Turquie. Des élections locales qui ne règlent rien.

Les élections locales se sont déroulées le 30 mars en Turquie dans une ambiance électrique. En effet, chaque jour apportait son lot d’écoutes téléphoniques éclairant les pratiques affairistes du clan autour d’Erdogan alors que la mobilisation de masse face aux violences policières du régime de l’AKP était encore vive dans les esprits (voir http://www.ensemble-fdg.org/content/turquie-la-flamme-de-gezi-n%E2%80%99est-pas-pr%C3%A8s-de-s%E2%80%99%C3%A9teindre ).

L’ensemble des collectivités locales ont été renouvelées le même jour : les « mairies métropolitaines » (les plus grandes mairies regroupant des mairies de second rang, un peu comme le système Paris-Lyon-Marseille en France), les « simples » mairies, les Assemblées départementales (équivalentes des conseils régionaux mais avec des compétences et des budgets bien plus faibles, les mairies concentrent plus d’attention), les muhtar, « délégués » de village ou de quartier (qui peuvent être de plusieurs dizaines de milliers d’habitants dans les métropoles) sorte de maires qui ne sont pas de plein exercice. Le système est celui de la proportionnelle à un tour avec un barrage de 10% en dessous duquel une liste ne peut pas entrer au conseil municipal. 

La mobilisation dite « de Gezi » était bien trop jeune, l’écart entre son caractère de masse et la faible force des organisations de gauche radicale ou du mouvement social était trop grand pour produire une alternative politique qui lui soit organiquement liée. Dans un pays comme la Turquie, et notamment dans ses principales métropoles, l’enjeu immédiat n’était pas électoral alors que le niveau de politisation était proche de 0 pour la majorité de la population il y a un an. Il s’agissait avant tout de centrer la réflexion sur la nécessité de tenir vivant un mouvement social, de la nécessité de l’élargir tout en laissant les « professionnels » de la politique « prendre en charge » la tâche de battre l’AKP dans les deux plus grandes villes du pays Istanbul et Ankara que ce parti conservateur-nationaliste-ultralibéral « tient » depuis 1994.

Ainsi, à Istanbul, la plupart des animateurs du mouvement mettaient l’accent officiellement sur l’impossibilité de ce système politique à prendre en charge ce que porte la mobilisation de Gezi. Ils indiquaient officieusement qu’il valait mieux voter pour le candidat du CHP (Parti de la République et du Peuple, étatiste-nationaliste, considéré comme de centre-gauche et membre de l’Internationale Socialiste), Mustafa Sarigül, le peu recommandable routier de la politique istanbuliote et maire de l’arrondissement de Sisli afin de symboliquement battre l’AKP. Cette volonté de ne pas chercher une traduction politique au forceps a été validée à Istanbul vu le score ultra-confidentiel du « candidat commun et indépendant de la gauche » désigné par plusieurs partis de gauche radicale et se présentant comme la continuité du mouvement de Gezi à Ankara. Dans le même temps, le mouvement kurde et ses alliés de gauche dans l’Ouest du pays ont présenté leurs propres candidats à Istanbul et Ankara.

La participation est généralement élevée aux élections en Turquie, cela a été particulièrement le 30 mars avec près de 90% de participation à Ankara ou Istanbul.

Le jour des élections a été entaché de nombreuses irrégularités, en particulier une « épidémie » de coupures de courants dans de nombreux quartiers lors des dépouillements. Des journalistes de sites de gauche ont recensés plus de 1.400 irrégularités de ce type. La tension a été à son comble autour de certains bureaux de vote avec agressions, « coups de pression » physiques, inquiétude sur le vol des urnes…

Au final, l’AKP a remporté le scrutin à Istanbul avec 47,8% des voix (contre 44,7% en 2009)  devant le candidat du CHP qui a probablement bénéficié des sympathies de la confrérie Gülen qui a recueilli 40% des voix (contre 37% en 2009), le HDP (« parti frère » du mouvement kurde  dans l’Ouest du pays) s’est contenté de 4,7% devant les ultranationalistes du MHP avec 4,2%. La hausse de l’AKP est en trompe l’œil puisqu’il a aspiré l’électorat du Saadet, parti islamiste conservateur dont il est une scission, et qui ne représente plus que 1,6% (contre 4,9% en 2009). Cependant, l’écart est suffisamment important pour ne pas que sa victoire puisse être contestée malgré les cas d’irrégularités.

Tel n’est pas le cas à Ankara ou la confusion règne. L’écart entre le maire sortant AKP, en place depuis 20 ans et l’un des soutiens les plus durs d’Erdogan-Melih Gökçek- et son concurrent du CHP est minime, près de 25.000 voix soit un demi-point (entre 44% et 45% pour chaque liste). Plusieurs incidents ont émaillé la nuit de dimanche à lundi, certains bureaux de vote ont fait l’objet de manifestations d’électeurs soucieux que les urnes ne soient pas dérobées.

Les deux candidats ont proclamé tour à tour leur victoire et, contrairement à Istanbul, si la victoire de l’AKP à Ankara était officiellement entérinée, elle serait entachée d’illégitimité. Cela serait une nouveauté pour l’AKP qui n’avait pas eu besoin de tels expédiants jusqu’à présent.  A Ankara, en particulier, la tâche « en négatif » assigné au candidat du CHP (se débarrasser de Gökçek) était encore plus manifeste. En effet, celui-ci était… le candidat du parti ultranationaliste MHP en 2009 à la mairie d’Ankara. Il s’agit donc d’une figure complètement étrangère aux mobilisations de juin et même plus largement à tout un électorat se considérant de « centre-gauche ».

L’évolution du vote entre 2009 et 2014 à Ankara illustre ce phénomène. Les électeurs CHP de 2009 qui avaient voté pour une figure « classique » du CHP se sont très largement retrouvés en 2014 derrière le candidat d’un autre parti pour qui ils n’avaient pas votés 5 ans. L’enjeu était clair : se débarrasser de l’AKP à tout prix.

D’un point de vu strictement électoral, le seul courant politique à se renforcer est le mouvement kurde dans le Kurdistan de Turquie avec les gains de trois chefs-lieux de préfecture (même s’il est notable qu’un petit parti islamiste radical kurde ai fait des scores significatifs dans quelques localités).

Les candidats du CHP dans les plus grandes villes ont bénéficié de ce rejet et de la sympathie de la confrérie Gülen mais cela n’a pas suffi à vaincre nettement l’AKP qui a conservé sa base populaire.

Ainsi, l’AKP n’a pas perdu arithmétiquement les élections mais il ne les a pas gagnés non plus quel que soit son discours triomphaliste.  Ses progressions tiennent essentiellement dans l’aspiration de partis qui lui sont proches dans le champ politique (comme le Saadet à Istanbul ou des petits partis de droite comme le DP et Has Parti) et/ou le parti ultranationaliste MHP. Mais c’est tout : il ne progresse plus dans les secteurs de la société qui ne lui sont pas les plus proches, n’est au pouvoir que grâce aux divisions de ses adversaires et il lui est impossible de progresser au-delà.

En obtenant nationalement 44% des voix et surtout en polarisant contre lui les 56% restant, l’AKP ne regagnera pas la légitimité qu’il a perdu dans la rue et la crise politique ne prendra pas fin. Le premier ministre Recep  Tayyip Erdogan continue sur son chemin : la fuite en avant avec strictement aucune recherche d’accord avec au moins une partie de la société qui lui est opposée.

Son discours au soir des élections devant ses partisans et accompagné de sa famille dont les membres sont l’objet de nombreuses accusations de corruption n’a été qu’une suite d’agressions verbales contre tous ses opposants. La fuite en avant inclut les relations internationales puisqu’au milieu d’un discours post-électoral, R.T.Erdogan n’hésita pas à déclarer que la Turquie est en « état de guerre » avec le régime Syrien (de ce point de vu la perte de la mairie d’Antakya (Antioche) à la frontière syrienne au profit du CHP est symbolique.)

Le bellicisme et l’autoritarisme vont alimenter un cercle vicieux qui fragilisera l’AKP à son tour alors que dans le même temps les illusions d’une réponse purement électorale sont partiellement levées. On ne construit certes pas sur une défaite. Toutefois, le renouvellement des maires AKP n’est pas une défaite du mouvement né en juin dernier mais seulement un éclairage de ses limites : celui de l’absence d’une dimension de classe.

Emre Öngün

 

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