Syndicalisme et politique : basculer dans une autre culture

Partons d’un état des lieux qui frôle l’absurde. En 2010, nous avons vécu un grand mouvement syndical sur les retraites : les partis à la gauche du PS sont alors attentifs, mais « derrière les syndicats », pour reprendre une expression utilisée tour à tour par Jean-Luc Mélenchon et Pierre Laurent. En 2012, avant la présidentielle, un responsable de la CGT, à la Une de l’Humanité-Dimanche, « interpelle la gauche »… La CGT ne ferait-elle pas partie de « la gauche » ? Bref, syndicats et partis à la gauche du PS parlent de la même chose mais jamais en même temps… Et après, on se demande pourquoi nous ne gagnons pas. Pourtant cette dissociation entre syndicalisme, associatif et politique ne relève pas d'un ordre immuable des choses. Elle découle d’une construction historique qui a fait de la « prise du pouvoir d’État » et du système représentatif l’alpha et l’oméga de la politique. Non seulement cela ne marche plus, mais cela n’a jamais marché : le Front populaire et la Libération étaient-ce des mouvements syndicaux ou des mouvements politiques ? Poser la question permet d’en voir tout le non-sens.

Mon hypothèse est qu’un levier réside dans le croisement de deux problèmes : 1) le capitalisme n’est plus amendable et 2) le rôle premier des intéressés.

Un capitalisme sur la défensive mais mobile

Des changements du mode de domination du capital sont survenus après 1968. 1971 : Trilatérale, Club de l’Horloge, 1972 : Plan Mansholt… Il ne s’agit pas d’un complot mais d’un Capital confronté à un danger : 1968 a eu lieu en France, en Italie, en Allemagne, d’une certaine manière aux États-Unis, en Tchécoslovaquie, Pologne… Or, traditionnellement les grands mouvements populaires sont provoqués par une menace : le mouvement des Indignés, 2010, 2003, 1995… Même le CNR, suite à l’invasion nazie. Pour 1968, c’est le  contraire : 68 a eu lieu parce que la société se développait et que ce développement poussait les exploités à ressentir ce qui leur manquait et à en vouloir davantage. Si le modèle de l’Est ne s’en est jamais remis, le capitalisme a su s’adapter.

Le capitalisme a su s’adapter, certes, mais sans pour autant faire disparaître des contradictions qui ne font que s’exacerber. Le capital est confronté à l’après-révolution industrielle, c'est-à-dire au développement incessant des connaissances et à leur pénétration de plus en plus directe dans l’espace travail.

Pour aller vite, disons que l’on paie plus cher un technicien qui a un Bac professionnel qu’un ouvrier qui a son certificat d’études, d’autant qu’il faut également que des fonds paient une formation plus longue. Le rythme du développement des connaissances entraîne deux problèmes : un renouvellement des machines avant que les coûts d’achat n’aient été amortis ; un renouvellement de plus en plus rapide des savoirs nécessaires au travail des salariés. Bientôt plus personne ne fera le même métier toute sa vie, et déjà rares sont ceux qui le font avec les mêmes connaissances. Renouvellement incessant qui suppose un aller et retour avec le hors travail plus permanent. Un temps « hors travail » qui ne produit pas de plus-value. Pour la première fois, avec l’informatique les bouleversements technologiques ont essentiellement pour effets de prolonger, d’amplifier et d’objectiver les activités intellectuelles. Autant de facteurs qui bouleversent profondément la production des biens matériels et des services.

Plus la part de savoir s’accroît et plus elle implique de faire des choix. Elle encourage une capacité d’initiative plus grande et stimule l’aptitude aux relations sociales. Pour faire face à la complexité, à l’imprévu et aux dysfonctionnements, une plus grande autonomie devient nécessaire. L’intrication de métiers différents appelle une capacité nouvelle à se comprendre avec d’autres. Ce rôle d’interface, cette demande d’une vision toujours plus large, d’une capacité d’anticipation et d’initiative font appel à tous les aspects de la personnalité de l’individu. Cela induit de plus en plus une posture participative au détriment de la simple répétition. La valorisation de soi devient un facteur essentiel de mobilisation des énergies et d’efficacité. Autant d’items présents dans les conducteurs d’entretien d’embauche.

Ces mutations contribuent à de nouvelles représentations qui heurtent les réflexes de docilité. L’époque porte une double image : une formidable maîtrise de la matière et les risques encourus. Les deux s’entremêlent et nourrissent une aspiration nouvelle à maîtriser son propre sort individuel mêlée à une perception de communauté de sort à l’échelle de l’espèce humaine et de la planète. De ce fait les discriminations apparaissent non seulement infondées, mais comme des freins au mouvement de la société. Le féminisme, les jeux Olympiques des handicapés, sont deux des nombreuses manifestations d’affirmation de soi quelle que soit sa situation. Toutes les activités humaines reposant de plus en plus sur l’engagement total de la personnalité et sur les relations sociales de chacun, les questions de santé, d’environnement, la culture, le psychisme, le relationnel, le plaisir ne sont plus vécus comme des suppléments d’âme mais comme des valeurs fondamentales. Le rapport individu-collectif, et donc l’identité, se trouvent bouleversés. Nous sommes loin des masses anonymes, uniformes, décrites dans le film de Chaplin « les Temps modernes ». Nous sommes loin aussi de l’individu qui se définit en opposition au collectif. Un couple qu’on pourrait nommer apport et appartenance commence à émerger. Ces deux notions s’indexent l’une sur l’autre pour déboucher sur un nouveau type de sociabilité et d’identité. La reconnaissance de soi passe par celle des autres, de ce qu’on leur apporte et de ce qu’ils nous apportent. Sans que ce soit toujours intellectualisé, nous sommes devant un besoin plus ample de démocratie.

De plus s’est engagé un processus de prolétarisation de catégories telles celles des ingénieurs et même plus généralement des cadres (grève des aiguilleurs du ciel Bac +5 ; infirmières…). Il y a donc un risque nouveau de voir la masse des salariés s’étendre, se trouver des intérêts communs et faire bloc.

Pas si simple donc, d’être exploiteur dans la modernité ! En effet, comment dans de telles conditions faire appel à l’initiative, à un esprit de plus grande autonomie et ne pas mobiliser en même temps la soif de justice sociale, le désir de se mêler de l’organisation du travail et de l’orientation de l’entreprise ? Pris dans de telles contradictions, le capital opère une fuite en avant : il s’éloigne au maximum du travail qualifié, cherche le moins de frais de personnel possible, le moins de contribution à la santé ou à l’éducation ; ou par les délocalisations il éloigne le travail des pays à forte tradition de lutte de classes. Il cherche à se mettre à l’abri de la menace potentielle que représente tout collectif de travail. En 2012, 63 % des profits de PSA ne venaient pas de l’automobile mais de la spéculation.

Le système ne peut plus supporter le compromis social de 1945. Ce qui était « digérable » à l’époque ne l’est plus. C’est la leçon de 1968… et d’aujourd’hui. Ces marges disparaissant, la social-démocratie qui s’était fondée sur ces dernières, perd son identité pour devenir social-libérale – terme revendiqué par Schröder et Blair. Les capitalistes, conscients de leur vulnérabilité, et s’appuyant sur les échecs du XXe siècle, cherchent à nous avoir au bluff.

L’avenir doit parfois venir avant le présent

Dire qu’il n’y a plus de marges d’aménagement possible, cela veut-il dire qu’il n’y a plus rien à obtenir tant que le système est là ? Non, mais cela veut dire qu’il n’y a rien à obtenir tant qu’on ne met pas sa domination et son fonctionnement explicitement en cause. C’est là où cela fait mal qu’il faut taper. Cela veut dire que, pour nous aussi, les modalités d’il y a quarante ans ne sont plus valides.

La même revendication n’a pas la même portée selon qu’elle est posée en soi ou comme élément d’une autre conception de la société. La Sécurité sociale repose sur un principe fondamental : de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins. Mais de ne pas avoir tiré une règle de ce principe a fermé la porte à tout effet de contagion, ce qui rend la Sécurité Sociale vulnérable à la notion de dépenses, alors qu’à sa création les difficultés financières étaient autrement plus grandes.

Ce n’est pas le fait d’être victime qui construit la conscience de classe, mais celui de savoir qu’il y a autre chose que la loi du capital. De même, une addition de mesures même radicales ne suffit pas à faire ni un syndicalisme de transformation ni une alternative politique. La transformation sociale suppose de s’en prendre d’emblée aux outils d’exploitation et de domination. Et de le revendiquer ! Nous disons vouloir relancer l’emploi, et au nom du réalisme nous contournons l’appropriation collective des leviers de l’économie. Mais qui a subi une fermeture d’entreprise sait que sans pouvoir sur l’entreprise cela n’est pas possible.

Comment alors passer des situations si diversifiées qui caractérisent le monde du travail à la production de commun ? Le dénominateur commun à toutes les luttes, à toutes les tentatives alternatives est l’envie de pouvoir réaliser. La question du pouvoir faire – à la fois comme projection d’avenir et comme méthode –, peut devenir un axe rassembleur des diversités de situations. Pour peu qu’on le propose. Ici, tout en étant dans le présent, nous sommes en même temps de plain-pied dans une projection de l’après-capitalisme.

Permettre aux salariés de faire explicitement de leurs revendications la base d’un autre fonctionnement de la société contribue à la conscience de classe. Cela fait d’eux des hommes et des femmes indispensables à la société, et ce à leurs propres yeux. Leurs intérêts sont ceux de tous. Cela implique non pas un programme détaillé, mais la vision cohérente des contours d’un autre système vers lequel aller. L’absence ou la construction d’une telle vision est devenue la clé de toute évolution du rapport des forces. La question de savoir qui doit maîtriser les leviers de décisions devient un verrou de l’immédiat. Quels contours peut prendre une autre conception de la société où toutes les revendications peuvent se retrouver, si ce n’est d’abord de vouloir se doter du pouvoir nécessaire pour maîtriser son propre sort ? Le point de convergence de toutes les luttes est moins dans l’énoncé de la revendication que dans la capacité à se projeter vers une autre société dont le moteur est à la fois la réponse aux besoins et l’accès de tous aux pouvoirs de décision.

Nous avons trop tendance à faire l’impasse sur la dimension idéologique de la lutte des classes. Or, elle détermine le choix des revendications, le choix des solutions et la combativité. Parce que même si les rapports entre action et pensée ne sont pas mécaniques, les gens agissent en fonction de leurs pensées. Avant de devenir réalisable, un objectif qui casse la logique capitaliste, et seulement dans la mesure où il la casse, devient un levier de mobilisation en permettant la visibilité d’une nouvelle crédibilité.

Obstacles à surmonter et points d’appui

Évidemment, le capital tente de renouveler ses méthodes de domination. Mais à chaque fois elles ont une durée de vie plus brève : les rapports d’autorité du contremaître ont duré deux siècles ; les années 1980 ont vu les cercles de qualité ; puis au début des années 1990, ce fut le tour d’un management plus intégral ; les années 2000 : l’intégration d’une certaine autonomie des travailleurs enfermée dans un cadre d’auto-exploitation… Le capital pensait être plus tranquille sur d’autres continents, mais la Chine lui pose déjà de nouveaux problèmes. La fin du siècle dernier et le début de celui-ci ont été marqués par la promotion de la culture dite d’entreprise. Elle devait être le grand projet rassembleur du XXIe siècle. L’actuel Premier ministre en a encore plein la bouche. Une fois débarrassé de la concurrence soviétique, le dépassement de soi qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue devait être garanti par le capitalisme triomphant… Mais l’entreprise est le lieu où se forge le plus la désillusion, la démotivation et où ont lieu un grand nombre de suicides.                            

Arrêtons-nous cependant sur un écueil : le rapport au temps. Le capital se reconstitue par la plus grande rapidité possible du retour sur investissement. Il tire la plus-value du temps de travail impayé. Cela implique une course effrénée à l’accroissement de la productivité. Ce rythme du rendement des entreprises doit se mettre au niveau de celui de la Bourse, que l’on appelle temps réel. Le temps de travail devient la première variable d’ajustement. La pression sur la rapidité met tous les salariés en tension au nom d'une urgence après laquelle il faut continuellement courir. Le présent devient jetable et le temps long devient du temps perdu. Conjuguée à la faillite des grands récits du XXe siècle, qui nous prive de projection vers un avenir, fût-il hypothétique, ainsi qu’à l’immédiateté du numérique, l’idéologie dominante intègre un présent qui ne s’inscrit plus sur un axe qui nous mènerait du passé au futur. Le présent, pris entre un passé jugé définitivement inutile et un futur incernable, devient temps de l’urgence. Or l’urgence n’est pas le temps de l’élaboration, mais de la survie. Les seuls discours jugés concrets sont aussi brefs qu’un spot publicitaire – et aussi sommaires. Le mot philosophique devient synonyme de hors sol et tout discours sur une autre cohérence que celle – non dite – que nous vivons est considéré comme du temps perdu. La créativité que suppose la politique, jugée trop lente, cède le pas à la répétition et à la mise en conformité, alors que la notion de possible est liée à la tension qui suppose l’attente de quelque chose, donc à une projection vers un futur. Sans cela, il n'y a plus de choix à faire, il ne reste qu'à s'adapter. La durée permet la rencontre, elle est facteur de socialisation. L’urgence, elle, est facteur d’atomisation des individus.

Ne pouvant plus être aimé, le capital cherche à nous avoir au moral. De deux manières : par la déprime collective, qui fait partie de son arsenal, et par le répressif. Les promesses non tenues, les lois Macron, Rebsamen, l’ANI, le rapport Mettling sur le numérique, la pénalisation de l’action syndicale, la chasse aux inspecteurs du travail, la surveillance de masse… sont non seulement conçus pour surexploiter, mais aussi pour se protéger d’une colère qui pourrait devenir force politique.

Nous sommes loin d’être devant une tâche tellement immense qu’il vaudrait mieux la remettre à plus tard. Nous disposons d'un atout de taille : s’il n’y a pas de victoire possible sans remettre en cause la domination du capital c’est parce que les capitalistes redoutent que la moindre remise en cause de leur système puisse être comme une brèche qui fait céder tout un barrage. Un sondage de 2012 révèle que 53 % des interrogés considèrent que le capitalisme est la cause de la crise, mais parmi ces 53 % plus de 88 % estiment qu’il n’y a pas d’autre système possible. Tout, ou presque, est là. Le capital ne peut plus compter que sur l’absence de toute autre vision que l’aménagement de petits espaces personnels. Devant la quête de nouveaux rapports sociaux, de mise en coopératives, de solutions alternatives qui grandissent, il cherche à capter ces recherches, à les absorber et à les retourner en leur contraire. Lorsque les gens acceptent les solutions libérales c’est le plus souvent par défaut, parce que ce sont les seules qu’ils perçoivent. Les mêmes attentes sont un carrefour : entre récupération par le capital et points de départ pour une conscience transformatrice. Tout dépend de qui ouvre des pistes qui montrent un au-delà de la situation actuelle.

Est-ce que cela dépasse le rôle du syndicat ? Une tradition née sous l’influence de la Deuxième Internationale conduit le syndicalisme à déléguer aux partis la question du pouvoir. Cette conception délégataire repose sur une substitution des citoyens par les élus et une conception de l’action politique réduite au pouvoir d’État et aux seuls partis qui y prétendent. Il ne restait donc au syndicalisme que trois modes de fonctionnement possibles : la courroie de transmission, l’anarcho-syndicalisme ou le syndicalisme d’accompagnement. Or, si nous considérons que le centre de gravité du « pouvoir de transformation » se situe au cœur du mouvement populaire, dans toutes ses disparités, que les organisations sont faites non pas pour se substituer aux individus mais pour favoriser la jonction individu/collectif, alors, syndicalisme, politique, vie associative, expressions culturelles, sont autant de portes d’accès menant aux mêmes réalités, au même combat.

Pierre Zarka. Publié dans Contretemps n°28.

Article