Syrie, entêtement, manichéisme ou recherche de la paix.

Un débat a lieu sur la situation en Syrie et les positions que pourraient prendre Ensemble dans la situation nouvelle créée. Ce texte et ceux qui suivront exposent différents points de vue, sachant que la position d'Ensemble, telle qu'elle a été prise au consensus en 2014, est la suivante :

www.ensemble-fdg.org/content/résolution-sur-la-syrie-du-mouvement-ensemble

Le HCR nous alerte : le cap des 4 millions de réfugiés syriens survient à peine 10 mois après que celui des 3 millions ait été atteint. D’autres données du HCR mettent en exergue la hausse exponentielle du nombre de réfugiés : 92814 en juillet 2012, 1 512 160 en juillet 2013, 2 835 736 en juillet 2014, 4 094 091 en juillet 2015. Ces chiffres sont à mettre en rapport avec les progrès des groupes terroristes sur le terrain.
Pourtant, certain(e)s à gauche continuent de vouloir à tout prix le démantèlement de l’état syrien, suivant le camp occidental dans cette volonté. La catastrophe libyenne n’a apparemment pas servi de leçon. Tant pis pour la population syrienne et en particulier les minorités religieuses et ethniques d’ores et déjà principales victimes du conflit. Tant mieux pour les occidentaux qui rêvent dans un cas comme dans l’autre de rétablir leurs protectorats.

Bachar Al Assad n’est pas un démocrate, c’est même un dictateur, comme tant d’autres dans la région. Mais il est le chef d’un Etat reconnu par les instances internationales et qui avant le conflit encouragé, si ce n’est organisé par les occidentaux et Israël était administré, bénéficiait d’un système de santé, d’éducation, de culture... A la différence des laquais états-uniens de la région, il était un vestige d’un certain nationalisme arabe. Quand Al Assad a commencé à réprimer sauvagement une partie de sa population, la question qu’il fallait se poser était : faut-il encourager celle-ci à entamer et poursuivre la lutte armée, faut-il lui promettre des armes comme l’ont fait les occidentaux, malheureusement suivis par une partie de la gauche radicale, oublieuse de traditions plus pacifiques ? Ou faut-il agir pour des évolutions démocratiques en appelant au dialogue ? A cette époque, une partie non négligeable de l’opposition syrienne était dans cet état d’esprit. Elle n’a pas été entendue et les va-t-en guerre l’ont emporté avec les conséquences désastreuses que l’on connait aujourd’hui, y compris pour l’opposition démocratique, réduite comme peau de chagrin et pour une bonne part réfugiée en Europe.

Aujourd’hui, doit-on s’entêter dans l’erreur en nageant confortablement dans le sens du courant de la diabolisation du dirigeant syrien ou œuvrer à la recherche des conditions pour avancer vers la paix. Cette dernière option doit être la préoccupation essentielle, avec ce qu’elle implique d’efforts pour surmonter les difficultés.

Pour tuer son chien, rien ne vaut que de l’accuser d’avoir la rage. Sous certaines plumes, Bachar Al Assad est dessiné de façon tellement monstrueuse qu’on se demande comment il fait pour avoir encore une partie de son peuple avec lui. D’abord c’est l’antienne des armes chimiques, une recette sûre, éprouvée, depuis Bush et Colin Powell. Qu’importe que des experts de l’ONU aient mis en doute le fait qu’elles aient été utilisées par Assad ! Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose… Ensuite ce sont les barils remplis de TNT jetés par hélicoptères. Ça frappe les imaginations ! C’est vrai que c’est primitif, beaucoup moins civilisé que les bombes à uranium appauvri, guidées au laser qui tombent malheureusement souvent sur les populations civiles ou les hôpitaux de MSF, comme récemment en Afghanistan. Bêtement, certain(e)s ont tendance à penser que toutes les bombes sont dégueulasses et meurtrières… Pour faire bonne mesure, on attribue au régime syrien la responsabilité essentielle des victimes, la détresse des réfugiés. Daesh, Al Qu’Aïda, leurs massacres, leurs attentats aveugles, leur répression féroce contre les minorités religieuses ou ethniques, ce sont des vues de l’esprit, vous suggère-t-on. Même les balles et les bombes « démocrates » de ce qui reste de l'"Armée syrienne libre" tuent et sèment la terreur ! Mais non : c’est Bachar Al Assad le seul responsable, Cameron, Obama, Hollande le disent. On ne le répètera jamais assez. Parfois, les accusations peuvent devenir carrément odieuses : une coordination entre Assad et Daesh est même évoquée. A ce niveau là, c’est non seulement nauséabond, mais également ridicule. De quelle couleur le téléphone ? Il ne reste qu’à qualifier Bachar Al Assad de « vipère lubrique »  et on aura retrouvé les accents attendrissants de temps qu’on croyait révolus!!!

Quitte à être qualifiées « de nouvelle trahison du peuple syrien et à son droit à la liberté » (si ce n’est pas du terrorisme intellectuel, ça y ressemble !!!), des voix de plus en plus nombreuses s’expriment dans la gauche alternative pour dire qu’il ne doit pas y avoir de préalables excluant une partie des acteurs de la lutte contre le terrorisme régional. Oui, il faut avoir « le souci de peser pour qu'une solution politique globale puisse être dessinée. Celle d'une Syrie libre, en capacité de se reconstruire, dans un Moyen-Orient lui-même pacifié, débarrassé de l'emprise des puissances étrangères, et respectueux des droits de ses différentes populations. » Qui parmi les forces progressistes ne peut partager ce rêve ?

Mais comment faire pour qu’une telle issue que chacun(e) souhaite ne reste pas un vœu pieux. En diabolisant un acteur essentiel ainsi qu’une partie de la population syrienne et ceux qui leur apportent leur soutien : Iran, Irak, Russie, Hezbollah, ou en appelant à des négociations pour résister ensemble aux vraies menaces barbares, celle d’Israël y compris. Il semble que les Kurdes syriens soient plus nuancés que leurs défenseurs ici. La question mérite en tout cas qu’on ne la balaie pas d’un revers de manche.

Christian Darceaux, le 4 octobre 2015

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