Trouver une unité nouvelle ? Le collectif 3A : signes nouveaux et questions

Le regroupement d’organisations syndicales, d’associations de lutte et de forces politiques, qui existe depuis la préparation de la manifestation du 12 avril 2014, a choisi le nom de « Collectif 3A »[1]. Nous y revenons au cours de cet article pour en préciser les motifs. Toutefois, la cohabitation active, l’expérience de ce cadre d’activité sont par elles-mêmes importantes. Notre volonté d’œuvrer à la construction du rapport de force ne peut avancer qu’avec des réponses nouvelles adaptées à la situation politique. Observer et cerner quelques questions, préciser des éléments de débat, tel est l’objet de cet article, qui prend le parti de restituer des décisions et des paroles des militant.e.s (voir encart chronologie en fin d’article).

Quelles forces et pour quelles raisons ?

Les raisons politiques de ce regroupement, exprimées dans l’Appel[2], situent l’enjeu politique. « Alors que des choix politiques résolument à gauche devraient s’imposer face à la crise, les renoncements du gouvernement devant les exigences du Medef et de la droite en matière sociale, environnementale, familiale, et sur le droit de vote des étrangers... scandalisent (…)

Maintenant ça suffit ! Marchons contre l’austérité pour l’égalité et le partage des richesses. Nous n’en pouvons plus de voir la droite et l’extrême droite battre le pavé avec leurs cortèges de haine de l’autre, d’intolérance, de racisme, de sexisme, d’homophobie et d’intégrisme. (…) En France, comme dans toute l’Europe, la rigueur budgétaire et l’austérité imposées par la Commission européenne, François Hollande et le gouvernement pour satisfaire les marchés financiers nourrissent ce climat malsain ».

Pour lancer l’appel à la Marche du 12 avril 2014, on compte l’humoriste Christophe Alévêque, l’artiste Ernest Pignon-Ernest, Mgr Jacques Gaillot, des sociologues, des journalistes, des syndicalistes, Jean-Luc Mélenchon, coprésident du Parti de gauche, Pierre Laurent, secrétaire national du PCF, Olivier Besancenot du NPA, Clémentine Autain d’Ensemble, Jean-Baptiste Eyraud du DAL…

On y voyait une avancée, avec la diversité des signatures, mais aussi une dissymétrie entre ceux qui sont nommés et des groupes d’anonymes (sociologues, syndicalistes…). Il n’est pas certain que cela soit constructeur d’une dynamique commune, surtout pour les syndicalistes et les responsables d’associations. Contentons-nous, à cette étape, de signaler l’interrogation. Quels objectifs politiques ? Quelle volonté d’un mouvement de masse construit avec le plus possible de forces ? Ces questions lancinantes, un an auparavant, étaient bien là…

Pour prendre la mesure d’une continuité et de ce qui change, rappelons ce que disaient les unes et les autres le 16 juin 2013, lors des « Assises » unitairement organisées autour du Front de gauche[3].

Jean-Luc Mélenchon rappelait que « le capitalisme est en train de mourir ». Pierre Laurent présentait « les objectifs que nous pouvons faire triompher en commun ». Au nom de l’Union Solidaires, Annick Coupé marquait la portée de cette assemblée : « les questions politiques ne sont pas l’affaire des seuls partis politiques mais de l’ensemble du mouvement social. Nous n’avons pas les mêmes fonctions ni les mêmes échéances, mais nous avons la même responsabilité, celle de changer les choses ». Christophe Delecourt (UGFF-CGT) et Pierre Khalfa (Copernic) posaient la même question : quel cadre unitaire, alors qu’il existe des convergences importantes sur le contenu d’une politique alternative ? À l’adresse des responsables présents de Gauche avenir et d’EELV, Clémentine Autain soulignait l’importance de tels débats et mettait l’accent sur leur enjeu : « Nous ne demandons pas un peu plus. Nous demandons un changement de cap. Nous sommes en colère mais la colère ne suffit pas. Ce que nous avons à faire c’est de transformer cette colère en alternative ».

Deux questions restaient non résolues : peut-il y avoir une coordination pérenne et de quelles forces ? Comment délimiter et stabiliser ce qui forme une alternative ?

Des initiatives et des couacs

Pour les conditions de préparation de la Marche d’avril 2014, les organisations du Front de gauche, après un moment de cacophonie lors de son annonce, se sont toutes inscrites dans son processus de lancement. Au vu des déchirements du Front de gauche du fait des municipales, l’idée d’une Marche contre la politique d’austérité du gouvernement avait été discutée, assez tôt, et projetée avec soin pour le début avril[4].

En fait, cette marche a fait apparaître un débat au sein de la CGT : la direction de la centrale syndicale n’a pas appelé à défiler alors que plusieurs de ses fédérations et unions ont annoncé leur soutien à l’initiative.

Divisions, aussi, chez Europe Écologie-Les Verts (EELV) : alors que la direction a adressé une fin de non-recevoir à l’invitation, quelques cadres ont lancé un appel à rejoindre le cortège du samedi, où l’on a pu voir quelques dizaines de drapeaux écologistes. « Notre présence est cohérente avec la décision d’EELV de ne pas participer au gouvernement de Manuel Valls », écrivaient les signataires de cet appel écologiste, précisant toutefois qu’ils allaient défiler « non pas avec telle ou telle personnalité au verbe haut qui serait devenue infréquentable. Là n’est pas la question ».

L’aile gauche du PS ne s’était pas associée à cette manifestation, mais un membre du bureau national du PS, l’économiste Liêm Hoang Ngoc, était visible dans les premiers rangs.

Pour Olivier Besancenot du NPA, la « nomination de Manuel Valls est mieux qu’un tract pour manifester le 12 avril ». La formule est bonne pour s’adresser aux couches déjà convaincues.

Le message diffusé alors par les socialistes opposés à la politique de Valls et de Hollande n’est pas tourné vers cette mobilisation : « Hollande s’est trompé de Premier ministre et nous impose un virage qui n’a pas été discuté (…). Il nous faut un congrès extraordinaire du parti. Beaucoup de parlementaires ont voté la confiance à Manuel Valls uniquement pour éviter la crise de régime. »

Le chiffrage de la manifestation traduit un malaise : le nombre est sans doute de l’ordre de 35 000, quand la police affirme 25 000, tandis que les organisateurs annoncent 100 000 comme un argument politique décisif. Quel sens prenait une première ligne composée de l’ancien candidat à la présidentielle aux côtés d’Alexis Tsipras, de passage en France, de Pierre Laurent et des autres personnalités connues du Front de gauche ? Beaucoup de syndicalistes et de militants de base y ont vu un souvenir de 2012, d’autres une auto-proclamation d’un « débouché politique » pour l’heure illusoire.

La Marche avait le mérite de poser publiquement une question de stratégie : puisqu’il ne sera pas possible de « corriger de l’intérieur » les options politiques du gouvernement, que faire ? « Quelle est donc l’alternative ? »

Malgré des critiques et à cause de la pertinence de telles interrogations, le regroupement s’est maintenu. Certes, des divergences fortes se sont exprimées au cours de quelques réunions ; mais il a existé une volonté commune de consolider « le collectif du 12 avril », appelé ainsi pour en souligner la continuité. Afin de consolider le socle commun et de vérifier les convergences, une assemblée de travail fut projetée et organisée le 21 juin.

Lors de cette réunion réussie[5], les propos introductifs d’Eric Beynel, porte-parole de l’Union Solidaires, rappelaient les couacs : « il nous semble important de préciser un certain nombre de points qui, pour Solidaires, conditionnent la construction, ou co-construction, de notre cadre collectif. Celui-ci a été initié par un appel de partis politiques à une marche contre l’austérité le 12 avril. Nous avions alors indiqué que la méthode choisie était problématique : annonce d’une date, puis convocation d’une réunion. Les enjeux et les inquiétudes sur le contexte politique et social, la politique gouvernementale, la montée de l’extrême droite avaient pour Solidaires justifié dans un premier temps notre présence en tant qu’observateurs puis dans un second temps comme signataires. Nous étions par ailleurs bien conscients que le cadre politique posé au départ rendrait difficile la visibilité des autres acteurs du mouvement social, associations et syndicats, et pas seulement à cause des “mauvaises habitudes” des médias... »

Ce souci a été amplement partagé durant la journée. Jacques Chaballier (PCF) confirmait une possibilité : « Après la marche du 12 avril, nous avons toutes et tous ressenti la nécessité de continuer à travailler ensemble avec l’ambition de contribuer à l’existence d’une alternative à gauche à l’actuelle politique gouvernementale. Avec une exigence : que les suites soient à chaque étape décidées ensemble, syndicalistes, militants associatifs, militants politiques, personnalités, dans le respect des identités, des cultures et des calendriers de tous et de chacun ».

Au-delà des tensions suscités par la défiance de nombre de militant.e.s devant « les solos » de Jean-Luc Mélenchon, mais aussi malgré les divisions parfois très vives autour des municipales, une affirmation commune prit le dessus : « Nous avons, comme le montre notre rencontre de ce jour, été en mesure, ensemble, de créer les conditions de suites possibles à cette marche ».

Au nom du PG, Sarah Legrain y insista fermement : « À travers entre autres l’appel des 200 personnalités, ce collectif a affirmé sa vocation à s’élargir. Cet objectif doit demeurer le nôtre (…). Personne ne souhaite que ce collectif ne se rabougrisse, et ne se transforme en une réunion de quelques militants condamnés à l’entre-soi et aux discussions hors-sol. Cette diversité inédite des participants et cette ambition d’élargissement et de pérennisation doivent se traduire par des pratiques de co-élaboration inédites et ambitieuses. Il nous faut trouver des modes d’action et d’élaboration respectueux des cadres de chaque organisation ».

Le porte-parole du PCF soulignait : « le 21 juin n’est pas une date après le 12 avril. Cette journée doit être un commencement. Notre ambition est la construction d’un projet alternatif aux politiques d’austérité et le rassemblement de toutes les forces disponibles pour le faire grandir et le rendre majoritaire ».

Dans les conclusions au nom des organisateurs, il fut proposé de retenir et d’acter « le principe d’une mobilisation de portée nationale, à la rentée prochaine, à une date et sous des formes qui restent à définir, s’inscrivant dans nos objectifs communs de sortie de l’austérité, du combat contre les inégalités et de la nécessaire réinvention de la démocratie ».

Un ancrage qui peut changer la situation

Autour des questions immédiates de l’austérité, du budget aux lois régressives promues par le gouvernement, se fait jour une conscience fortement politique. Le but, exprimé par Christophe Delecourt, de l’UGFF-CGT, est « la construction d’un mouvement le plus large possible, populaire, et sans exclusive, au service d’une dynamique pour une alternative sociale, démocratique, écologique et féministe, fondée sur la solidarité. Une dynamique d’espoir et de progrès. C’est aussi ainsi que nous combattrons l’extrême droite, la droite extrême, le patronat, et toutes les formes de racisme, de xénophobie, de discrimination ».

Une conscience commune et des objectifs à consolider ensemble s’affirment : il y faut des cadres larges de discussions et, pourquoi pas, de co-construction.

Des luttes fortes et déterminées, cheminots, intermittents et précaires, postiers, hôpitaux, rythmes scolaires, etc., comme la campagne anti-TAFTA sont rappelées, car la période est difficile, compliquée et exigeante : « nous devons y contribuer ensemble ».

Tout cela doit se faire en construisant un processus qui respecte les identités et les temps de décision de chacun, sans imposer un calendrier décidé ailleurs. Une exigence de respect de l’autonomie du mouvement social s’exprime et implique de ne pas se substituer à lui dans les mobilisations existantes ou à venir.

Y voir une crainte devant « la politique » serait une erreur d’analyse : il s’agit de la volonté de changer les rapports entre mouvement syndical, social, et organisations politiques. La preuve en est l’importance affirmée avec l’accord de toutes les composantes de « produire ensemble du politique et un projet de transformation sociale post-capitaliste appuyé sur des formes d’organisations collectives diverses ».

On voit comment cela diffère des relations anciennes de « division du travail » et de hiérarchisation entre syndicalisme et politiques. On peut y voir la nécessité de surmonter les souvenirs plutôt mauvais des mobilisations contre la remise en cause des retraites : dès le vote à l’Assemblée, et malgré les mobilisations dans le pays, on eut l’impression que les politiques sifflaient la « fin de partie ». Il en est demeuré une question forte : comment les mouvements sociaux peuvent-ils maîtriser leurs exigences ? « Notre enjeu collectif est de dépasser nos cadres restreints et de porter nos débats, interrogations et propositions de manière large pour combattre le défaitisme, l’extrême droite et les politiques d’austérité », est-il résumé en conclusion.

Il ne s’agit pas de la reprise de débats plus ou moins « historiques »[6], mais perce une question qui se pose, avec des spécificités, dans plusieurs pays d’Europe : on ne peut sortir des carcans des politiques néolibérales avec le vieux partage des tâches entre les élections, les institutions gouvernementales et la vie quotidienne, et les luttes qu’elle rend urgentes.

Une hégémonie impose une construction politique nouvelle.

Une expression revient en leitmotiv dans de nombreux textes du Collectif : « la co-construction permettant à tous les participant-e-s partagé-e-s entre les trois composantes (syndicats, associations, organisations politiques) de se sentir partie prenante dans le respect des prérogatives de toutes et tous ». Ici apparaît un espace politique nouveau.

Toutefois, on peut le constater, une masse énorme de mouvements sociaux, de mobilisations locales, parfois très fortes ne produit pas de manifestations nationalement massives. C’était un enjeu en refusant de « compter » le 12 avril trois fois plus de monde qu’il n’y avait : le plus grand nombre des luttes locales ou de secteurs professionnels ne produisent pas localement une poussée vers des structures locales souples de convergences entre diverses dimensions : pas de comités, ou collectifs, ou assemblées à la fois interprofessionnelles, politiques et culturelles. On peut d’ailleurs constater que les divers regroupements nationaux stables, par domaine de luttes[7], perdurent sans chercher à créer une convergence et une activité commune au-delà de quelques participations à certaines manifestations (le 12 avril 2014, le 9 avril et le 8 octobre 2015) ; l’anniversaire à Guéret en juin 2015 a affirmé l’importance du service public, dans sa dynamique et les formes qu’il peut développer comme alternative au néolibéralisme.

Nationalement, les réunions et les activités du Collectif 3A prennent en compte « le respect des rythmes de discussions et décisions de toutes les composantes permettant seul d’avancer vraiment ensemble », mais avec le souci d’un calendrier qui réponde aux urgences.

En même temps, il existe une vive conscience du besoin d’une élaboration commune et la volonté de consolider ainsi une capacité de réponse face aux effets de la politique de F. Hollande y compris sur le moral des militant.e.s.

Pour mieux cerner la spécificité du collectif, notons la pluralité de sens des « mesures d’urgence ».

Lors de la réunion du 21 juin 2014, Sandra Rigoni (ATTAC) intervenait par exemple pour réaffirmer des thèmes et exigences féministes. « Libérer du temps, redimensionner et ré-équilibrer la place du travail dans nos vies, c’est une condition indispensable pour un partage plus équitable des tâches entre femmes et hommes. Partager le temps de travail, c’est construire un projet de société où chacun a une place à la fois dans le travail et dans les multiples activités et engagements hors travail qui font de tout un chacun un citoyen à part entière et non seulement un consommateur en compétition avec tous les autres.

Ces mesures qui permettraient de répondre aux besoins des femmes sont porteuses d’émancipation pour la société toute entière. La lutte pour l’égalité entre femmes et hommes s’appuie sur des valeurs qui s’opposent à ceux du capitalisme néolibéral. ‘Lien social, solidarité, partage, citoyenneté’ : les luttes pour l’égalité entre femmes et hommes permettent de fonder un nouvel imaginaire social qui est essentiel pour construire un projet de société, convaincre et emporter l’adhésion du plus grand nombre.

Car les alternatives à l’austérité que nous construisons, si elles doivent être crédibles, réalistes et concrètes, doivent aussi faire rêver. Elles doivent permettre de susciter l’espoir pas seulement d’une société qui fonctionne mieux, mais d’une société juste, meilleure, qui nous rende toutes et tous meilleurs ».

Ce but était rappelé dans les ateliers, avec des interventions riches sur les situations, les analyses et les exigences revendicatives, par les militant.e.s d’associations de chômeurs/ chômeuses et précaires, par celles du droit au logement, par les associations pour l’égalité des femmes : un aspect important de la journée a été de voir comment des démarches de mobilisations et de groupes aussi différents développaient des idées, des pratiques et des exigences en se souciant d’en comprendre les spécificités et les rapprochements.

Il s’agit bien d’une volonté de construire une nouvelle hégémonie, en rupture avec la politique du gouvernement, une alternative. Les comptes rendus des ateliers tenus ce jour-là ont la même tonalité[8].

La forme d’un Mouvement populaire était présente en pointillés. Christophe Delecourt (UGFF-CGT), chargé de présenter les conclusions, soulignait qu’il fallait prendre le temps, les uns et les autres dans nos organisations respectives, pour « débattre des contenus et des perspectives ouvertes par notre journée de travail ». Et annonçait, comme il avait été prévu en cas de succès, une réunion « pour commencer l’écriture d’un texte d’appel à une co-construction d’un mouvement le plus large possible, populaire, et sans exclusive, au service d’une dynamique pour une alternative sociale, démocratique, écologique et féministe, fondée sur la solidarité. Une dynamique d’espoir et de progrès ».

C’est ainsi, ajoutait-il, que nous combattrons l’extrême droite, la droite extrême, le patronat, et toutes les formes de racisme, de xénophobie, de discrimination.

Prendre des initiatives et affirmer une alternative …

Cette journée du 21 juin a été un jalon pour apprendre à poser ensemble, et non par chapitres particuliers, des urgences différentes en réalité inséparables : en proposant aux salarié-es, aux privé-es d’emploi, à celles et ceux qui sont privés de leurs droits, aux retraité-es, aux citoyennes et aux citoyens de s’approprier le processus de co-construction.

Il n’est pas moins important de souligner la volonté de le faire dans le respect des champs d’interventions propres et de leur indépendance, tout en recherchant l’affirmation d’une politique alternative autour d’un texte commun.

« Sans attendre, les différentes organisations aujourd’hui présentes se retrouveront dès mardi prochain, dans cette même Bourse du travail, pour commencer l’écriture d’un texte d’appel à une co-construction d’un mouvement le plus large possible, populaire, et sans exclusive, au service d’une dynamique pour une alternative sociale, démocratique, écologique et féministe, fondée sur la solidarité. Une dynamique d’espoir et de progrès. C’est aussi ainsi que nous combattrons l’extrême droite, la droite extrême, le patronat, et toutes les formes de racisme, de xénophobie, de discrimination ». L’ambition est à la hauteur de la situation.

Au cours des semaines suivantes, le Collectif a choisi un nom : Alternative à l’austérité (AAA). Retenu le projet d’appeler à constituer des collectifs dans le plus de lieux possibles et de proposer une journée nationale décentralisée pour contribuer aux mobilisations et aux débats politiques, sans doute lors du vote du budget. À aussi été défini le canevas d’un texte « Sortir de la crise c’est possible » pendant l’été ainsi que sa diffusion pour faciliter les débats et faire le point des amendements et/ou accords des diverses instances d’associations et de syndicats jusqu’au 14 octobre. Ce texte devait suivre un mandat du groupe de travail « propositions » et prendre en compte les travaux des ateliers du 21 juin, les questions d’écologie et de transition énergétique, comme la campagne TAFTA, aider à ce que puisse s’entendre la parole des sans toits, des sans droits… Seront donc reprises des propositions élaborées avec DAL et APEIS.

Ce texte devait comporter trois axes : les mesures pour répondre à la situation d’urgence sociale ; la démonstration que des marges financière existent ; des propositions pour sortir de la crise.

Ces préoccupations peuvent rendre plus complexes et plus longues les prises de position, de décisions communes à cette diversité d’organisations ; et difficile la mise en place d’un calendrier qui réponde aux urgences et puisse donner des réponses rapides voire parfois immédiates : la date retenue pour une manifestation, le 15 novembre, se souciant de la rentrée des confédérations syndicales, se rapproche du débat sur le budget. La définition des mesures d’urgence concentre des difficultés : la détermination du nombre de mesures, des revendications « consensuelles », le lien avec les mobilisations ; mais aussi le degré de rupture avec la logique du système capitaliste jugé comme à la fois compréhensible et d’actualité.

Un texte préparé a semblé proche d’emporter un accord[9]. Permettant de ne pas subir des séparations entre social et politique, cette initiative correspondait aux besoins de la pratique collective en cette rentrée. On peut même penser que les « mesures d’urgence » feraient l’objet des discussions proposées à toutes les forces politiques comme aux élu.e.s qui s’opposent à la politique du gouvernement.

Le 15 novembre, un succès politique limité

Un succès pouvait être noté : la validation du projet unitaire. Dans un moment difficile pour les mobilisations, des dizaines de milliers de manifestants sont descendus dans les rues de Paris et de 37 autres villes de France grâce à un important volontarisme à l’approche de l’initiative. « En quelques mois depuis la manifestation nationale du 12 avril à Paris, nous nous sommes renforcés, nous avons considérablement élargi le cercle des personnalités – plusieurs milliers – et des organisations – 95 aujourd’hui – signataires de nos appels », lit-on dans le texte de bilan.

Mais le succès numérique appelle l’attention. Réduite en nombre, la mobilisation parisienne a été réussie au vu des difficultés de la période. Au total elle marque un rejet clair de la politique gouvernementale et patronale mais avec une expression limitée aux militant.e.s : « plus largement on est dans un rejet passif », ont pu dire plusieurs responsables syndicaux ; et bien des militants actifs ne s’étaient pas mobilisés : « à quoi bon ? »

« Après le 15 novembre, dans le respect de toutes nos identités, nous sommes décidés à continuer ensemble ». Les 3 A de l’« Alternative À l’Austérité » vont encore se faire entendre, s’élargir et s’étendre dans tout le pays, pour offrir à tous ceux qui le souhaitent un « espace construit en commun d’initiatives, d’actions et de débats, porteur du refus de l’austérité et du rejet des politiques gouvernementales et patronales actuelles ».

Dans le même temps, ils ont exprimé leur aspiration à construire une alternative sociale, écologique, politique et démocratique. L’existence dans la durée du collectif 3A, regroupant des personnalités, des associations, des syndicats et des forces politiques est un fait inédit dans notre pays. Ses initiateurs et animateurs tiennent à le souligner.

C’est un événement majeur que des organisations et personnalités si diverses parviennent à construire ainsi, de façon totalement commune et solidaire, des initiatives de grande envergure. Il est porteur d’espoir pour tous celles et ceux qui refusent une politique qui engendre toujours plus de misère, d’inégalités, de désespoir et conduit le pays dans le mur, pour celles et ceux qui veulent un véritable changement, un avenir de justice sociale, de solidarité et de fraternité.

Mais la difficulté est à la mesure de l’état du mouvement populaire : ne plus séparer les urgences sociales des laissé.e.s pour compte sans droits ou précarisés, marquer la possibilité d’une autre politique pour mieux résister face aux coups portés par un gouvernement « de gauche » à la demande du MEDEF, ouvrir une perspective de changement… Aucune de ces dimensions des « urgences » ne peut remplacer l’autre.

Dans la poursuite de son activité, le collectif 3A a consolidé les discussions publiques en montrant qu’il est possible de prendre d’autres mesures. Ce n’est donc pas sans raison que des socialistes de gauche et toute une part d’EELV y participent. 

Quand le CLIC-P lance des actions contre la remise en cause des dimanches et du travail de nuit dans son secteur, des représentant.e.s du secteur commerce en lutte participent aux réunions du Collectif qui relaie ses activités et diffuse des analyses.

Contre la loi Macron

Dès l’annonce du projet de loi Macron, qui semble tout d’abord une extension des conditions de travail dans le commerce, puis un fourre tout, une réaction unitaire est suscitée. Une pétition est lancée. Elle traduit une conscience politique et une cohésion : « Sous l’aiguillon du patronat, des actionnaires, des marchés financiers et plus largement du capital, les pouvoirs publics organisent la généralisation et l’accentuation des politiques d’austérité. Le pacte dit de “responsabilité” a pour objet de diminuer de plus de 50 milliards d’euros la dépense publique. C’est toute l’action publique qui est aujourd’hui mise en cause, celle de l’État et de ses opérateurs, celle des collectivités territoriales, celle de la Sécurité sociale.

Dans le même temps, plus de 200 milliards d’euros sont octroyés au patronat par les pouvoirs publics du fait de la multiplication des mécanismes d’exonérations et d’allégements des cotisations sociales et des impôts. Pire encore, le Gouvernement est aujourd’hui tenté de reprendre à son compte les aspirations du Medef pour organiser le saccage des institutions représentatives des personnels. »

Le Collectif Alternative A l’Austérité réagit : « D’autres choix, pour une alternative sociale, démocratique, écologique et féministe, sont possibles ! Mais rien ne se fera sans construire les mobilisations et les rapports de forces nécessaires ». Il développe un appel à interpeller les parlementaires, sénateurs et députés ; réalise une pétition exigeant le retrait de cette loi, signée en dix jours par près de 12 000 personnes[10] et organise un meeting montrant la convergence des forces en vue de la manifestation du 9 avril.

Cet automne 2015, il était difficile d’assurer le relais en termes de manifestations, entre la « journée » intersyndicale du 9 octobre, les régionales et les initiatives autour de la COP 21… Il a donc été convenu d’organiser un bilan et une mise en perspective pour 2016 et de contribuer au lancement des bases pour la campagne « Code qu’il faut défendre » (CQFD).

Des discussions ouvertes

Le résumé des activités et des questions posées par le collectif 3A appelle quelques discussions précises.

Tout d’abord, différence entre la situation de 2013 et celle de 2015, la nécessité d’une co-organisation, reconnue, tend à gommer les frontières traditionnelles entre les organisations politiques et autres.

Le besoin d’une alternative semble pour beaucoup de militant.e.s dépendre d’un cadre qui ne serait pas seulement celui des organisations politiques. En partie du fait de la méfiance constituée au cours des années depuis 2006 : n’oublions pas que la présidentielle de 2012 fut un « pic » de participation électorale ; avec, lors des départementales, une mesure terrible : se sont alors abstenus 60 % des anciens électeurs de Jean-Luc Mélenchon et 45 % de ceux de François Hollande.

Mais, au-delà des enjeux institutionnels, les questions à soulever et résoudre semblent énormes à la plupart. Tout un projet de société reste en déshérence alors que des souffrances quotidiennes ne trouvent pas de réponse. Tenir les deux bouts de ces interrogations paraît insurmontable, face aux avalanches de nouvelles inquiétantes ou immédiatement très dures.

L’intrication des niveaux de réflexion et de remises en cause de la société soulève une difficulté, bien illustrée par la pratique du collectif 3A : on ne peut espérer changer la situation avec une seule mobilisation. La question posée est celle d’un autre modèle de société et de moyens nouveaux à développer contre les politiques anti-démocratiques et néolibérales.

Pour synthétiser, prenons quelques formules, pour les soumettre au débat.

Pour mettre en échec les avancées de l’hégémonie du FN et de la droite plus ou mois vichyste autour de lui, il faut proposer un but qui montre les immenses possibilités de vivre autrement aujourd’hui présentes.

Ce n’est pas l’option du PS cherchant à constituer un pôle central dans la société avec des droits qui remplaceraient ce qui reste du Code du travail et imposeraient la collaboration stable entre des patrons paternalistes et des syndicalistes dominés et soumis. Comment pourrait-on avoir un avenir commun avec le MEDEF, même si Terra Nova propose de ne s’occuper que de la part rentable et moderne des « couches moyennes ».

Pour cela, il faut dépasser des obstacles de « la gauche de la gauche » : une vue trop bornée aux échéances électorales qui détournent des aspérités fortes du quotidien ; et une tendance à répondre seulement avec des « mesures » qui paraissent « crédibles » alors qu’elles s’enferment dans des variantes de « l’antilibéralisme ». En fait, comme le montre le texte « Sortir de l’austérité c’est possible », les points d’accord seraient bien suffisants si un gouvernement était vraiment à gauche.

Mais, pour s’adresser à celles et ceux qui sont concernées, pour avoir un ensemble de réponses pour des mesures d’urgence consolidées, il faut aussi, clairement, vouloir reconstruire une gauche, ancrée dans les espoirs de 1793, de 1848, en partie celles de 1944-1945. Exproprier les profiteurs qui détournent les richesses sociales et culturelles en moyens pour des profits spéculatifs. Imposer un nouveau statut du travail salarié pour tou-te-s, inséparable de la lutte contre toutes les discriminations et pour l’égalité des droits. Faire émerger une réorganisation autogestionnaire des entreprises, et de nouvelles institutions pour une démocratie où le plus grand nombre contrôle et décide. Les mêmes options sont présentes pour refonder l’Europe sur d’autres bases et pour des initiatives internationales. 

Construire cette perspective est une question pour les composantes et les militant.e.s qui participent au collectif 3A : ce débat dans la société consoliderait les luttes immédiates. Cet horizon et ce chemin ne peuvent manifestement pas être l’œuvre d’une seule forme d’organisation. A vrai dire, vu les activités constantes des associations et des syndicats, ces discussions, qui concernent le plus grande nombre, relèvent de discussions politiques et culturelles générales dans la société. La forme de rassemblement nouveau du collectif 3A donne-t-il une indication sur ce qui est possible plus généralement, une dynamique et une base plurielle des forces qui veulent des droits et une démocratie maintenant pour toutes et tous ? Ce serait renouer avec des indices visibles en 2005 contre le Traité européen, avec une prise de conscience politique plus nette.

Gageons que les attentes perceptibles dans les expériences du collectif 3 A appellent à stimuler un ample débat dans la société : il faut ouvrir plusieurs portes et mener un vrai débat culturel pour faire émerger une hégémonie du mouvement populaire.

Pierre Cours-Salies. Publié dans le n°29 de Contretemps.

Éléments de chronologie

2012 : Élection présidentielle…

2013 : journée de mobilisation le 5 mars à l’appel de la CGT et de Force Ouvrière.

L’accord national interprofessionnel du 11 janvier signé par le patronat et certaines organisations syndicales (CFDT, la CFTC et la CGC) représente un recul social majeur, des coups sévères au droit du travail.

9 avril, le Front de Gauche participe à la manifestation contre l’ANI, contre l’austérité et pour sa campagne « pour une alternative à l’austérité ».

« Le 5 mai, avec Jean-Luc Mélenchon marchons pour la VIe République » 

Le 16 juin, ont lieu des Assises pour la transformation sociale et écologique avec la participation de syndicalistes, d’écologistes, de socialistes en désaccord avec le gouvernement.

Le 10 septembre : critiquée par les syndicats contestataires (CGT, FO, FSU, Solidaires), la réforme des retraites n’a pas donné le coup d’envoi d’un mouvement d’ampleur.

Avec quelques coups de semonce et les débuts contestés de la réforme des rythmes scolaires, c’est la première rentrée sociale où l’exécutif se retrouve confronté à un mouvement national.

Marche pour l’égalité des droits.                                                  

2014

Février 2014 : le gouvernement, dans la logique du rapport Gallois, est à l’offensive avec le Pacte de responsabilité. Le mouvement social, syndical, politique semble tétanisé face à un gouvernement de gauche qui refuse l’amnistie pour les syndicalistes et multiplie les cadeaux au patronat.

Les seules mobilisations dans la rue viennent de l’extrême droite avec notamment la Manif pour tous.

Appel à manifester le 12 avril. C’est à l’initiative de forces politiques (Front de gauche, NPA) que l’idée d’une réponse de gauche est lancée. Une réunion unitaire réunit largement partis politiques, associations, syndicats et personnalités qui se mettent d’accord sur un appel à manifester le 12 avril. Cet appel regroupera 100 « personnalités », 25 politiques, 25 associatifs, 25 syndicalistes, 25 intellectuels/artistes et pourra aussi être soutenu par des organisations.

La nomination de Valls comme premier ministre donne un coup de pouce à la mobilisation. La manifestation réunit plusieurs milliers de manifestantEs.

Dans la foulée, le regroupement à l’initiative de la marche se transforme en Collectif 12 avril qui prépare les prolongements possibles.

La première initiative consiste en une journée de débats autour de la lutte contre l’austérité, le 21 juin.

15 novembre : manifestation à l’appel du collectif 3A.

2015

7 avril : meeting unitaire contre la loi Macron.

9 avril : manifestation CGT, FSU, Solidaires, FO contre la loi Macron.

8 oct. 2015 - CGT, FSU, Solidaires appellent : Agir ensemble, une urgence sociale !

[1] - Ce Collectif, depuis à la Marche du 12 avril, réunit : - des associations (Attac, DAL, Femmes égalité, Convergence des services public, Copernic, des représentants des mouvements des chômeurs, CNDF) ; - des syndicats, dont l’Union syndicale Solidaires, des fédérations de la CGT (UGFF, Services publics, Chimie, Filpac…) et l’Union régionale parisienne de la CGT, des syndicats de la FSU ; - des forces politiques : A.L., NPA, des représentants d’EELV, toutes les organisations du FdG. Le nom 3A a été retenu après le 12 avril, pour condenser le sens et le but : alternative à l’austérité (A.A.A).

[2] - La possibilité d’une initiative de Marche nationale était en discussion entre plusieurs organisations du Front de gauche, qui se souciaient de comment le faire avec une dynamique unitaire. Jean-Luc Mélenchon a jugé qu’il lui appartenait de lancer cela lui-même.

[3] Le début de l’année 2013 avait fini par commencé en janvier par un succès politique partiel pour Hollande, avec l’accord sur la sécurisation de l’emploi signé par la CFDT et FO. On est loin de l’accord historique voulu par le chef de l’Etat – la CGT a notamment refusé. Ce texte est voté à l’Assemblée nationale et déclenche la colère d’une partie de l’aile gauche du PS, les amendements ayant été verrouillés par le gouvernement. Dès le 2 avril, Jérôme Cahuzac finit par avouer dans une lettre aux juges, et dans un billet sur son blog, avoir été le détenteur d’un compte en Suisse pendant des années. L’ancien ministre du budget – il a démissionné le 19 mars – provoque une crise gouvernementale. 

[4] - Nous sommes un certain nombre à l’avoir discutée, dès le mois de décembre 2013, tant avec la direction du PCF que du PG en exprimant le souci que ce soit construit avec les forces associatives, citoyennes et syndicales qui le souhaiteraient.

[5] - Pour donner une idée plus vivante, la lecture des Actes du 21 juin doit être recommandée à tous, sur le site www. collectif3A.org

[6] - Un retour aux références de la Première Internationale ou à la Charte d’Amiens souligne moins la pertinence de nostalgies que la nécessité de refonder une stratégie.

[7] - Notre santé en danger, Convergence des services publics, Coordination de défense des hôpitaux et cliniques, Plateforme des associations pour le droit au logement.

[8] - Voir Actes du 21 juin. Atelier n° 1 : Quelles mesures immédiates afin de répondre à l’urgence sociale ? N° 2 : Reconquérir et développer la sécurité sociale. N° 3 : S’attaquer à la Finance. N° 4 : Défendre et refonder l’action publique de l’État et des Collectivités territoriales. N° 5 : Promouvoir la démocratie dans la cité, dans les entreprises, dans les administrations et plus largement au sein des services publics. N° 6 : Promouvoir la transition écologique et un nouveau développement industriel. N° 7 : Défendre et développer les droits, les libertés, lutter contre l’extrême droite.

[9] - Une discussion, assez vite résolue, eut lieu sur le lien entre un texte commun et les luttes nécessaires ; une autre sur la dimension féministe de ces « mesures d’urgence » en lien notamment avec les campagnes animées par Femmes égalité et celles d’Osez le féminisme. Plus difficile à réaliser fut l’objectif de montrer que par l’action pouvait se dégager autour de mesures proposées, des « marges de manœuvres ». Malgré un accord, après des discussions au sein de diverses organisations, le temps manquait pour faire de ce texte l’axe fort de la manifestation de la mi-novembre.

Extrait : « Le gouvernement dit “il n’y a pas d’alternative pas de marges de manœuvre”. Pourtant, des moyens ne manquent pas ! Instaurer une justice fiscale (…) S’attaquer au coût du capital (…) C’est à ce coût exorbitant du capital qu’il faut s’attaquer. Récupérer ce qui a été pris au travail permettrait de retrouver une marge de manœuvre financière que l’on peut raisonnablement évaluer à environ 100 milliards d’euros. Lever l’hypothèque de la dette (…) Mettre la finance sous tutelle… »

[10]  - htpp://appelcontrelaloimacron.wesign.it/fr 

 

 

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