’indigénisation du mouvement lesbien de Chine continentale.

En 2005, deux importantes organisations lesbiennes ont été créées à Pékin – Tongyu et le Salon lala de Pékin[22]. Tongyu, fondée par la vétérante lesbienne Xian – est le plus renommé des mouvements lesbiens en Chine continentale. Il a notamment préparé le premier spectacle artistique public sur le mariage gay en 2009, attirant l’attention des grands médias. Elle a, ces dernières années, étendu sa fonction pour offrir aux nouvelles organisations lesbiennes tous types de soutiens. Le Salon lala de Pékin, avec l’aide de Xian, vise à développer des activités culturelles.

L’Alliance lala chinoise (CLA), créée en 2007 par des activistes lesbiennes, bisexuelles et transgenres de Chine continentale, de Taïwan, de Hongkong et d’Amérique du Nord, facilite les échanges transnationaux d’expériences entre les mouvements de ces quatre zones. Il s’agit en particulier de soutenir le développement du mouvement sur le continent. La CLA a initié la plus importante activité nationale annuelle lesbienne – les Camps Lala où se rendent les militantes lesbiennes de différentes parties du pays, et où les activistes les plus en vue de Hongkong, Taïwan et d’Amérique du Nord sont invitées à présenter leurs expériences et leurs stratégies.

En 2009, Les+ a été lancée avec succès au sein de la communauté, avec l’aide de Tongyu. D’autres organisations lesbiennes reconnues ont joué un rôle important comme Nv’ai à Shanghai[23], l’Association Lala Relax à Xi’an[24], et Sinner B à Guangzhou[25], formée en 2012 par des féministes lala[26]. Sinner B exprime une nouvelle subjectivité pour les mouvements lesbiens et féministes ; elle a provoqué quelques débats intenses entre activistes lesbiennes et féministes sur la possibilité de coopération entre leurs mouvements. Cependant, auparavant, un autre type de subjectivité lesbienne avait été constitué à l’occasion du « Débat de la Jolie Combattante » dans la communauté LGBT – les queer lala. Cette subjectivité est fondée sur l’appropriation de la théorie queer et marque la prise d’indépendance du mouvement lala par rapport au mouvement gay en Chine continentale.

Queer Lala – le Débat de la Jolie Combattante

Le 11 décembre 2011, un compte appelé « Jolie combattante » a été enregistré sur Weibo et a affiché cette proclamation : « Nous sommes lalas. Nous sommes queer. Nous voulons prendre la parole »[27]. Dans ce texte, le « nous » – “ku’er Lala” – inclut toutes les minorités sexuelles – lesbiennes, bisexuelles et trans – qui se sont retrouvées marginalisées par rapport au mouvement gay. Ce débat a commencé après la publication de trois articles par l’organisation Aiba : ces articles fondaient la stratégie et la base scientifique du mouvement sur un argument essentialiste-biologique selon lequel l’homosexualité serait innée ; ils jugeaient que, dans le contexte chinois, la théorie queer portait préjudice au mouvement LGBT.

Confronté à l’argument biologiste-essentialiste et au discours universalisé de la communauté LGBT, Jolie combattante a répondu par une position anti-essentialiste, tirant argument de la théorie queer sur la pluralité et la fluidité des désirs sexuels. Cela a provoqué une série de réactions en chaîne dans l’ensemble de la communauté, finissant par se focaliser sur la question d’une éventuelle domination de genre au sein du mouvement LGBT de Chine continentale, en premier lieu celle d’un mouvement gay surreprésenté par rapport aux lesbiennes et autres minorités. Le 26 décembre 2011, la CLA a officiellement soutenue Jolie combattante, en publiant une déclaration sur le site de Tongyu[28] et en soulignant l’importance de l’indépendance du mouvement lesbien. Elle a appelé les lala à se débarrasser des positions passives, en tant que femmes ; à parler pour elles-mêmes plutôt que d’être une filiale du mouvement gay. Etant, avec Tongyu, l’une des deux organisations lesbiennes ayant le plus d’autorité, sa prise de position a de fait constitué la déclaration officielle d’indépendance du mouvement des lesbiennes queer lala.

Baptisé « Débat de la Jolie Combattante », cet échange a été considéré comme un événement majeur au sein du mouvement LGBT ; il soulevait des questions importantes : les « causes » de l’homosexualité (argument essentialiste ou queer), le manque de conscience de genre dans le mouvement LGBT du continent. De même, dans le mouvement lesbien, ce débat n’a pas seulement débouché sur son indépendance vis-à-vis du mouvement gay. Il a aussi construit une nouvelle subjectivité queer lala, avec une politique queer inclusive, à même d’incorporer les autres minorités sexuelles au sein du mouvement.

Féministes Lala – Nouvelles interactions entre activistes lala et féministes

Depuis 2011, un nouveau chapitre du mouvement féministe en Chine continentale s’est ouvert avec l’émergence de jeunes activistes. Leurs performances artistiques et leurs activités de rue ont attiré l’attention tant des médias de masse que du public. La plupart de ces jeunes militantes féministes sont aussi des lesbiennes, comme pour Sinner B – le premier groupe militant féministe au Guangzhou[29].

Les membres de Sinner B, ont inventé le terme « féministes lala » pour se référer à leur double identité militante, lala et féministe. L’émergence des féministes lala a suscité des débats passionnés entre activistes féministes et lesbiennes sur la coopération entres mouvements lesbien et féministe. Certaines militantes lesbiennes ont mis en doute la nécessité d’une telle coopération, craignant la disparition de la subjectivité lesbienne si elles devaient cacher leur identité de minorité sexuelle pendant leurs activités féministes, et se comporter comme si « l’identité » lesbienne devait rester politiquement incorrecte.

En dépit de ces débats, une interaction nouvelle entre militantes lesbiennes et féministes a été initiée, malgré l’échec du précédent dialogue avec les féministes étatiques. Cette interaction dessine une direction nouvelle pour le mouvement lesbien : au lieu de constituer des coalitions au sein de la communauté LGBT, il permet maintenant des coalitions avec le mouvement féministe hors de la communauté LGBT. Cela indique aussi le renforcement de la conscience de genre au sein du mouvement lesbien, ce qui renvoie à l’une des principales divergences lors du Débat de la jolie combattante. Quelles que soient les critiques que l’on peut porter à l’encontre des féministes lala, cela montre la possibilité de nouvelles stratégies du mouvement lesbien, au-delà du cadre de la politique d’identité et en établissant des coalitions ouvertes.

La CLA et les activités lesbiennes transnationales

La CLA n’a pas seulement introduit les expériences militantes lesbiennes de quatre régions, mais aussi une stratégie plus inclusive pour le mouvement lesbien : selon sa définition la plus à jour, le mot « lala » désigne dorénavant lesbiennes, bisexuelles, transgenres et intersexes. De plus, les Camps lala annuels ne sont pas seulement un espace pour les militantes lesbiennes les plus expérimentées de Hongkong, Taïwan et d’Amérique du Nord, mais aussi un espace pour les organisations lesbiennes de base du continent. Ainsi, des concepts populaires dans les études Tongzhi à Taïwan ont été introduits auprès des activistes de Chine continentale : par exemple celui de la « Diversity in making families », (la diversité de la composition des familles)[30] ; ou la proposition de « détruire le continuum mariage-famille »[31]. Ces nouvelles idées montrent une adoption plus prononcée de la politique queer.

Ainsi, les militantes lesbiennes du continent ont affiché par rapport à la communauté gay des opinions divergentes concernant la législation du mariage gay. Durant les deux dernières années, avec l’impact des discussions passionnées à propos du mariage gay sur le plan international, ce débat est devenu populaire au sein de la communauté LGBT de Chine continentale. Alors que les militants gays ont vigoureusement soutenu la législation du mariage gay, les militantes lesbiennes ont maintenu leur questionnement queer du mariage en tant qu’institution idéologique étatique qui consolide l’hétéronormativité, le patriarcat et le contrôle par l’État de la population (puisque de nombreux privilèges sont rattachés au mariage, comme la déduction de taxes et les droits d’héritage). Les activistes lesbiennes ont préféré déconstruire le mariage lui-même et séparer les droits attachés au mariage plutôt que de soutenir simplement la législation du mariage gay.

En un mot, le mouvement lesbien en Chine continentale a adopté des stratégies diversifiées pour se développer de façon indépendante du mouvement gay, avec l’établissement de nouvelles subjectivités queer lala et féministe lala. Ce mouvement va maintenant au-delà du cadre de la politique d’identité ; il s’oriente vers une coalition ouverte avec le mouvement féministe et, par-delà les frontières, avec la tenue d’activités transnationales. En référence à la politique queer, le mouvement lesbien a aussi, on l’a vu, formulé ses propres divergences par rapport au mouvement gay sur un nombre significatif de questions.

Réflexions sur le mouvement LGBT

L’image du mouvement LGBT en Chine continentale est donc complexe, comprenant de multiples niveaux. Il n’y a cependant aucun doute qu’il a fait beaucoup de progrès qui ont stupéfié les activistes de Hongkong et de Taïwan dont certains, vivant à Hongkong, ont activement participé au mouvement LGBT sur le continent : par exemple, Joanne, transgenre renommée, et Ken, gay porteur du virus HIV. Cependant, dans son ensemble, le mouvement reste très urbain et orienté vers les classes moyennes. Il ignore les divisions de classe au sein de la communauté LGBT et ne prête pas attention aux queer pauvres et aux queer des zones rurales. De plus, de nombreuses militantes queer lesbiennes sont jugées trop élitistes et leurs discours trop éloignés des préoccupations principales des lesbiennes sur le terrain, comme trouver une partenaire et faire leur coming out dans la famille.

Par ailleurs, il y a un capitalisme queer émergent à Shanghai, où la communauté LGBT coopère de façon croissante avec de grandes entreprises et où les activités queer sont de plus en plus intégrées à l’économie de marché. Il n’y a eu cependant que très peu de discussions sur une telle coopération entre le mouvement LGBT et le capitalisme en Chine continentale et sur le fait de savoir en quoi elle est capable ou non d’aider le mouvement.

Conclusions

Mon article vise à donner un aperçu du mouvement LGBT en Chine continentale. Ce n'est qu'un travail préliminaire et il n'est peut-être pas exhaustif. Il montre cependant que le développement du mouvement pose des questions d'orientation et a suscité des divergences entre les communautés gay et lesbienne de Chine continentale.

Dans le monde postmoderne où différents mouvements sociaux tendent à adopter un cadre de pensée « différence-sensible » (« difference-sensitive Framework ») et à apprécier la subjectivité décentrée (« decentered subjectivity »), je pense que de tels conflits au sein du mouvement LGBT en Chine continentale sont inévitables et qu'ils indiquent aujourd'hui la tendance à la diversification dans la communauté. Je crois que tout mouvement social tend à occulter ses différences internes ; mais ce qui compte est comment donner sens à de telles différences pour aller au-delà de la politique d'identité.

Je crois que le mouvement LGBT en Chine continentale va de l'avant, dans cette direction ; du moins, tel est le cas pour le mouvement lesbien.

Holly Hou Lixian. Traduction de l’original anglais par Pierre Rousset. Merci à Oliver Neuveux pour son aide. La version originale est plus longue et a dû être raccourcie pour des raisons de place. Publié dans le numéro 23 de Contretemps.

 


[1]          Ph.D, Département des études religieuses et culturelles, Chinese University (Hongkong).

[2]          LGBT : Lesbienne, gay, bi et trans.

[3]          Pour plus d’informations : http://www.zhihu.com/question/20578932 (consulté le 2 mai 2014).

[4]          « Queer » désigne la remise en question des catégories d’identité sexuelle : identités de genre (homme et femme) et d’orientation sexuelle (hétérosexuel.le et homosexuel.le). Le mouvement queer s’oppose à la normalisation de l’homosexualité et met l'accent sur ce qui est subversif, réfractaire à la norme hétérosexuelle ou aux normes de genre. Il insiste sur la fluidité, la non-fixité des identités (note du traducteur). « Lala » est le terme le plus populaire utilisée en Chine continentale par les lesbiennes pour se référer à elles-mêmes, plutôt que « lesbienne » ou « homosexuelle femme ». On pense qu’il trouve son origine dans le roman de l’écrivaine lesbienne taïwanaise Qiu Miaojin – Crocodile Tears, où les protagonistes lesbiennes sont appelées « Lazi ».

[5]          Le nom chinois de cet événement majeur au sein de la communauté LGBT est “Meishaonv Lunzhan”.

[6]          Chinese Center for Disease Control and Prevention.

[7]          Tongxinglian: Huibi buru Zhengshi. Le programme de la CCTV peut être visionné sur : http://v.youku.com/v_show/id_XNDA1NDA4MTI=.html (accédé le 1er juillet 2014).

[8]          Pour plus de détails, voir http://v.ifeng.com/quanminxiangduilun/tonghun/ (accédé le 1er juillet 2014).

[9]          En 2005, l'université Fudan à Shanghai est la première à avoir ouvert un enseignement sur l’homosexualité en Chine continentale.

[10]         Happy Together (Raibow Association) – la première association LGBT étudiante enregistrée en Chine continentale – a été créée en 2006 à l’université Sun Yat-sen avec l’aide de la professeure Ai Xiaoming, bien connue pour son combat contre l’injustice sociale, mais a été fermée un an plus tard. Cependant, le Forum Education Genre à l’université Sun Yat-sen par la professeure Ai reste toujours une institution importante pour le mouvement genre/sexualité dans le Guangzhou. L’enseignement diversifié sur ces questions offert par la professeure Song Sufeng, du même département, a aussi accueilli nombre d'activistes LGBT.

[11]         La plupart des représentations des homosexuelles sont encore liées au sida ou aux émissions de variétés (voyeurisme).

[12]         Chinese Tongzhi Conference.

[13]         Beijing LGBT Center, Beijing Tongzhi Zhongxin. Voir http://bjlgbtcenter.org/ (consulté le 29 juillet 2014).

[14]         Voir http://aidslaw2010.blogspot.hk (consulté le 29 juillet 2014).

[15]         Voir http://www.tongyulala.org/ (consulté le 29 juillet 2014).

[16]         Voir http://www.aibai.com/ (consulté le 29 juillet 2014).

[17]         Voir http://blog.sina.com.cn/lesplus (consulté le 29 juillet 2014).

[18]         Beijing Gender Health Education Institute

[19]         Voir http://www.bghei.org (consulté le 29 juillet 2014).

[20]         Rainbow Media Awards Ceremony.

[21]         Le terme de « féministe d’Etat » (state feminists) renvoie aux féministes se trouvant dans des organisations structurées (en tout ou partie) par l’Etat. Influencée par le marxisme, l’égalité de genre est devenue la politique nationale depuis l’établissement de la République populaire. En conséquence, la Fédération panchinoise des Femmes (ACFW) a été créée pour faciliter la mise en œuvre de cette politique et un nombre important d’organisations locales de femmes et de centre de recherches affiliées à l’ACFW ont été formés. Cette Fédération est considérée comme une structure semi-étatique car, bien qu’elle affirme être une ONG.

[22]         Beijing Lala Salon.

[23]         http://blog.sina.com.cn/u/1823786275 (consulté le 29 juillet 2014).

[24]         http://www.weibo.com/u/2720529531?from=profile&wvr=5&loc=infdomain (consulté le 29 juillet 2014).

[25]         http://www.weibo.com/u/2720529531?from=profile&wvr=5&loc=infdomain (consulté le 29 juillet 2014).

[26]         Le mot « féministe » - dans « féministes lala » et quand sont évoquées les nouvelles possibilités de coopération entre militantes féministes et lesbiennes - se réfère aux féministes de terrain qui sont du “Minjian” (le grand public) ou des ONG et ne sont donc pas intégrées à la structure d’Etat. La plupart des organisations de jeunes militantes féministes n’existent qu’en ligne et ne sont pas légalement enregistrées. Ces militantes n’ont que des ressources limitées et ne sont absolument pas en position de coopérer avec le gouvernement.

[27]         Pour plus d’informations, voir : http://weibo.com/p/1005052536529315/weibo?is_search=0&visible=0&is_tag=0... (consulté le 2 mai 2014).

[28]         Pour plus d’informations voir : http://www.tongyulala.org/newsview.php?id=1212 (consulté le 2 mai 2014).

[29]         Pour d’autres rapports à ce sujet, voir http://weibo.com/u/2720529531 (consulté le 2 mai 2014).

[30]         “Diversity in Making Family (Duoyuan Chengjia)”. Pour plus d’informations, voir : http://tapcpr.wordpress.com/%E8%8D%89%E6%A1%88%E5%85%A8%E6%96%87/ (consulté le 2 mai 2014).

[31]         « Destroying the Marriage-Family Continuum » (Hui Hun Fei Jia).

 

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