Transfiguration de la guerre

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Otto Dix

Une bonne partie de l’histoire de la poésie a, depuis ses origines, partie liée avec la guerre. Il est assez commun de considérer que les débuts de la poésie écrite sont liés à l’épopée qui est toujours un chant de guerre. L’Epopée de Gilgamesh, composée à Sumer vers la fin du IIIe millénaire avant J.C., et gravée en pictogrammes sur des tablettes d’argile, est un des plus anciens textes connus de l’humanité… L’Iliade et l’Odyssée, d’Homère, inspirées par la Guerre de Troie, en sont aussi des exemples illustres. Comme La Chanson de Roland, pour la poésie française, attribuée à un certain Turolde. Écrite au XIIe siècle, elle relate des événements censés s’être produits trois siècles plus tôt : la bataille entre les preux de Roland et les milices vasconnes ou gasconnes (et non sarrazines) qui les auraient décimées. Peut-être cette célèbre épopée répondait-elle à un objectif politique : réécrire l’histoire en transformant une lutte territoriale et féodale en un combat contre les Arabes, afin de justifier les croisades.

Ainsi, longtemps les poètes ont chanté la guerre. « Depuis six mille ans la guerre / Plait aux peuples querelleurs, 
/ Et Dieu perd son temps à faire 
/ Les étoiles et les fleurs. », écrivait Victor Hugo.

C’est que les poètes ont toujours, plus ou moins, épousé les passions de leurs contemporains. Longtemps, ils ont parlé au nom de leur société. Ce qui ne les empêchait pas, dans le même temps, d’en dire les misères et les horreurs.

Comme à travers la plainte d’Andromaque, dans l’Iliade (« Ô mon époux, tu as perdu l’existence bien jeune et tu me laisses veuve dans le palais ! ») Et nous ne savons rien des cris déchirants qu’ont dû lancer les poètes troyens. (C’est Mahmoud Darwich qui se définissait comme un « poète troyen ».)

Longtemps les poètes ont donc aussi héroïsé la mort.

Péguy, qui fut l’une des premières victimes des combats de 14-18, dans son dernier long (interminable) poème, Eve, psalmodie :

« Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles

Couchés dessus le sol à la face de Dieu

Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés. »

C’est évidemment une définition du bonheur qu’il nous est difficile de partager… Malgré l’estime que j’ai pour le poète, cette sorte de fanatisme mystique n’est pas si éloignée de celui des jeunes combattants de Daech, heureux à l’idée de rejoindre le paradis d’Allah…

En dépit de son « Dieu que la guerre est jolie  » et de son enthousiasme lyrique pour les feux d’artifice de l’artillerie, Apollinaire nous touche beaucoup plus quand il écrit :

« Si je mourais là-bas sur le front de l’armée

Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée

Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt

Un obus éclatant sur le front de l’armée

Un bel obus semblable aux mimosas en fleur »

La Première Guerre mondiale est peut-être le premier moment où s’affirme un courant pacifiste en poésie. C’est évident en Allemagne, chez les expressionnistes. Aussi en Angleterre, avec les War poets. Moins connu en France où les poètes pacifistes ont été mis sur la touche. Mais ils ont existé. Je pense en particulier aux anciens "unanimistes" du groupe de l’Abbaye, qui se sont rassemblés autour de Romain Rolland et ont publié l’anthologie desPoètes contre la guerre, à Genève (avec Charles Vildrac, Luc Durtain, Georges Duhamel ou René Arcos qui devait diriger la revue Europe après-guerre). Le pacifisme de ces poètes qui refusèrent la tuerie et le chauvinisme n’a pas toujours été un refus systématique de prendre les armes. Ainsi, le jeune poète Paul Vaillant-Couturier, qui fut un soldat héroïque et médaillé, est devenu révolutionnaire pendant la guerre, dont il rapporta les paroles de la "Chanson de Craonne". Et il fonda l’Association républicaine des anciens combattants (ARAC), avec Barbusse et Raymond Lefebvre.

Au moment de la montée du fascisme et de la Deuxième Guerre mondiale, des hommes et des femmes (et parmi eux des poètes) profondément pacifiques entrèrent aussi en Résistance.

C’est ce que dit le très beau poème de Desnos, publié dans L’Honneur des poètes, de façon clandestine, en 1943 : « Ce cœur qui haïssait la guerre voilà qu’il bat pour le combat et la bataille ! / Ce cœur qui ne battait qu’au rythme des marées, à celui des saisons, à celui des heures du jour et de la nuit, / Voilà qu’il se gonfle et envoie dans les veines un sang brûlant de salpêtre et de haine…  »(1)

C’est qu’il faut parfois prendre les armes pour en finir avec les armes. Et contre la violence, il n’y a parfois pas d’autre solution que la violence. La haine est parfois nécessaire, comme le soulignait le philosophe Georges Labica.

Ce qui peut conduire à retrouver le ton de l’épopée et de la poésie du combat, lequel procure aussi une forme de bonheur, ou tout du moins de plaisir.

Le Che (qui fut aussi poète) le dit dans certaines de ses lettres.

Et tous ceux qui ont l’habitude de se battre le savent.

On aurait tort de penser que cela appartient à l’Histoire passée et que nous en sommes pour toujours quittes. Le monde n’en a visiblement pas fini avec la guerre et la violence.

Mais il convient évidemment de ne pas perdre le but de vue. Qui est l’humanité. (Au sens de cette qualité pour l’instant mal partagée mais qui devrait justement caractériser le genre humain.)

Quand ils se battaient, les Résistants le faisaient au nom de la vie. Jamais les révolutionnaires n’ont crié « Viva la muerte ! »

Dans une conférence prononcée en 1946 à Londres, Paul Eluard disait que la poésie véritable résidait dans tout ce qui refuse le visage innommable de la mort. Il avait raison. Depuis Orphée descendant aux Enfers pour y arracher Eurydice, la poésie est toujours un combat contre la mort et l’oubli.

Bien sûr, à voir l’état du monde et les guerres qui se mènent au nom de la religion (mais en fait pour le partage du pouvoir et du pétrole), on peut douter que nous soyons bien partis dans la voie de la réalisation de cet idéal poétique et humain.

Beaucoup en déduisent que la violence est décidément dans la nature de l’homme. Pourtant, sa nature est justement d’essayer de s’arracher à la violence des lois de la nature. Et, même si cela ne se fait pas sans mal, ni sans rechute, l’humanité malgré tout progresse. Et nous ne devons pas en désespérer.

Croire en l’homme est un acte de foi des plus difficiles, mais il est nécessaire. La religion du futur est la plus malaisée, mais elle est vitale.

Francis Combes, 7 novembre 2014. Publié sur le site de Cerises.

1. Anthologie rééditée cette année conjointement par le Printemps des Poètes et les éditions du Temps des Cerises, à l’occasion du 70e anniversaire de la Libération et de la victoire contre le nazisme (Ndlr).

 

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