Ukraine : David Mandel, un exemple de la crise de la gauche

Poutine ne vise pas la division de l'Ukraine, affirme David Mandel ; le vrai problème est que l'Ukraine elle-même est « une société profondément divisée » [1]. Toutes les sociétés de classes sont profondément divisées. La société ukrainienne serait-elle divisée par des lignes de fractures particulièrement profondes ? à tel point profondes qu'elle s'écarterait de manière criante de la "norme" ? Mandel ne le précise pas. Chose caractéristique : sa méthode est celle de l'impressionnisme et des spéculations qui ignorent toutes les données empiriques, notamment les résultats d'études sociologiques. Pourtant, les enquêtes menées par l'Institut international de sociologie de Kiev (KMIS) depuis le début de l'existence indépendante de ce pays, et qui portent sur l'évolution du soutien de la population à l'indépendance de l'Ukraine, montrent que la société ukrainienne est aujourd'hui extrêmement homogène quant à la question politique fondamentale : celle du soutien à l'indépendance de l'Ukraine.

 

Pendant les deux premières années d'existence de l'Etat ukrainien indépendant, c'est-à-dire en 1992 et 1993, 76 % d'habitants soutenaient l'indépendance. En 1994, lorsque la situation sociale et économique du pays s'est brutalement détériorée, ce soutien a chuté de 20 %. Dans les années 1999 - 2008, son niveau se maintenait en général autour de 72 %. Ce qui est très caractéristique, c'est que ce niveau montait à chaque fois qu'augmentait l'agressivité de la Russie dans l'espace postsoviétique. Ainsi, il est monté de 60 à 72 % pendant la deuxième guerre coloniale en Tchétchénie (1999 - 2000) ; puis a augmenté de nouveau de 71 à 77% lorsque, en 2003, l'intégrité territoriale de l'Ukraine était menacée par le conflit russo-ukrainien autour de l'île de Touzla dans le détroit de Kertch entre la Crimée et la Russie ; et ensuite de 72 à 83 % pendant la guerre de la Russie contre la Géorgie en 2008. Après l'annexion de la Crimée et le déclenchement de la rébellion séparatiste dans le Donbass, ce soutien a atteint un niveau record de 90 % [2]. 

 

Quelle serait donc, selon Mandel, la solution des problèmes de cette « société (si) profondément divisée » ? « La solution, en principe, a toujours été évidente : (…) c'est la fameuse "fédéralisation", soutenue par la Russie et par la majorité de la population du Donbass ». Tout le monde sait que c'est la Russie qui soutient la « fédéralisation » de l'Etat ukrainien ; plus précisément Poutine, qui le premier a avancé une telle revendication, lui imprimant avec impudence son empreinte impérialiste. Mais d'où Mandel sait-il que la revendication de fédéralisation est également « soutenue par la majorité de la population du Donbass » ? Il peut le savoir uniquement et exclusivement de Poutine et des séparatistes, ignorant  -  cette fois-ci également  -  les enquêtes sociologiques. Les résultats de ces enquêtes -  réalisées après l'apparition de cette revendication de Poutine et après l'entrée en action du mouvement séparatiste  -  sont connus.

 

Le sondage effectué les 26-28 mars de cette année par l'Institut d'études sociales et d'analyses politiques de Donetsk (DISDPA), a révélé qu'à Donetsk 15,5 % seulement des personnes interrogées voulaient une fédéralisation de l'Etat ; 50,2 % voulaient le maintien de l'actuelle forme unitaire de l'Etat ; 4,7 % voulaient vivre dans une République de Donetsk indépendante ; et 18,2 % voulaient que Donetsk appartienne à la Russie [3]. L'Institut international de sociologie de Kiev, mentionné plus haut, a réalisé de nouvelles enquêtes du 8 au 16 avril. A la question « quel système étatique devrait avoir l'Ukraine », les personnes interrogées avaient trois possibilités de réponse : un Etat unitaire dans sa forme centralisée actuelle, un Etat unitaire décentralisé et un Etat fédéral (plus, bien sûr, les options : difficile de dire ou refus de répondre). 38,4 % de personnes interrogées se sont prononcées pour un Etat fédéral dans la région de Donetsk, et 41,9 % dans celle de Louhansk ; 51,7 % au total se sont prononcées pour un Etat unitaire centralisé ou décentralisé dans la région de Donetsk, et 46,6 % dans celle de Louhansk.

 

Mandel répète bien d'autres choses encore suivant la propagande poutinienne (ou soviétique) : par exemple, concernant la toile historique de ses spéculations. « Le mémoire historique joue un grand rôle dans les divisions : les héros des régions occidentales ont collaboré avec l’occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale et ont participé à ses crimes ; les héros des régions de l’est et du sud se sont battus contre le fascisme et pour l’Union soviétique. » Cette phrase, Mandel l'a recopiée presque littéralement des matériaux de propagande soviétiques et poutiniens. 

 

Pendant toute la période d'occupation allemande de l'Ukraine (1941 - 1944), des « héros des régions occidentales », comme Stepan Bandera, sont restés en liberté seulement les 19 premiers jours de l'occupation, et le reste du temps l’ont passé dans une prison nazie et un camp de concentration (Sachsenhausen) ; les frères de Bandera ont été assassinés à Auschwitz. D'autres « héros des régions occidentales » étaient actifs dès le début de 1943 dans l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA). Cette force de guérilla nationaliste : 1) luttait contre l'impérialisme allemand à une échelle bien plus grande que les mouvements de résistance dans la plupart des pays européens occupés, 2) bien qu'elle opérait seulement dans les régions occidentales du pays et n'avait aucun soutien étatique, elle était plus nombreuse et plus forte que tout le mouvement de partisans, soutenu par l'Etat soviétique, dans tout le territoire de l'Ukraine. En Ukraine, le mouvement soviétique de partisans était si faible qu'un des plus éminents commandants de l'Armée populaire de libération yougoslave, le général Peko Dapčević, fut choqué en le découvrant après la guerre, pendant ses études à l'Académie supérieure militaire de Moscou ; il a décrit ce choc sur plusieurs pages de son livre Comment nous menions la guerre (1956).

 

Dans les régions de l'est et du sud de l'Ukraine, le mouvement soviétique de partisans fut particulièrement faible, et presque totalement absent dans le Donbass. Le nombre de ceux qui « se sont battus pour l’Union soviétique » dans le Donbass était insignifiant. C'est la raison pour laquelle, après la guerre et pendant plusieurs décennies, la politique du régime soviétique en matière d'histoire exploitait par tous les moyens possibles, à des fins de propagande, le cas de la petite organisation Molodaya Gvardiya (Jeune garde), qui opérait à Krasnodon. Cela montre à quel point il était difficile de trouver dans tout le Donbass quelqu'un qui, pendant l'occupation allemande, « s’est battu pour l’Union soviétique ». Le temps est venu peut-être de réfléchir pourquoi là-bas, dans cette énorme concentration de la classe ouvrière, presque personne ne voulait « défendre l'URSS ». Aujourd'hui, les archives en Russie et en Ukraine sont grandes ouvertes. La documentation historique est publiée dans les deux pays de manière massive. C'est pourquoi, raconter de vieux mythes soviétiques discrédités depuis longtemps, sous prétexte que les appareils idéologiques de l'Etat poutinien tentent de les ressusciter, est quelque chose d'infâme, surtout lorsque l'auteur est une personne disposant de l'expérience dans les études historiques et connaissant la langue russe.

 

Zbigniew Marcin Kowalewski. Traduit du polonais par Stefan Bekier.

 

[1] https://www.ensemble-fdg.org/content/comprendre-la-guerre-civile-en-ukra...

[2] http://gazeta.dt.ua/socium/ukrayinska-nezalezhnist-i-regioni-prirecheni-...

[3] http://www.pravda.com.ua/news/2014/04/9/7021883/ 

[4] http://zn.ua/UKRAINE/mneniya-i-vzglyady-zhiteley-yugo-vostoka-ukrainy-ap...

 

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