Sur les questions internationales

Suite à une coordination du FdG, tenue le 27 octobre 2014, consacrée aux questions internationales, nous avions proposé une note afin poursuivre la discussion. Celle-ci est restée sans écho au sein du FdG. Et nous n'avons pas eu l'opportunité d'approfondir la réflexion au sein d'Ensemble !.

Les événements que nous venons de vivre invitent à y revenir.

Nous le faisons dans cette note sous l’angle de ce qui percute fortement la situation française et par conséquence européenne. Donc, bien évidemment, sans souci d’exhaustivité. Ce pourquoi par exemple nous n’abordons pas la dimension sud-américaine des problèmes.

1) Deux éléments décisifs :

° La grille de lecture ancienne d'une opposition binaire entre l'impérialisme (sous hégémonie états-unienne) et des forces progressistes (dans la diversité de leurs références : communistes, socialistes, nationalistes démocratiques...) est obsolète. Il convient d'effacer de nos perceptions et analyses des réalités contemporaines les traces qui demeurent d'une approche campiste. C’est-à-dire de ce qu’on appelait ainsi dans la période des « blocs », capitaliste et « socialiste » : la polarisation du monde entre les États-Unis et le « camp socialiste » autour de l’URSS amenait au nom de l’anti-impérialisme à se tourner vers Moscou, pour obtenir son soutien, cela quitte à relativiser les critiques à son encontre. Aujourd’hui, une démarche similaire peut conduire, au nom de la nécessaire opposition à l’impérialisme, à reconnaître quelque vertu aux forces combattant « l’Occident » au nom de l’islam politique.

° L’ambition des États-Unis après la chute du Mur de Berlin et l'implosion de l'URSS de s'affirmer comme l'hyper puissance dominant la totalité du monde a été démentie par l’attaque du 11 septembre 2001 et les catastrophes essuyées en Afghanistan et plus encore en Irak. Aujourd'hui, les États-Unis restent une superpuissance, mais qui ne peut plus prétendre à la prééminence passée. Elle est concurrencée sur le plan économique par la Chine. Sur le plan militaire, et donc politique, elle reste encore sans rival, seule à même de pouvoir agir militairement en tout point du globe. Mais pour autant ses interventions armées ne sont pas en capacité de régler les problèmes posés, et génèrent au contraire des déstabilisations catastrophiques.

2) Nous sommes donc amenés à repenser notre anti-impérialisme et notre internationalisme en fonction d'un monde multipolaire.

Celui-ci est traversé par de multiples lignes de fractures et d'affrontements :

° Le déploiement de la puissance économique de la Chine (capitaliste, mais dirigée par un parti-État se réclamant du « communisme »), d'abord en Asie, mais aussi dans les différents continents (au premier chef l'Afrique et l'Amérique latine), s'accompagne d’une montée des tensions avec le Japon et en Asie du Sud-Est. L'Inde, en passe de devenir le pays le plus peuplé du monde, connaît une montée d'un hindouisme politique, sectaire à l'encontre des autres religions, et une situation de tensions permanentes avec le Pakistan.

° Le régime de Poutine se légitime d'un nationalisme qui conduit à réaffirmer la suprématie russe sur certains pays de l'ex-glacis soviétique, et des fortes confrontations politiques et militaires avec des régimes alliés aux États-Unis et à l'Union européenne (Géorgie hier, et plus encore Ukraine aujourd'hui...) qui se traduisent par des annexionx territoriales.

° Les partages étatiques et les frontières arbitrairement imposés par les puissances coloniales à la fin du XIXe siècle et au sortir des deux guerres mondiales sont battus en brèche au Moyen-Orient et dans une partie de l'Afrique Ce qui avive la montée des confrontations entre puissances régionales, au Moyen Orient entre Arabie saoudite et Iran, Turquie, Israël, voire Qatar... Tandis que la politique du gouvernement israélien ne fait qu’aggraver le drame sans fin que vivent les Palestiniens, et attiser à l'échelle mondiale la conflictualité autour de la question israélo-palestinienne.

° Le dérèglement climatique doit être pris en compte dans ses conséquences politiques directes : ce sont des masses de réfugiés qui vont devoir fuir et chercher accueil dans des régions et pays aux ressources limitées et fragiles et à une croissance démographique encore souvent rapide.

° Les révolutions arabes se trouvent confrontées à des contre révolutions, différentes dans leur nature et selon les pays où elles se développent, situation qui permet une amplification des interventions des puissances extérieures. Contre les explications qui reviennent en force comme quoi ces sociétés ne sauraient échapper à l'alternance entre dictatures militaires et régimes islamistes, il convient de comprendre que le processus des révolutions arabes n'est pas épuisé, qu'il continuera à se développer en profondeur et de manière chaotique. De ce point de vue aucune des situations actuelles ne peut être jugée définitivement établie, que ce soit pour le relativement meilleur (Tunisie), l’entre deux complexe (Égypte, Yémen) ou pour le pire (Libye et plus encore Syrie).

° Les conflits politiques et militaires, ouverts ou contenus, entre nombre de puissances régionales se traduisent par une dissémination des armes nucléaires, ainsi que des rivalités en termes de mainmise sur les ressources énergétiques (voire hydrauliques et alimentaires), lesquelles font planer de graves menaces sur l'humanité.

° Celles-ci s'accompagnent d'un développement de deux idéologies contraires mais qui convergent pour valider le fantasme d'un prétendu « choc des civilisations » : le néoconservatisme issu des milieux ultra réactionnaires américains, relayé par certains milieux européens, et les projets totalitaires portés par certains courants de l'islamisme politique.

3) La Syrie est l'épicentre de plusieurs de ces champs magnétiques :

° Comme dans d'autres pays arabes, en particulier la Tunisie et l’Égypte, la Syrie a connu une révolution populaire et démocratique d'une formidable profondeur, mais elle présente le tragique privilège de plusieurs spécificités : la confrontation à une contre révolution du régime dictatorial de Bachar al Assad d'une violence inouïe, qui pour sauver son pouvoir n'hésite pas à mener une véritable guerre contre son peuple au prix de la destruction du pays ; cela avec l’aide massive de la Russie et l'intervention directe de l'Iran et du Hezbollah libanais ; une deuxième contre révolution menée par des forces islamistes, en complicité conflictuelle avec les régimes de la région. Celles-ci sont à présent dominées par l’État Islamique (Daech) qui est parvenu à s’approprier un vaste territoire à cheval sur la Syrie et l'Irak, où il opère une véritable épuration ethnique dont sont victimes les populations kurdes, yézidis, chrétiennes, chiites et les opposants sunnites...

° Outre la violence de la répression dont il est victime, le peuple syrien en révolution s'est trouvé abandonné, sinon trahi, par les gouvernements occidentaux et par les forces progressistes, les uns craignant de se confronter à l’interventionnisme russe et se laissant emprisonner dans la paralysie de l'ONU soumise à la pression diplomatique de la Russie et de la Chine, les autres cédant à l'idée que, face à la menace islamiste, le régime de Bachar représente un moindre mal, pour les minorités en Syrie et pour l'Occident lui-même.

° Sous la violence subie la population syrienne se voit contrainte de fuir ses lieux de résidence pour chercher refuge dans d'autres zones, dans les pays voisins, ce qui amène le Liban à un risque de déstabilisation, et à s'exiler devenant les principales victimes des drames de la migration vers l'Europe via la Méditerranée... La catastrophe humanitaire en Syrie qui touche plus de 40% de la population du pays (7 millions de déplacés internes et trois millions et demi de réfugiés dans les pays voisins) est la pire du Proche-Orient depuis la nakba palestinienne de 1948-1949.

La concrétisation du projet de l’État Islamique de constituer un Califat a bouleversé la donne. Les États-Unis, conscients de la catastrophe que leur intervention a provoqué en Irak et au-delà, organisaient leur désengagement de ce pays, lorsqu'ils ont été amenés à réengager en urgence une nouvelle guerre pour endiguer la progression de l'EI en Irak et à Kobané. Mais leurs frappes ne sont pas en mesure seules d'empêcher la progression de l'EI, problème qui au demeurant ne paraît pas être la priorité première de l'Administration américaine. C'est donc une guerre difficile et longue qui est engagée. Celle-ci fait bouger la donne régionale et les systèmes d'alliances. Les Kurdes des différents pays (Irak, Syrie, Turquie, voire Iran) se retrouvent en première ligne de l'affrontement avec l'EI. La Turquie, qui a longtemps cultivé les ambiguïtés politiques dans sa relation avec les force islamistes, et qui continue à le faire, est face à un choix décisif : faire la paix avec le PKK, et concrétiser militairement son hostilité au régime de Bachar al-Assad et à l'EI. Mais une autre voie est ouverte et discutée au sein des cercles dirigeants américains et dans les droites françaises et européennes : celle d'un accord avec l'Iran et la Russie pour mettre un terme à la guerre en Syrie et préserver le régime de Damas.

L'Union européenne est moins impliquée militairement que les États-Unis, mais elle l'est plus directement. Par l'intermédiaire de la Turquie, membre important de l'OTAN et sans laquelle rien n'est possible dans la région, et du fait que les attentats récents qui ont frappé la France et menacé la Belgique sont une alerte : l'indication des inévitables projections de la guerre au cœur même de l'Europe.

L'Union européenne s'est construite comme « zone de prospérité et de paix », entretenant l'idée qu'elle pourrait tenir à distance les grandes perturbations mondiales. Cette illusion est aujourd'hui balayée : après la guerre dans l'ex-Yougoslavie, l'UE se trouve directement présente sur deux lignes de front : avec la Russie en Ukraine et au Moyen-Orient.

Avec les conflits actuels en Afrique et au Moyen-Orient, elle va devoir faire face à des mouvements de plus en plus massifs de migrations, d'ordre économique, climatique et politique, avec les réfugiés fuyant l’Érythrée, la Somalie et la Syrie, ainsi que de nombreux autres pays. Un défi auquel elle ne pourra répondre par l’indifférence à l'égard des drames en Méditerranée ou la multiplication de mesures répressives toujours plus policières.

4) Les enjeux internationaux sont des déterminants décisifs de la situation française.

Dans la confrontation avec les projets djihadistes, la France est impliquée en première ligne au Sahel : elle est amenée à multiplier les interventions militaires directes (au Mali, en Centrafrique avec ses spécificités, et peut-être demain à nouveau en Libye...), et elle est en charge du principal dispositif militaire déployé dans cette immense et fragile région où se multiplient les foyers de guerre (de la Méditerranée jusqu'au Nigeria, de la Mauritanie à la Somalie). Il faut y ajouter les tensions spécifiques à l'Afrique Noire (Côte d'Ivoire hier, Centafrique aujourd'hui).

Elle l'est, derrière les États-Unis, au Moyen-Orient, participant au dispositif déployé contre l'EI. La politique française est intégrée à celle des États-Unis, mais soucieuse de marquer une différence : un soutien moins absolu au gouvernement israélien, une relation spécifique avec l’Autorité palestinienne, une hostilité plus marquée au régime syrien (qui paradoxalement conduit aujourd’hui à ce que l'intervention armée française soit officiellement limitée au territoire irakien...)

C'est cette réalité qui ne pouvait pas aller sans conséquences sur le territoire français, sous la forme d’attentats terroristes.

Les drames des 7 et 9 janvier sont venus confirmer ce qui était prévisible, mais ne pouvait être prévu sous cette forme et avec un tel impact.

L'ampleur de l'émotion provoquée et les formes qu'ont prises ses expressions témoignent que, malgré les avertissements donnés, la conscience collective se refusait à accepter les conséquences inévitables de la situation internationale, entretenant l'espoir de maintenir à distance les guerres menées au Moyen Orient et au Sahel. L'indifférence entretenue à l'égard du peuple syrien et sa révolution ainsi que les erreurs commises se payent aujourd'hui au prix fort en France même. Il faut enfin admettre que la question syrienne est centrale dans l'évolution de la situation.

Au regard de cette situation, il s'est produit un basculement, et il y aura bien un « après 11 janvier »...

5) Le défi de la guerre.

Deux réactions se sont faites jour par rapport à ce défi de la guerre, parfois successives, parfois concommitantes :

° L'occultation de cette réalité internationale, avec maintien de l'idée que la guerre en tant que telle est ailleurs, lointaine. Ce qui conduit à comprendre les événements comme relevant d'une réalité endogène (des attentats terroristes en France, menés de surcroît par des Français), qui pose le problème de comprendre pourquoi, en fonction de quelles crises (de la société, du « modèle français », voire de l'école...)

° La focalisation sur le mot guerre et sa dramatisation. Selon l'idée que c'est la guerre partout, donc également ici ! Avec un glissement immédiat : c'est « la guerre contre le terrorisme ». Donc contre un ennemi insaisissable, qui est partout et nulle part. Une réaction qu’on a vue aux États-Unis après le 11 septembre, pouvant conduire aux pires dérapages. Si on se déclare en guerre sans connaître ni l'ennemi, ni donc la nature de cette guerre, on glisse vers l'union sacrée, qui ne connaît que l’opposition binaire ami/ennemi, la traque aux « ennemis de l'intérieur », éventuellement repérables en fonction de leur religion ou de leurs spécificités physiques ou culturelles... C’est la voie ouverte à la vulgarisation du « choc des civilisations » et à une logique de guerre civile.

Ce discours belliciste ne doit pas conduire à se laisser intimider et à croire qu'on peut y répondre par le simplisme d'un discours inverse, qui consisterait à nier le lien avec le contexte international, pour relativiser les risques encourus ici même. Il faut au contraire prendre la mesure de la gravité de l'attaque subie et des menaces qui pèsent sur nos sociétés. Face aux dangers de la situation, ce ne serait pas une bonne réponse de prôner au nom d’un pacifisme abstrait un non interventionnisme généralisé. Ce qui ne serait pas répondre à la réalité et présenterait le risque d'un retour de boomerang, sous la forme d'un renforcement des arguments les plus réactionnaires.

Soyons conscients qu'aucun des problèmes posés à notre société n'est réglé, donc vigilants au regard de tous les dangers existants. Ce qui du même mouvement doit convaincre qu'il ne faut en rien sous-estimer la portée positive des récentes mobilisations : une affirmation d'union populaire incluant la solidarité entre tous les citoyens au-delà de leur diversité, donc ne laissant aucune place au racisme anti-musulman, ou à une hystérie sécuritaire.

De ce point de vue observons une différence avec ce qui se passe en Allemagne, où les manifestations antiracistes se font en réaction, et avec un certain retard, à celles inquiétantes des nationalistes et racistes, au nom de la lutte contre « l'islamisation de l'Allemagne ».

Le vrai problème est de définir ce à quoi, dans le contexte, renvoie le mot guerre :

° Une guerre asymétrique entre des puissances étatiques et un ou des adversaires agissant avec d’autres armes et selon d'autres modalités, en l'occurrence EI et El Qaeda.

° Les atouts principaux de ceux-ci sont les faiblesses des régimes et sociétés qu'ils combattent.

Ces faiblesses fondamentalement ne sont pas militaires ou policières, mais sociales et politiques. Ce pourquoi proclamer qu'on est « en guerre contre le terrorisme », au nom de la « défense de la démocratie, de la civilisation », relève de la propagande et d’une rhétorique dangereuse. En revanche il faut reconnaître que l'EI et al-Qaïda se battent pour imposer un projet de société totalitaire, donc barbare, qui doit être combattu sans hésitation ni doute.

Au-delà de la dimension proprement militaire, le rapport de forces dépend de la capacité des sociétés concernées à résister à des attaques dont l'objectif est d'aviver les fractures qui les divisent, créer un climat de peur qui fasse reculer une vie démocratique déjà fort anémiée, attiser des tensions interconfessionnelles qui sont d'autant plus fortes que les intérêts des classes populaires sont invisibilisés, dévalorisés et niés.

Dire que face aux menaces qui pèsent sur nos sociétés, il faut « plus de démocratie, plus d'égalité, plus de justice » doit conduire à travailler pour donner sens et contenu à ces exigences.

Donc, non pas moins de politique, au nom d'un consensus, d’une union nationale qui fut la réaction première d'une société violemment agressée dans ses valeurs fondamentales, mais plus de politique, donc davantage de confrontation idéologique et de conflictualité sociale.

6) Sur quelques questions qui appellent clarifications.

° Dans le contexte international et national les questions liées à la religion musulmane se posent de manière aiguë. Le combat contre l'hostilité existant à l'égard des musulmans, et qui peut s'enflammer en réaction à de nouveaux attentats, doit être une priorité politique et militante. Encore convient-il d'en préciser les termes. Il convient d'écarter l'idée qu'une « injonction » serait adressée aux musulmans pour qu'ils « s'expliquent », voire « s'excusent », ce qui serait absurde et scandaleux. En revanche il faut expliquer avec le maximum de force que la ligne principale de fracture provoquée par l'islamisme politique, en réaction à l'impérialisme occidental, divise le monde musulman, de rappeler que les premières et principales victimes de la terreur islamiste ce sont des musulmans. Et aider à ce que les positions progressistes de citoyens d'origine, de culture ou de religion musulmane gagnent un maximum des visibilité.

° Les appréciations différentes quant à l'usage du mot islamophobie renvoient à une question difficile. Le problème est moins de défendre une religion et ses croyants, parce qu'attaqués par des fanatiques, des racistes (qui en fait considèrent habile de dissimuler leur haine à l'égard d'un groupe humain par des habillages religieux), que de convaincre que l'appartenance religieuse ne doit pas être un discriminant au regard d'une citoyenneté partagée. Il faut défendre la liberté de croyance, donc les lieux de culte et les condition d'exercice de celui-ci. Cela non pas par adhésion, sympathie, ou même simple tolérance à l'égard de telle ou telle religion, mais par respect de ses concitoyens et de l'exercice de la démocratie.

° La laïcité ce n'est pas seulement l'acceptation de la diversité des religions au sein de la Cité et l'apprentissage de la tolérance. C'est l'instauration d'une séparation entre le religieux et le politique – laquelle est à construire de manière permanente, à travers des conflits et des compromis inévitables -, qui implique d'écarter le sacré du politique. Condition pour une cohabitation acceptée et égalitaire entre citoyens, entre non croyants et croyants, et croyants de diverses confessions.

Au-delà du mot français laïcité, cette exigence est de portée universelle. Elle peut être défendue, non pas au nom d’une prétendue supériorité occidentale et en affichant une arrogance bien française, mais plus sérieusement en se référant aux valeurs universalistes des Lumières et de la Révolution française (Constitution de l'An I, 1848, Commune de Paris...), et aussi aux acquis d’une histoire dramatique marquée des excès des conflits inter-religieux et d'une longue bataille entre la République et l’Église catholique. De même, lorsqu'on dit « barbarie », il faut rappeler que l'Europe est le continent qui a vécu la pire des barbaries, qu'il ne s'agit donc pas de donner des leçons à des « sauvages », mais plutôt de parler d'expérience...

° Ces questions qu'on pouvait croire closes se réactivent parce que certaines crises contemporaines provoquent le développement insidieux d'idées mortifères, selon lesquelles il pourrait être préférable que chacun reste chez soi (les chrétiens en Occident, les musulmans en terre d'Islam, les Juifs en Israël...) à s'occuper de ses propres affaires (en se désintéressant des guerres des autres, et en refoulant les réfugiés...). Tous propos dénués de sens. Il nous faut au contraire expliquer que dans le monde contemporain il n'y a pas un ici et un là-bas, que tout est mêlé et que c'est ensemble qu'il faut affronter en toute lucidité les drames de notre monde en fonction des valeurs qu'on veut défendre et partager, celles d'une société, non pas segmentée et repliée sur elle-même, mais libre, solidaire et ouverte au monde.

7) Des questions indissociables pour une politique cohérente de la gauche sur les enjeux du Moyen Orient :

° Le soutien à la révolution syrienne en est une. Le régime de Damas manœuvre pour que la guerre contre Daech lui permette de se faire accepter par les Occidentaux comme un allié indispensable, ce qui lui permettrait d’achever son sale travail en Syrie, et de se rétablir au plan international comme gouvernement fréquentable. Ce point est décisif dans la mesure où l'on voit qu'avec l'extension de la guerre la question est en balance, une position dans un sens ou dans un autre au sein de la gauche peut avoir des conséquences non négligeables.

° La solidarité avec les forces démocratiques kurdes et syriennes. La lutte contre Daech est indispensable, stopper son projet et les exactions qui l'accompagnent nécessite des moyens militaires. Mais cette guerre ne se gagnera pas uniquement par des frappes aériennes. Ce sont donc les forces kurdes et les forces démocratiques syriennes qui sur le terrain en sont les réels acteurs. C'est à elles que doivent être fournies les armes permettant de mener cette guerre.

° Défendre une solution politique globale. Au-delà de la confrontation militaire, en finir avec Daech et la guerre suppose une solution politique globale. C'est à celle-ci que devrait travailler l'ONU. La difficulté à définir une telle solution politique résulte de l’indispensable combinaison de plusieurs facteurs.

Défaire Daech nécessite de rompre ses liens avec les populations sunnites d'Irak et de Syrie, ce qui implique :

- de briser la spirale des affrontements confessionnels. Cela par l'établissement d'un pouvoir respectueux des diverses populations et confessions, donc une prise en compte de la diversité des population irakiennes, l'adoption d'une autre constitution en Irak, et l'éviction du régime de Bachat al-Assad en Syrie.

- la reconnaissance des droits, y compris celui à l'autodétermination, des population kurdes (le respect de ce droit ne se traduit pas mécaniquement par la création d'un État kurde unifié, ce qui renvoie à d'autres enjeux).

° La question palestinienne doit être incluse dans une telle perspective d’ensemble. D’éventuelles préconisations de l'ONU n'auront d’autorité que si elles s’appliquent partout et à tous. Donc d'abord à l'encontre d'Israël pour lui imposer le respect des droits du peuple palestinien.

° Défendre la nécessité de perspectives, économiques, politiques et culturelles, communes aux pays de l’Union européenne et à ceux du bassin méditerranéen (dont prioritairement ceux du Maghreb et la Turquie). Le projet de communauté euro-méditerranéenne est resté à l’état de slogan creux, il devrait devenir une ambition partagée et concrétisée par des objectifs précis, dont celui de répondre de manière efficace et digne à la question des réfugiés et des migrants.

° D'urgentes tâches politiques internes à l'Europe et la France :

- la mobilisation contre l'antisémitisme, le racisme anti-arabe et anti-musulman : les manifestations de ce qu’on désigne comme « la montée de l'ilamophobie » ainsi que la répétition d’actes criminels antisémites témoignent de la gravité de la situation.

-  la mobilisation pour construire une solidarité avec les réfugiés venus d'Afrique et du Moyen-Orient et créer les conditions d'un accueil digne et effectif.

- la mobilisation contre les politiques d’exclusion sociale, d’austérité et de régression démocratique telles qu’elles sont systématisées dans les différents pays de l’Union européenne.

Soulignons pour conclure cette note qu'il est de la responsabilité des forces révolutionnaires et démocratiques d’assumer l’ensemble de ces questions, dans leur portée et cohérence, de les défendre par leur engagement et leur action, afin de les faire partager majoritairement par les peuples français et européens. Il nous faut être convaincus et convaincre que les récents événements ne sont pas un accident conjoncturel. Ils renvoient à une situation internationale durable, dont on peut craindre qu'elle ne va faire que s'aggraver. C'est à elle qu'il faut s'intéresser pour comprendre et peser sur les bouleversements politiques en cours et à venir, ailleurs et ici...

Roland Mérieux, Francis Sitel (membres de l'Equipe d'animation nationale du Mouvement Ensemble !, membre du Front de gauche), le 24 janvier 2015.

Post scriptum à la note sur les questions internationales

Après les attentas de Paris, sont survenus ceux, déjoués, en Belgique, puis celui de Copenhague, et à présent ceux de Tunis et du Yémen.

Le climat international se dégrade donc de façon sensible et les élections  que vient de connaître Israël assombrissent davantage le tableau.

Cette situation oblige à préciser quelques éléments d'analyse et à écarter des formulations fallacieuses trop répandues.

1- Il ne faut pas parler de « terrorisme aveugle ».
Il s'agit d’actions d’une grande sauvagerie dans leurs modalités : des victimes innocentes massacrées par des kamikazes, qui manifestent que la vie (celle des victimes et celle de leurs meurtriers) n'a aucune valeur aux yeux des commanditaires de ces opérations.

Mais ces actions obéissent à une rationalité qu'on ne saurait ni ignorer, ni mépriser. A chaque fois, elles portent une forte charge symbolique. A Paris, le journal satirique Charlie taxé d'islamophobie et les clients juifs d'un magasin cacher, à Copenhague un centre culturel lors d'une conférence où était présent parmi d'autres personnalités un dessinateur condamné de longue date à vivre reclus, à Tunis des touristes visitant le musée du Bardo haut lieu culturel, au Yémen une tuerie dans deux mosquées fréquentées par des fidèles zaydites (chiites)...

Dans le cas de la Tunisie, les objectifs sont évidents : faire fuir les touristes, saper l'économie du pays déjà en difficulté, et par là déstabiliser la démocratie parlementaire qui se met en place. A travers la révolution tunisienne, et le « mauvais exemple démocratique » qu'elle donne, c'est l'ensemble du processus émancipateur des révolutions arabes qui est visé.

2- Répondre à ces actes guerriers, mais très spécifiques, par un appel à la « guerre contre le terrorisme » relève d'une rhétorique confusionniste et dangereuse. Le terrorisme n'est pas un ennemi défini, mais une modalité d'action violente visant à créer la peur chez l’adversaire, et qui peut être au service de causes diverses (comme l'histoire en témoigne). Dans le cas présent, les acteurs sont difficiles à cerner précisément (derrière les appellations EI, al-Qaïda...) et quant aux causes servies est entretenue la plus grande ambiguïté, aggravée par les références partiales et simplistes à la religion musulmane. C'est pourquoi « déclarer» la guerre à cet ennemi cela revient à désigner des ombres menaçantes, et donc entretenir le climat anxiogène que les attentats ont précisément pour but de créer.

Mais cela ne veut pas dire non plus qu'il faut dénoncer toute mesure de sécurisation prise par les États comme liberticide. On ne peut adresser à ces derniers une double injonction contradictoire : soyez plus efficaces dans la protection des citoyens, d'une part, et, d'autre part, les mesures que vous prenez ont toutes pour objectif d'attenter aux libertés civiles ! Il convient à chaque fois de déterminer très précisément en quoi une mesure est nécessaire (par exemple la protection policière des lieux de culte juifs et musulmans), en quoi elle peut être purement démagogique et conduire à une surveillance généralisée de la société)...

3- Cette situation confuse et dangereuse n'autorise aucune facilité. Il faut expliquer sans relâche ce qu'on sait des forces qui agissent (à la fois du côté de l’impérialisme, des régimes des différents pays et de ces acteurs dits islamistes ou djihadistes). Pour ces derniers il faut expliquer et convaincre que leurs revendication prétendument religieuses sont en fait fondamentalement politiques et sont un moyen d'enrôler des combattants et de tromper les populations. Ce qui implique d'éclairer ce que sont les buts des acteurs djihadistes et les enjeux de ces confrontations de plus en plus violentes.

La finalité de Al-Qaïda et de Daech est la même : à partir d'une idéologie millénariste et irrationnelle, mais qui peut apparaître comme une réponse à des questions existentielles d'une partie de la population musulmane (de tradition ou récemment convertie), tous deux visent à une domination mondiale et entrent dans la logique du « choc des civilisations » formulé par Samuel Huntington en 1996 et développée par les néo-conservateurs étasuniens. Mais leurs modalités d'action sont différentes. Al-Qaïda fonctionne maintenant essentiellement par l'intervention de différents groupes franchisés (AQMI, AQPA, Front al-Nosra...) plus ou moins liés à son centre situé dans les zones montagneuses à proximité de la frontière afghano-pakistanaise ; le plus souvent, elle porte des coups spectaculaires aux puissances impérialistes, d'abord contre les États-Unis (attentats contre les ambassades étasuniennes au Kenya et en Tanzanie [1998], contre le destroyer USS Cole à Aden [2000], contre les tours jumelles du World Trade Center et le Pentagone [2001]...), mais aussi contre des puissances impérialistes secondaires (attentats de Madrid en 2004 et de Londres en 2005), ou contre des pays arabes (Casablanca, 2003). Daech vise au contraire à contrôler un territoire, y imposer sa loi issue des conceptions les plus réactionnaires de l'Islam, en éliminant toute population ne se coulant pas dans son moule ultra-rigoriste (chrétiens, yézidis, chiites, sunnites n'acceptant pas les conceptions de Daech...) et à y instaurer un califat qui, petit à petit, viserait l'extension à l'ensemble du monde musulman (quelques groupes en dehors de la Syrie et de l'Irak s'y réfèrent aujourd'hui), voire à la totalité de la planète...

La fonctionnalité de l'action terroriste est de provoquer des réactions irrationnelles. Dans le cas des sociétés occidentales, elle vise à provoquer des poussées d’islamophobie et d’antisémitisme. Les deux se conjuguant pour multiplier et diversifier les tensions dans la société.

Ceux qui, au nom de l’Islam, organisent ces actions travaillent les fractures qui existent au sein de nos sociétés, afin de les approfondir et de provoquer des ruptures irréversibles.

Dans le même temps, les forces d’extrême droite facistes et les composantes les plus réactionnaires au sein de la droite conservatrice diffusent les poisons que portent les thèmes du déclin du pays, de l’identité nationale française menacée, du danger de « l'islamisation » de l'Europe, et diverses fables complotistes…

Cette situation  interpelle les internationalistes et les progressistes. Elle les invite à contribuer aux réponses que les sociétés doivent apporter à ces défis. De leur intervention cohérente dépend pour une part la possibilité de contrecarrer ces tendances mortifères, de déjouer les pièges et de dessiner une perspective sociale et démocratique à même de s’opposer à ces régressions. Les mobilisations populaires en réaction aux agressions dramatiques subies ont témoigné qu'un tel potentiel existe au sein de nos sociétés, mais qu'il reste à lui donner une expression politique.

Jacques Fontaine, Roland Mérieux, Francis Sitel. Tunis, le 29.03.2015.

 

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