Ukraine : éviter l'escalade, pour une voie démocratique et sociale

Denis Sieffert, dont l'hebdomadaire Politis(1) a publié plusieurs articles sur l'Ukraine, donne ici son point de vue sur ce «| qui s'apparente à un mouvement révolutionnaire », malgré « toutes les pollutions bien réelles qui l'entache », ainsi que sur les objectifs de Poutine et les visées des USA et de l'UE.

C’est entendu, dans quelques jours, la Crimée sera russe. L’annexion interviendra au lendemain d’un référendum décidé à Moscou comme une démonstration de force. Un message lancé à l’attention des Européens et des Américains, mais aussi, du peuple russe avide de retrouver un statut international digne du passé soviétique. Le paradoxe dans cette affaire, c’est que Vladimir Poutine a reconquis par la force ce qu’il aurait pu, sans trop de difficultés, obtenir par le droit. Comme si la méthode était finalement plus importante que le résultat. Car nul n’aurait pu longtemps contester l’appartenance de la Crimée à la Russie. Son rattachement à l’Ukraine par Khrouchtchev en 1954 n’était guère, à l’époque, qu’une péripétie administrative à l’intérieur de l’Union soviétique. La brutalité, plutôt que le droit, c’est donc le message. Mais c’est aussi une interrogation pour la suite. S’il avait négocié le retour de la Crimée dans le giron de la Russie, ou, à tout le moins, un statut d’autonomie renforcée lui donnant toutes les assurances, Poutine se serait situé du côté du droit et de la négociation. En agissant comme il l’a fait, il laisse planer un sérieux doute sur ses intentions pour la suite. Mais il faut reconnaitre que la méthode du coup de force s’inscrit dans la logique de son discours depuis le début du conflit. Et cela pose à chacun la question de l’analyse que l’on fait des événements de la place Maïdan.

Si on considère, comme le martèle la propagande russe, qu’il s’est agi d’un putsch fasciste plus ou moins inspiré, voire organisé par les États-Unis et l’Union européenne, alors la force ne fait que répondre à la force. Si l’on considère au contraire que ce qui s’est passé à Kiev, et qui a abouti au départ précipité de Viktor Ianoukovitch, c’est quelque chose qui s’apparente à un mouvement révolutionnaire, alors Vladimir Poutine devient l’agresseur. C’est pourquoi l’appréciation que l’on porte, notamment sur l’importance des groupes fascistes, en premier lieu le parti Svoboda, et sur le rôle des Occidentaux, est importante. Elle détermine la nature du mouvement, et peut donner plus ou moins de légitimité, sinon de légalité, à l’action de Poutine. Or, force est de constater que la présence des groupes fascistes dans les affrontements de la place Maïdan, aussi détestable soit-elle, n’autorise pas à nier le caractère massif et populaire du mouvement. Quant à l’influence des Occidentaux, c’est une constante. Depuis le démantèlement de l’Union soviétique, Américains et Européens lorgnent sur l’Ukraine. Ils y ont installé des réseaux d’influence. L’Allemagne principalement. Le boxeur Vitali Klitschko, surgi de nulle part dans la vie politique, est quasi officiellement l’homme de l’Allemagne. Quant aux Américains, ils font peser depuis des années - au moins les années Bush - la détestable menace d’une intégration de l’Ukraine dans l’Otan. Et la violente réaction de Poutine justifie en retour l’accélération de ce projet, puisque des manœuvres de l’Otan sont en cours ces jours-ci en Mer Noire. Il ne s’agit donc pas de croire en un "camp" occidental vertueux, face à un Poutine démoniaque. Un long travail de sape a bien été entrepris depuis longtemps. Mais ce n’est tout de même pas égal à un complot.

La différence entre les deux est de taille : c’est le peuple ukrainien. Il demeure, quoiqu’on en dise, l’acteur principal de cette Histoire, avec un grand H. Ce peuple s’est révolté contre un régime oligarchique et autoritaire soutenu par Moscou. Toutes les "pollutions" bien réelles qui entachent son mouvement ne doivent faire oublier cette vérité première. Si l’illusion s’est répandue à Kiev que l’Union européenne, et peut-être l’Otan, pouvaient être la solution, c’est sans doute dû, pour une large part, à l’ignorance de ce qui attend un peuple économiquement affaibli au sein de l’Union européenne, mais c’est aussi la conséquence d’un rejet total et résolu d’un système politique corrompu et répressif qui s’identifiait au système Poutine. Hélas, nous devinons la suite. L’illusion européenne ne tardera pas à se dégonfler. Après les aides destinées à emporter l’adhésion de la population, viendront les conséquences des plans du FMI. Sur le modèle grec. Est-ce pour autant qu’il faut soutenir Poutine et Ianoukovitch en cas de tentative musclée de reconquête du pouvoir à Kiev ? Évidemment non. Dans l’immédiat, il convient surtout d’éviter l’escalade. Mais si elle est le fait de Poutine, il faut aussi le dire clairement.

Aujourd’hui, éviter l’escalade, c’est passer à l’étape suivante, sans esprit revanchard. Le coup de force de Poutine sur la Crimée est tout à fait détestable, mais rien ne sert de ratiociner là-dessus parce que, encore une fois, s’il n’y avait pas de légalité russe sur la péninsule de la Mer Noire, il y avait une certaine légitimité. Aidons plutôt les Ukrainiens à faire le deuil de la Crimée, en veillant au respect des droits des minorités - les Tatars notamment - et mobilisons-nous pour l’Ukraine dans deux directions : démocratique et sociale. La première exigence est celle d’une élection présidentielle aussi transparente que possible le 25 mai. Dans l’ordre des questions démocratiques, il faudrait aussi souhaiter que l’Ukraine, en échappant à la lourde tutelle de Moscou, ne devienne pas le jouet de l’Union européenne, via des oligarques "recyclés"  dans le néo-libéralisme. Cela peut signifier l’organisation d’un pouvoir fédéral soucieux des droits des minorités. Et sur le plan économique, l’annulation d’une dette publique qui s’élève à près de 43 % du PIB. Pour l’instant le chantage du FMI s’exerce déjà : on vous accorde un prêt de 20 milliards en contrepartie d’un plan d’économie drastique qui porte notamment sur les prix du gaz. Ce gaz qui est décidément au centre de toutes les convoitises.

Denis Sieffert Directeur de l'hebdomadaire Politis, 14 mars 2014. Publié sur le site de Cerises.

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