Sur les formes d'organisation de Ensemble

Il peut sembler frivole, après le résultat des élections européennes, de se replonger dans un débat strictement interne. Mais il faut bien avancer dans la construction d’Ensemble, et c’est même sans doute, à notre niveau, l’une des tâches essentielles qui soit à notre portée.

Je crois qu’il faut éviter tout malentendu dans ce débat : la question posée n’est pas, à l’évidence, de savoir si nous devons ou non nous organiser… cette question est déjà réglée par le fait d’être « ensemble ». Par contre, ce que signifie une organisation luttant pour l’émancipation aujourd’hui reste une question largement obscure, et on peut dire sans risque de se tromper que moins nous y réfléchirons, plus nous aurons de chances de nous tromper. Il en va des questions d’organisation comme de toutes les questions sociales : à défaut d’une réflexion approfondie, on est sûrs d’emboiter le pas de l’idéologie dominante. Celle-ci est celle que nous a légué le 20e siècle, avec ses grandeurs mais aussi avec ses incontestables échecs. La question de savoir si la « forme-parti » était ou non adaptée aux combats du 20e siècle est une question complexe sur laquelle je ne me prononcerai pas ici. Mais il me semble que nous devons nous résigner à dire, des plus nettement, qu’elle n’est pas adaptée aux combats émancipateurs d’aujourd’hui. Pour être clair, je précise que ce que j’entends par « forme-parti » ne concerne pas d’abord la « forme des partis », la question du caractère plus ou moins hiérarchisé, plus ou moins verticaliste, plus ou moins pyramidal de l’organisation à construire. Il s’agit plutôt du type d’insertion de l’organisation dans la société, spécialement de sa relative extériorité à la société, de sa prétention à monopoliser l’action politique. Mais pour celles et ceux qui s’intéressent à l’aspect théorique de la question, je ne peux ici, quitte à sembler botter en touche, que renvoyer aux pages que je lui ai consacrées dans mon livre « Politique Hors-Champ » (Kimé, 2012. On peut aussi consulter sous ce lien une intervention que j’en avais tirée pour un colloque, et que Cerises a publié : http://www.cerisesenligne.fr/article/?id=4495 ; je recycle plus bas certains de ses développements)

On ne peut me semble-t-il discuter des formes de construction d’Ensemble sans en passer par ce qu’est notre projet politique. Et si nous ne sommes pas d’accord sur ce projet politique, tout le reste est littérature. Mais je crois que nous sommes dans le fond d’accord, même si certaines et certains mettront plutôt l’accent sur tel ou tel aspect de ce projet. En vérité, je crois que le point d’accord le plus important qui existe dans Ensemble est la volonté partagée de contribuer aux succès de la « gauche radicale », quel que soit le nom qu’on lui donne. De contribuer à disputer au parti socialiste l’hégémonie qu’il exerce sur « la gauche », de construire une nouvelle hégémonie, radicalement anticapitaliste, radicalement émancipatrice. Or, l’une des questions les plus délicates pour la réalisation de ce projet est précisément celle de l’organisation. Et c’est en outre une des seules, sinon la seule, sur laquelle des divergences réelles semblent exister entre nous. Et ce sont ces divergences qu’il nous appartient de surmonter avant l’échéance du « congrès constitutif » de novembre prochain.

Deux questions me semblent centrales dans ce débat. Celle des rapports entre les collectifs locaux ou de travail et l’organisation nationale ; celle des rapports entre les personnes qui entendent contribuer à notre activité et l’organisation elle-même. La première, de grande importance pratique, est « presque » une question technique, même si elle engage la conception générale que l’on se fait de la politique. La seconde, au contraire, est centrée sur cette conception générale, et pose à certains égards la question anthropologique même sur laquelle repose, ou doit reposer, toute réflexion sur la politique aujourd’hui.

Je commencerai donc pas celle qui semble la plus simple de ces deux questions difficiles. Et pour aller droit au but, je dirai que nous devons affirmer la centralité des collectifs dans l’organisation. Ensemble ne peut exister qu’à travers les collectifs (collectifs locaux ou groupes de travail thématique) qui seuls peuvent irriguer certains secteurs du tissu social. C’est dans ces collectifs que s’effectue le travail militant susceptible de nous mettre en rapport avec celles et ceux que nous voulons mobiliser. Le travail des organismes d’animation ne peut et ne doit être qu’un travail de mutualisation, pour reprendre la formule de Pierre Zarka. Un tel travail de mutualisation est un travail énorme et complexe. L’équipe d’animation nationale (et ce qui est vrai de l’EAN l’est plus encore des porte-parole) doit être à l’écoute des collectifs, ce qui suppose entre autres la participation effective de ses membres aux discussions collectives, qu’il s’agisse de celles de leur propre collectif ou groupe de travail ou de celles de la coordination nationale, qui constitue l’organisme de mutualisation par excellence des réflexions de l’organisation. Mais la principale difficulté est pour l’EAN de ne pas se comporter en équipe de « direction » du mouvement. Car la frontière est étroite entre les fonctions d’animation et des fonctions de direction. Il y a toujours, en permanence, des choix à effectuer, des décisions à prendre qui d’une manière ou d’une autre engagent le mouvement, quand bien même les collectifs demeurent a priori libres de mettre en œuvre ou non les décisions prises. Lorsqu’il s’agit de déclarations de principe (par exemple sur telle ou telle question de politique internationale) les collectifs sont mis en toute hypothèse devant le fait accompli. Or, il n’est pas évitable (et pas souhaitable d’éviter) que l’EAN prenne des positions sur des questions et dans des calendriers parfois incompatibles avec la consultation préalable des collectifs. Dans une telle hypothèse, la consultation systématique des collectifs serait simplement une source de paralysie du mouvement pris dans son ensemble. La seule solution relève de l’appréciation pragmatique : de l’aptitude des membres de l’EAN à prendre le pouls du mouvement. Cela n’est possible que si, d’une façon générale, les discussions dans le mouvement existent, et si les éléments de ces discussions sont rendus disponibles à l’EAN. Cela suppose par exemple que les collectifs rendent régulièrement publiques leurs réflexions et prises de position. Mais d’une façon générale, l’aptitude de l’EAN à prendre des positions est pour une part importante limitée aux questions sur lesquelles peut se construire un consensus dans l’organisation, le consensus n’étant pas nécessairement l’unanimité, mais la situation dans laquelle celles et ceux qui tiennent des positions divergentes peuvent accepter qu’une position qu’ils et elles ne partagent pas soit prise, sans que cela remette en cause les fondements mêmes de leur engagement. On sait que sur certains sujets, un tel consensus peut se révéler impossible ou très difficile, faute de débats suffisamment larges, publics et ouverts dans l’organisation. Dans ces situations, l’EAN doit avoir la sagesse de ne pas prendre de position, quels que soient les éventuels désagréments d’une telle abstention. Il n’est pas certain que cette sagesse ait toujours été au rendez-vous jusqu’à présent. En fait, nous avons besoin d’une structure nationale « modeste », qui n’éprouve pas le besoin d’intervenir à tout moment sur toute chose, dès lors qu’il s’agit de choses qui n’ont pas été discutées dans l’organisation ou ne découlent pas naturellement de ce qui y a été discuté, et en particulier sur les questions dont on sait qu’elles n’y font pas consensus.

Je dirais en termes généraux que les questions politiques ne peuvent avoir de solutions que politiques, et que si elles sont utiles, les réflexions de caractère « juridique » (sur les procédures concrètes à mettre en œuvre, etc.) ne sont jamais la panacée. Ce n’est pas seulement les « bonnes mesures organisationnelles » qui permettent de garantir l’existence d’un débat démocratique, c’est aussi la volonté partagée que ce débat ait lieu et que les prises de décision en soient le résultat.

L’une des conditions d’une bonne activité de l’EAN est sans doute qu’elle soit effectivement l’émanation des collectifs : autrement dit, qu’elle soit désignée par le collectif national, qui est précisément la coordination des collectifs. Dire que les collectifs sont au centre de l’organisation suppose qu’un rôle décisif soit donné à leur coordination, c’est-à-dire au collectif national (qui pourrait d’ailleurs utilement être rebaptisé en « coordination nationale, pour faire ressortir cet aspect). Si Ensemble est une organisation où se retrouvent plusieurs « sensibilités » politiques, avec des militant-e-s issu-e-s de « parcours » divers, elle ne doit pas pour autant rester un cartel de tels courants, ce qu’elle est d’ores et déjà peu au niveau local, mais qu’elle est plus au niveau national, ne serait-ce que par le mode de désignation de l’EAN provisoire et du collectif des porte-paroles. Il n’y aura pas de construction d’Ensemble avec le maintien de ses « composantes », et je pense là en particulier à la FASE et à la GA, mais le propos concerne également les Alternatifs. Bien sûr, il n’appartient pas à Ensemble de décréter la disparition de ses composantes, et ce sont les militant-e-s de ces composantes qui doivent faire les choix qui leur appartiennent. Il me semble néanmoins nécessaire d’affirmer que sans le dépassement de ces composantes, nous mettrons un frein à la création d’un mouvement nouveau. Cela ne signifie pas que ce mouvement nouveau aurait vocation à gommer toute nuance en son sein. Mais il me semble qu’il y a des bases solides pour la création d’une culture commune. Par ailleurs, rien ne permet d’affirmer que les différentes « origines militantes » des unes ou des autres soit toujours ce qui détermine aujourd’hui les nuances ou les divergences dans l’analyse de la situation ou dans les choix d’orientation. Si Ensemble doit « fédérer » quelque chose, ce n’est pas ses composantes : c’est ses collectifs.

Par ailleurs, dire que l’EAN doit éviter autant que faire se peut de se comporter en « direction » ne doit pas l’empêcher, bien au contraire, d’impulser la réflexion collective. Mutualiser l’expérience et la réflexion des collectifs d’Ensemble n’est pas une opération neutre ou passive. Et on ne peut prétendre « disputer l’hégémonie au social-libéralisme » sans s’efforcer, non pas de « parler d’une seule voix », mais de nous constituer une véritable culture commune, susceptible d’irriguer le corps social. Il faut que la balance soit tenue entre la diversité d’Ensemble et la nécessité qu’elle devienne un outil identifiable.

J’en viens à la seconde question, celle des rapports entre les militant-e-s et l’organisation. Il y a de la part de celles et ceux qui rejoignent une organisation politique une volonté de compter à part entière. Je pense que c’est tout particulièrement vrai dans Ensemble. L’époque des « petits soldats » est révolue, et c’est bien comme ça. Mais le problème se pose dès lors que derrière cette question, c’est celle de l’engagement qui est posée. La notion même d’engagement n’est pas sans poser de difficultés. Chacune et chacun choisit en fonction de mille critères les modalités, les rythmes etc. de son engagement. Et quelles que soient ces modalités, quels que soient ces rythmes, il y a l’exigence d’une parole qui soit prise en considération. C’est dans ces termes que se pose à mon sens la question de « l’adhésion ». Une personne peut parfaitement participer, plus ou moins occasionnellement, à la vie de nos collectifs sans décider a priori qu’elle en est « adhérente » ou non. Et rien ne justifie que cette personne n’ait pas son mot à dire, non seulement dans les réflexions collectives, mais aussi dans les prises de décision. Il ne s’agit pas là d’une hypothèse d’école. Et on peut penser – et à certains égards espérer – que cette situation d’appartenance « floue » à Ensemble (et ce serait plus vrai encore avec un Front de Gauche à « adhésions » directes) est appelée à se développer. D’une certaine façon, c’est une illustration de ce que nous disons souvent (même si je crois que c’est une question qui mérite encore d’être approfondie) quant à la non-distinction d’un militantisme « politique » et d’un militantisme dans le « mouvement social ». Pour le dire d’une formule brutale, rien ne justifie que l’on distingue, en termes de droits les « adhérent-e-s » des « sympathisant-e-s ». Bien sûr, on trouvera toujours – et c’est aussi ce qu’il faut souhaiter – des personnes qui choisissent de s’investir plus dans l’organisation. Il se crée ainsi, dans chaque collectif, des genres de « noyaux durs » plus ou moins informels, de gens qui participent plus régulièrement aux réunions, et prennent donc objectivement un poids particulier dans son animation, dans ses orientations, etc. mais c’est là une question de fait, non une question de droit.

Lorsqu’il s’agit de désigner la représentation d’un collectif à la coordination nationale, doit-on en exclure a priori celles et ceux qui appartiennent « un peu » au collectif ? Il me semble que non. Le collectif doit pouvoir désigner les personnes (disponibles) qu’il estime les plus représentatives des de ses débats (quand la question est concrètement posée : car bien souvent les volontaires disponibles ne se bousculent pas au portillon).

A quoi sert dès lors l’adhésion formelle au collectif et à Ensemble ? Bien sûr, à contribuer au financement de l’organisation. Mais il est possible de contribuer à ce financement par des dons occasionnels, sans que cela prenne nécessairement la forme d’une cotisation régulière. Au demeurant il est prévu que les cotisations puissent être versées de façon annuelle, et peu de chose distingue la personne qui effectue un versement occasionnel de celle qui « cotise » à proprement parler. Et puis, en toute hypothèse, doit-on considérer que le droit à la parole (allant jusqu’au droit à la prise de décision) doit être quelque chose qui s’achète ?

Celles et ceux qui partagent les orientations du mouvement doivent pouvoir y participer, et les portes doivent leur être grandes ouvertes : et ce n’est pas pour leur dire « engagez-vous, rengagez-vous », mais bien pour que l’outil militant que peut représenter Ensemble ne se referme pas sur lui-même. Car c’est l’une des caractéristiques de la politique traditionnelle (en termes théoriques, de la « forme-parti ») que de cultiver la séparation entre un « intérieur » et un « extérieur » des structures de la légitimité politique, et cette caractéristique doit être dépassée. En se refermant sur soi, l’organisation politique s’autoproclame détentrice de la légitimité politique. Mais la politique doit être le fait de toutes celles et tous ceux qu’elle intéresse.

Il ne m’échappe pas qu’une telle conception soulève de redoutables problèmes en termes de fonctionnement démocratique. Il est bien plus simple de s’en tenir à la règle classique suivant laquelle ce sont les « adhérent-e-s » qui décident. Mais les problèmes qui résultent de cette règle, l’exclusion qu’elle institue, me semblent plus redoutables encore. D’autant plus redoutable que l’une des caractéristiques de l’organisation dont nous avons besoin doit être capable d’attirer à elle ce type de militant-e-s du mouvement social qui ont, à l’égard « des partis » des sentiments à tout le moins réservés. Or, nous avons un besoin urgent de faire venir à nous de tel-le-s militant-e-s, en particulier des jeunes, si nous ne voulons pas nous condamner à devenir une petite secte qui produit des analyses que personne ne lit, qui commente l’actualité, et qui joue la mouche du coche au Front de Gauche. Et il ne s’agit pas là d’un risque abstrait, mais d’une possibilité bien réelle.

La principale difficulté se poserait lorsque pour une raison ou une autre il serait nécessaire de voter. A cet égard, le choix fait de procéder dans toute la mesure du possible par construction d’un consensus – choix qui me semble devoir être poursuivi – est de nature à limiter cette difficulté. Mais on ne peut écarter l’hypothèse que des votes soient nécessaires, par exemple lorsqu’il s’agira de désigner des candidat-e-s pour des élections. Chacun-e a en mémoire l’expérience traumatisante des collectifs anti-libéraux, où l’on avait vu surgir par centaines des militant-e-s du PCF qui jusque-là s’en tenaient à l’écart, pur faire peser la balance en faveur de la candidature de Marie-George Buffet, candidature dont il était pourtant clair que, si elle pouvait rassembler une majorité mécanique, elle ne pouvait pas faire consensus. L’un des arguments souvent employés contre le principe d’une structure « floue » d’organisation est précisément le risque de « noyautage » de l’organisation par des personnes qui n’en seraient pas « vraiment » membres. Je pense que ce risque est largement surestimé. J’imagine assez mal, compte tenu de ce que nous représentons, qu’un groupe extérieur vienne tenter un genre de « prise de pouvoir » dans nos collectifs. Par ailleurs, les « noyaux durs » que j’évoquais plus haut, le groupe plus ou moins stable qui constitue le cœur des collectifs peut toujours agir de façon pragmatique en cas de manœuvre manifeste (en décidant que la réunion est dans l’hypothèse d’une décision délicate à prendre « réservée » aux personnes qui fréquentent habituellement le collectif ou cotisent à Ensemble.

En ce qui concerne l’opportunité d’un caractère « flou » des frontières d’Ensemble, ce qui est vrai des collectifs locaux l’est également des collectifs de travail, qui contribuent à la vie du Mouvement par leurs réflexions, leurs élaborations, et leurs initiatives. Mais il y a plus : Ensemble ne doit pas être considéré comme uniquement composé de ses propres collectifs. Le mouvement est l’ensemble de l’activité de ses militant-e-s. Et on trouve (heureusement !) ces militant-e-s dans diverses organisations, mouvements, collectifs, associations, groupes, etc., dont tous les membres ne se considèrent pas nécessairement comme membres de Ensemble – et peuvent par exemple considérer ne pas « faire de politique », ou avoir des sympathies ou des activités dans d’autres mouvements ou « partis » politiques. De ce point de vue, les exemples parfois pris par Pierre Zarka, qui semble regretter que « les Fralib », ou Acrimed, ne fassent pas partie d’Ensemble me semblent peu convaincants. Il est évident que des collectifs de lutte sur telle ou telle question peuvent tout en jouant un rôle autonome décisif, être composés de personnes qui, pour des raisons qui leur appartiennent, n’entendent pas participer à notre mouvement. Le refus de la « séparation politique » ne peut pas aller jusqu’à l’obligation d’être ensemble (je force le trait par rapport à ce que dit Pierre). L’investissement militant hors des « frontières floues » du mouvement est une condition (celle-là traditionnelle) du dépassement de la séparation politique.

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Auteur: 
Laurent Lévy