Turquie : la flamme de Gezi n’est pas près de s’éteindre

Başçalan-Haramzadeler333-Berkin, ces trois noms résument  la crise politique et sociale que traverse la Turquie. Ils illustrent également les deux aspects de cette crise : d’une part, l’affrontement entre la confrérie Gülen et l’AKP[1] et, d’autre part, l’indignation de masse contre l’autoritarisme toujours croissant du gouvernement.

Başçalan (traduisible par « Premier voleur ») et Haramzadeler333 sont les noms de deux comptes sur Twitter et Youtube diffusant depuis plusieurs semaines des enregistrements d’Erdogan et/ou de ses proches. Ces enregistrements mêlent toutes sortes d’affaires. On y entend Erdogan dire à son fils de se débarrasser de l’argent détenu au domicile familial (il s’agit d’une somme de 30 millions d’euros) ou de refuser un dessous de table parce que la somme n’est pas suffisante ; Erdogan prendre à partie le propriétaire du quotidien à grand tirage Milliyet suite à  un titre qui lui a déplu, obtenir le renvoi du rédacteur en chef du journal, et en arriver à faire sangloter le propriétaire à la fin ; discuter de la mise au pas de la Cour des comptes etc. Il s’agit d’un nouvel épisode de la crise politique ouverte par l’affrontement entre l’AKP et son ancien allié la confrérie Gülen (http://www.ensemble-fdg.org/content/turquie-de-la-crise-politique-vers-la-crise-%C3%A9conomique  ) trouvant sa source dans un désaccord sur la répartition des richesses au sein de la bourgeoisie pieuse, notamment les cours privés. Le noyautage de l’appareil politico-judiciaire permet à la confrérie d’alimenter ces comptes anonymes.

Chaque enregistrement complète le tableau de la politique réelle d’Erdogan. Celui-ci occupe une position politique à la faveur d’un âge d’or du capitalisme turc auquel son gouvernement a contribué, en particulier du développement  de secteurs de la bourgeoisie pieuse qui lui sont proches, d’un tissu de PME aux patrons conservateurs doublé d’un appareil politique capable de mobiliser une importante clientèle. Cette dimension était jusqu’à présent assez largement documentée. Mais le système Erdogan est également celui d’un clan mafieux bénéficiant de cette position pour s’enrichir et briser ce qui s’oppose à ses intérêts.

Mais ce coup de projecteur intervient dans un paysage social bouleversé depuis la mobilisation de masse sur des bases démocratiques de juin dernier dit « mouvement de Gezi » (http://www.gauche-anticapitaliste.org/content/turquie-toujours-taksim-partout-toujours-resistance-partout-de-lembrasement-lancrage   ).

Le nom de Berkin Elvan en est le dernier emblème. Il s’agit du nom d’un jeune garçon de 15 ans décédé le 11 mars après 269 jours de coma suite à un tir de capsule de gaz de la police alors qu’il était sorti acheter du pain. Ce nom s’est ajouté à celui des sept autres victimes des manifestations de juin dernier. Le décès de Berkin Elvan a suscité une immense vague d’indignation alors même qu’aucune enquête n’a sérieusement été entamé (à l’instar des autres victimes) et que deux jours auparavant la police avait attaqué les personnes veillant pour le garçon devant l’hôpital. La famille du jeune Berkin issue d’un quartier populaire près de Taksim et de la minorité alévie fut rejointe par des membres des familles des autres victimes et désigna clairement un responsable « Ce n’est pas Dieu qui a pris mon fils mais Erdogan ».

Hier, 12 mars 2014, le cortège funéraire du jeune Berkin est ainsi devenu une manifestation monstre de l’ampleur de juin dernier. L’agence de presse Anadolu, proche du pouvoir, admettait « plusieurs centaines de milliers de personnes » (probablement autour de 200 000 manifestants) dans la rue, alors même que le rassemblement n’avait été annoncé que 24 heures avant après la mort de Berkin et en plein jour ouvré. En dehors d’Istanbul, les nombreux rassemblements de moindre ampleur furent souvent attaqués par la police, parfois de manière très violente, notamment à Ankara. L’immense cortège d’Istanbul fut à son cours attaqué avec beaucoup de violence par la police lorsqu’après la mise en terre de Berkin Elvan, il prit la direction de la place Taksim. Des affrontements continuèrent tout au long de la nuit.

La réaction du pouvoir est prévisible et nette : aucun compromis avec qui ce soit, ni avec la confrérie Gülen, ni les manifestants. Toutefois, ces deux défis lancés au pouvoir d’Erdogan et de l’AKP sont non seulement distincts mais également de nature différente. Ainsi, avec la confrérie Gülen, il s’agit d’un « simple » règlement de compte à grande échelle pour la prédation de produits nés de la libéralisation du secteur éducatif. Erdogan entend bien  briser la confrérie Gülen en continuant à exclure ses membres de l’appareil d’Etat malgré le malaise de secteurs de son propre parti qui n’osent toutefois pas rentrer dans une opposition frontale. Il entend bien s’appuyer sur la hiérarchie militaire, qu’il a déjà domestiqué, en faisant relâcher les secteurs ultramilitaristes mis en prison par des magistrats gülenistes, ce qui ne lui coûte pas grand-chose.

La mobilisation de masse du 12 mars porte en elle des enjeux d’une toute autre ampleur. Elle montre que les graines semées par la mobilisation de juin sont toujours là. Elle confirme le caractère essentiellement démocratique de ce mouvement : la manifestation du 12 mars à Istanbul n’avait absolument pas un quelconque aspect « militariste » (ce qui de toute façon aurait été particulièrement absurde, voir plus haut) et commémorait un enfant issu d’une minorité, ce qui n’est pas un détail[2].  

Face à ce défi, Erdogan n’entend, comme à son habitude, donner aucune contrepartie, ne serait-ce que symbolique : tout comme il avait refuser de présenter des excuses après que l’armée turque ai tué 36 villageois kurdes suite à une « bavure » (sic), il n’évoqua aucun remord pour la mort du petit Berkin en deux heures d’entrevue télévisé après la manifestation. Comme cela est prévisible, Erdogan a opté pour un autoritarisme accru et la stratégie de la tension.

Erdogan renforce l’arsenal juridique liberticide déjà impressionnant. Ainsi, le gouvernement a récemment rendu les lois sur Internet encore plus coercitifs. Erdogan a également annoncé le projet d’interdire Twitter et Youtube après les élections locales du 30 mars.

Il s’agit aussi, de manière classique, de décrédibiliser toute cette mobilisation en rendant les manifestants responsables des décès (dont celui de Berkin Elvan) et en reprenant le lexique classique de la droite réactionnaire. Par exemple, Erdogan dit des étudiants de l’Université Technique du Moyen-Orient qui protestaient pour préserver le parc de leur université contre un projet d’autoroute : « ce sont des communistes, des athées, des terroristes » (le lien logique entre les deux premiers termes et le troisième étant une « évidence »). Ceux qui protestaient contre les nouvelles lois sur Internet étaient qualifiés de suppôts du « lobby de la pornographie »…

Enfin, le pouvoir mobilise des irréguliers pour brutaliser la société. Un événement a illustré cette option quelques jours avant le décès de Berkin : à travers les réseaux sociaux des ultranationalistes organisèrent une attaque d’un local du HDP (Parti Démocratique des Peuples, parti « frère » du mouvement kurde dans l’ouest du pays) à Istanbul qui dura toute la nuit. Ce genre de tentative de pogrom annoncé à l’avance était impossible à réaliser sans que l’appareil d’Etat soit derrière. Dans la nuit du 12 au 13, un jeune a été tué par une balle venue de la foule des manifestants selon ses proches. Alors qu’aucun usage d’arme à feu n’avait fait en juin de la part des manifestants et qu’il n’y avait aucune raison pour que soit visé ce jeune, on peut raisonnablement penser que cette mort est un élément de la stratégie de tension de l’AKP.

Toujours plus ou moins mal à l’aise, le grand patronat libéral turc, les gouvernements européens et étatsunien susurrent « Oui au libéralisme économique mais sans tuer des manifestants ». « Moi ou le chaos ! » leur hurle Erdogan laissant ses interlocuteurs pousser des soupirs démocratiques alors qu’ils tendent des contrats à signer. « Moi ou le chaos ! » reprend-il en direction de son électorat populaire passif, ayant profité des miettes de l’accumulation capitaliste de cette décennie et qui lui reste fidèle. En l’absence d’alternative crédible, il ne fait guère de doutes que l’AKP gagnera les prochaines élections locales, fort de son électorat qui n’est pas touché par les mobilisations et lui reste fidèle. Pourtant, les nuages s’amoncellent, la crise économique  est rampante. La période du « dollar à bon marché » est finie, le déficits courant (7% du PIB) n’est plus tenable et malgré toute sa hostilité le pouvoir politique à accepter une hausse de ses taux d’intérêts.  Moins que jamais, la conquête de l’électorat populaire de l’AKP à un combat démocratique ne pourra se passer d’une orientation de classe. Cela reste un enjeu central de la situation turque.

« Le masque tombe »annonçait le 11 janvier dernier The Economist, journal de référence capitaliste au sujet de la situation économique et politique en Turquie[3]. Ce « masque » est plutôt l’aveuglement de croire que le taux de croissance annuel équivaut  à la solidité économique et que des élections concurrentielles suffisent à la démocratie. Il n’y a jamais eu de masque mais le visage d’un système politique et économique contraint à une fuite en avant à mesure qu’il perd en légitimité. C’est le visage d’Erdogan écumant sur une tribune, de ses acolytes évaluant quelle part du gâteau ils peuvent emporter tant qu’il y a quelque chose à prendre, d’ « éditorialistes »-« intellectuels » dont l’orgueil et/ou la corruption leur permettent de toujours justifier l’injustifiable, de soudards avec du sang sur les mains, du présentateur télé censurant en direct une citation de la mère d’un gamin de 15 ans tué par la police… Mais, en face, il y a désormais la foule de ceux qui ont pris la rue et qui se fondent dans un seul visage, celui de la dignité.

Emre Öngün

[1] Parti de la Justice et du Développement, du premier ministre Erdogan, moralement conservateur et économiquement ultralibéral au pouvoir depuis près de 12 ans

[2] Eléments dont on peut espérer qu’ils tordent définitivement le cou à l’affirmation selon laquelle « son contenu politique (Ndla : de la place Taksim) ressemblait plus au ‘Tahrir contre Morsi’ qu’au ‘Tahrir contre Moubarak’ » (Ozan Tekin dans Contretemps)

[3] http://www.economist.com/news/finance-and-economics/21593496-political-turmoil-exposes-economic-malaise-mask

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