Ukraine. Les contradictions d’un printemps des peuples

Plutôt que de livrer un point de vue sur les événements ukrainiens – point de vue qui, de toutes façons, n’aurait pu être élaboré qu’à partir de la lecture de la presse et des productions militantes –, j’ai pensé plus productif pour la réflexion commune, française et internationale, de tenter de dresser un panorama – non exhaustif, loin s’en faut – des appréciations que portent les gauches russes, ukrainiennes et polonaises sur les événements révolutionnaires qui ont secoué l’Ukraine. 

Traiter des récents événements ukrainiens, c’est-à-dire de la révolution ukrainienne – disons d’emblée que qualifier ces évènements de « révolution » est déjà une prise de position –, est un exercice délicat, tant sont prégnantes la question nationale ukrainienne – et donc la puissance du nationalisme, y compris avec son visage le plus repoussant – et la place géostratégique particulière occupée par le pays. Aborder « Maïdan » ne peut, selon nous, se faire qu’à partir de son histoire nationale, de sa formation sociale et de l’aspiration générale des peuples à la maîtrise de leur destin et de leur capacité à mettre à bas les dictatures, tant l’aspiration démocratique (politique, économique et sociale) est puissante, ainsi que nous l’observons depuis quelques années avec les nombreux printemps qui se succèdent. 

Comme l’écrit Zbigniew Marcin Kowalewski dans l’édition polonaise du Monde diplomatique de mars 2014, quand un printemps des peuples éclot, il « surprend toujours [car] il arrive dans un pays de façon totalement inespérée, tel un coup de tonnerre dans un ciel serein ». Et, pourrait-on ajouter, les printemps des peuples prennent des formes inattendues, inédites, déconcertantes, déroutantes. Ceux qui observent les mouvements populaires du point de vue de Sirius, les amateurs de révolution imaginée qui confondent révolution et coup d’État, les adeptes des théories du complot et ceux qui sont encore englués dans un « campisme » géostratégique aussi désuet que politiquement inepte restent évidemment perplexes devant un tel soulèvement. Ou alors, après avoir chaussé leurs lunettes fabriquées pendant la Guerre froide, ils n’en aperçoivent que les éléments, au demeurant bien réels, dérangeants et péjoratifs. « C’est un fait, écrit encore Kowalewski, que le Maïdan fut le théâtre d’une étonnante alliance du mouvement démocratique de masse avec les milices d’extrême droite. […] C’est un danger mortel. Mais les grands mouvements de masse ne sont jamais prémunis par l’Histoire contre des dangers de toutes sortes. Même les mouvements déjà configurés du point de vue de classe, sans parler de ceux qui ne le sont pas encore, comme celui en Ukraine, apprennent essentiellement de leurs propres expériences accumulées à grand-peine. Ils cheminent sur la scène politique à tâtons, cristallisent leur nature sociale et se différencient politiquement dans des processus enchevêtrés, en suivant des routes où les guettent des culs-de-sac et des traquenards. Ils y sont condamnés au moins tant qu’ils ne créeront pas leurs propres forces politiques organiques, capables de proposer des programmes d’action et des stratégies de lutte cohérents. »

Ilya Budraitskis avait, dès le mois de décembre, qualifié la crise ukrainienne de « situation révolutionnaire ». Certes, on peut discuter à perte de vue de ce qu’est une situation révolutionnaire, mais il est tout à fait intéressant de relever dans son argumentation le filigrane des polémiques qu’une telle analyse a pu susciter: « L’emploi du concept de “révolution” dans le contexte ukrainien a été condamné comme une sorte de sacrilège, car les événements de Kiev paraissaient totalement incomparables à la grandeur des révolutions passées. Il n’y avait ni proclamations sur le début d’un monde nouveau, ni débat sur la socialisation de la propriété, tandis que l’ordre social établi au cours des deux dernières décennies de régime post-soviétique n’était même pas remis en question. Mais le contenu politique d’une révolution peut ne pas correspondre tout à fait à sa dynamique : l’expérience réelle des masses, leur détermination et leur capacité à s’organiser elles-mêmes peuvent être en avance sur leur “imagination politique”. Et si une révolution échoue simplement du fait de l’absence de projets politiques indépendants, elle ne cesse pas pour autant d’être une révolution. »

« Indubitablement, poursuit-il, ce qui définit une révolution, c’est l’apparition des masses insurgées […]. Ceux qui continuent à caractériser les événements en Ukraine comme un “conflit des élites” ou un “affrontement entre clans bourgeois” oublient ce qui est le plus important : le collectif du Maïdan (qui inclut des militants qui contestent l’administration dans la moitié des régions de l’Ukraine) est devenu un facteur politique indépendant, que ni les autorités ni les chefs de l’opposition parlementaire ne pouvaient manipuler aisément. Sans leur persévérance et leurs sacrifices au cours des mois passés, il y aurait probablement eu des douzaines de scénarios d’“apaisement”. »

Denis, membre du Syndicat autonome des travailleurs de Kiev, avance une comparaison : « On peut aussi rapprocher les événements ukrainiens de ceux d’Égypte où Moubarak a été renversé par une mobilisation révolutionnaire progressiste avant que la révolution ne soit confisquée, divisée, jetée dans les mains de l’ancien régime. […] D’une certaine façon, le processus est semblable à la vague de conservatisme et d’islamisme qui s’est développée au Moyen-Orient après l’échec de la modernisation bourgeoise et des perspectives socialistes. » Svoboda et les fascistes ukrainiens, ajoute-t-il, sont par bien des aspects « comparables aux Frères musulmans. Opposé à un régime haï, ils ne peuvent pas (heureusement) unifier la protestation sous leur drapeau ». « Les protestataires sont très en colère, mais comme il leur manque un langage propre ils sont obligés d’emprunter le langage du plus important des groupes. Ils ne sont pas encore prêts à s’auto-organiser sur des bases de classe et se considèrent comme une nation, une oumma en Égypte. » Il faut évidemment du temps pour que les forces populaires se recomposent, qu’elles construisent les outils de leur indépendance, qu’elles s’extraient des pesanteurs de la nuit stalinienne et qu’elles se libèrent, écrit Denis, de la « domination idéologique bourgeoise ». C’est là, dit-il encore, « un des principaux problèmes auxquels nous serons confrontés dans les années, voire les décennies, à venir ». Et y a-t-il meilleur moment pour construire les outils et les programmes de l’émancipation qu’un mouvement populaire qui chasse un dictateur capitaliste et son parti, quand bien même ce mouvement serait-il « contradictoire » ?

Faisant état des divisions des gauches russes et ukrainiennes sur l’appréciation de Maïdan et rappelant les précédents polonais et hongrois, Alexei Gusev remarque que ceux qui, à gauche, ont refusé de s’intégrer au mouvement « semblent oublier ou refuser de voir que tout au long de l’histoire, les nationalistes ont toujours été impliqués dans les révolutions survenues à la périphérie de l’Empire ». La gauche radicale s’est effectivement profondément divisée face aux événements révolutionnaires qui ont secoué le pays. Denis le note en ces termes : « Une minorité a qualifié le mouvement comme étant totalement réactionnaire et s’est refusée au moindre soutien. Une telle position n’est pas sans poser des difficultés puisqu’elle les a fait apparaître comme étant dans le camp gouvernemental. La logique d’une telle position a ainsi conduit à Odessa des membres de Borotba à défendre les bâtiments officiels contre leur occupation par l’opposition. Il est vrai qu’il y avait des néonazis dans ceux qui voulaient occuper le bâtiment, mais il y en avait également de l’autre côté, à savoir les “Cosaques” et les unités paramilitaires russes. » Au contraire de Denis pour qui « la stratégie la plus adéquate pour la gauche est d’essayer de construire un “second front” […] de l’extérieur de Maïdan et non de l’intérieur », Ilya Budraitskis observe que « dans cette révolution, personne n’a réservé une place pour les militants de gauche, les seuls qui auraient réellement pu proposer une alternative à l’ordre établi […] qui a donné naissance à la pauvreté, à la corruption, l’absence de transparence et à la brutalité de l’État. […] La crise actuelle en Ukraine est réellement une crise de cette société que nous voulons changer. Une société dégradée, aigrie, qui se désintègre. » Si une partie de la gauche a tenté de s’intégrer au mouvement, Ilya Budraitskis remarque qu’elle « a regardé les protestations naissantes avec scepticisme, se résignant à un rôle passif ou marginal. Ceux de ses militant-es, qui ont décidé de soutenir le mouvement et d’y participer, l’ont fait de manière individuelle, sans se coordonner. […] Imposer un espace pour l’aile gauche aurait été crucial non seulement pour la situation actuelle, en rassemblant un courant parmi les centaines de milliers de manifestants. Cela aurait aussi permis de construire des forces de la gauche radicale dans la situation qui suit la révolution — probablement dans le futur proche […] Une aile gauche, qui aurait été présente dès le départ dans le mouvement de protestation, aurait eu la légitimité pour contester la confusion, qui domine maintenant, entre les alternatives socialistes et le bâtard Parti communiste. Une telle aile gauche aurait non seulement pu renforcer le mouvement de l’intérieur, mais aussi lui offrir une orientation en développant son vecteur démocratique radical et en soutenant, en lui donnant une dimension politique consciente, la création de “conseils populaires” dans les administrations régionales occupées. »

Entre Russie et Union européenne

Pays écartelé et dépecé, nation opprimée pendant des siècles par la Russie et la Pologne (pour l’essentiel), nul ne peut feindre d’ignorer que « russe » est synonyme d’«oppresseur ». Nul ne peut non plus feindre d’oublier qu’il n’y a pas si longtemps, la Russie stalinienne a persécuté, déporté et fusillé les élites intellectuelles ukrainiennes et affamé à mort des millions de paysans ukrainiens, « c’est-à-dire la base de l’identité nationale », selon Kowalewski, qui rappelle que la russification du pays s’est poursuivie pratiquement jusqu’à la chute de l’URSS. Denis évoque les conséquences de cette histoire récente en ces termes : « L’effondrement du “socialisme réel” a également provoqué l’effondrement de toutes les valeurs progressistes qui étaient officiellement mises en valeur dans la société soviétique […]. Le gouffre a été rapidement comblé par ce mélange explosif de nationalisme et de conservatisme […] avec l’appui de l’appareil idéologique d’État. […] L’Ukraine a de tout temps été divisée en deux parties différentes, sur le plan culturel, politique et linguistique. Le sud et l’est sont les plus peuplés, c’est là où est installé l’essentiel de l’industrie, les gens parlent russe et sont largement inscrits dans l’agenda politique et culturel de la Russie. Ils sont d’une certaine façon quelque peu nostalgiques de l’État soviétique. Les régions centrale et occidentale sont plus agraires et moins peuplées, on y parle plus souvent l’ukrainien et les regards sont plus tournés vers l’Occident et non pas vers la Russie. Au cours de la décennie écoulée, Kiev est politiquement passée de la première partie à la seconde catégorie. Cette division est d’ailleurs parfois exagérée au point que certains nient l’existence d’une nation ukrainienne, ce qui est une erreur […]. Il n’en reste pas moins que cette division existe et c’est elle qui explique pour l’essentiel que la classe dirigeante n’a pas réussi à établir un régime autoritaire sur le modèle russe ou biélorusse […]. Elle a donc dû maintenir un équilibre et faire des concessions à la faible classe travailleuse, des éléments de la démocratie bourgeoise et de l’État-providence ont été préservés. Bien plus qu’en Russie. »

Denis rappelle également que, depuis l’indépendance, les divisions de l’Ukraine « ont été exacerbées à dessein par les manœuvres des politiciens ». Il fait ainsi référence au Parti des régions qui, en 2009, alors qu’il était dans l’opposition, avait lancé une grande vague de protestation contre les manœuvres navales américano-ukrainiennes au large de la Crimée et qui, une fois arrivé au pouvoir en 2010, avait accepté que ces mêmes manœuvres aient lieu. Il en est de même pour la promesse de faire du russe une langue nationale, qui a été abandonnée… jusqu’aux législatives de 2012 où il a joué avec la question linguistique pour espérer obtenir une majorité au Parlement à la veille de l’élection présidentielle de 2009 : « Une loi fut donc adoptée pour défendre les langues régionales et minoritaires, mesure qui a soulevé les deux parties de la population. Se “souvenant” qu’ils avaient été discriminés, les russophones ont soutenu le Parti des régions en croyant que cette loi allait les “sauver”, tandis que de leur côté, les ukrainophones se sont mobilisés contre ce qu’ils pensaient être un “génocide linguistique”. Les deux camps ont été manipulés et radicalisés au point que les gens ne se supportaient plus. » Et, comme pour souligner la continuité relative entre l’avant et l’après Maïdan, la nouvelle équipe qui s’est installée aux commandes, donnant un tour de vis nationaliste, s’est empressée d’abroger la loi sur les langues régionales – « maladresse » au demeurant rapidement bloquée –, jetant les russophones de Crimée et de l’est du pays dans les bras de Poutine, ainsi que l’écrit la rédaction d’Oktritaya Levaya : « Les dizaines de milliers de personnes qui sortent dans les rues de Sébastopol ont simplement perçu le signal hostile de Kiev, où la majorité [du Parlement] a voté pour l’abrogation de la loi sur les langues régionales, […] vote [qui revêt] une importance symbolique. »

Zbigniew Kowalewski relève la contradiction entre un « mouvement national, très attardé historiquement, mais qui aspire à consolider un État indépendant, et sa volonté d’adhérer à l’Union européenne, laquelle – étant l’instrument de la mondialisation capitaliste – affaiblit les États nationaux et retreint leur souveraineté ». Denis nous fournit quelques éléments d’explication de cette contradiction : « Les Ukrainiens engagés dans le mouvement de Maïdan ont toujours eu une idée très particulière de l’“Europe”. Ils ont en tête une Europe idéalisée, utopique, une société sans corruption, avec de bons salaires et une protection sociale, des politiciens honnêtes aux visages souriants, des rues bien entretenues, un État de droit. […] Quand on leur disait que l’Union européenne véritable n’avait pas grand chose à voir avec cette image, qu’on y brûlait des drapeaux européens et qu’on y manifestait contre l’austérité, ils nous rétorquaient : “Tu préfères la Russie alors ?”. À ses débuts, le mouvement était sous l’influence [de cette] fausse conscience […]. »

N’ignorant pas les « inquiétudes de tous ceux – nombreux aussi en Ukraine – qui craignent, à juste titre, que l’adhésion à une zone de libre échange avec l’Union européenne [ait] des conséquences dramatiques pour leurs emplois et niveau de vie », Zbigniew Kowalewski avance cependant une double revendication démocratique : le « droit des nations à l’autodétermination » et le « droit démocratique de l’Ukraine d’adhérer à l’Union européenne ». C’est un avis que semble ne pas partager l’Union socialiste « Opposition de gauche » (Golovnyï Analititchnyï Sait Livoï Opozitsii) qui pense qu’il serait « néfaste d’ajouter notre voix à la demande de l’intégration dans l’Europe » tout en signifiant que, même si elle refusait de signer l’accord sur la zone de libre-échange – « la libre circulation des marchandises européennes sur le territoire ukrainien aurait des effets encore pires que celles des plus dures réformes néolibérales : ce serait la ruine de l’économie ukrainienne – », l’Ukraine pourrait signer un « accord d’association ». Quant à Denis, il souligne que lorsque l’axe politique de Maidan s’est déplacé vers la lutte contre le régime, l’entrée dans l’Union européenne était toujours considérée « comme un pas que devrait naturellement franchir un “bon” gouvernement de l’après-Yanoukovitch » : « Objectivement, le meilleur des scénarios pour l’économie du pays serait de poursuivre la vieille politique de “neutralité géopolitique”, sans intégration majeure dans les structures de l’Est ou de l’Ouest. “Choisir” l’une ou l’autre de ces options aboutirait à frapper sévèrement les exportations ukrainiennes et les conditions de vie des gens. Mais de combien de temps disposons-nous pour maintenir une telle neutralité ? Il semble qu’aussi bien l’Europe que la Russie veulent que l’Ukraine cesse de tergiverser et qu’elle se décide un franchir un pas. »

C’est, comme chacun le sait, la question de l’Union européenne qui a déclenché le mouvement de masse qui a provoqué la chute de Yanoukovitch et l’annexion brutale de la Crimée par la Russie de Poutine : « Pendant toute l’année passée, le gouvernement a agité l’accord qui allait être signé avec l’Union européenne, soulevant ainsi les attentes de la partie pro-européenne de la population, avant de faire un tournant à 180°, ce qui a provoqué la frustration et la colère. » 

C’est en effet progressivement, notamment après le 16 janvier, quand le Parlement a voté des mesures liberticides, que le mouvement s’est orienté vers un seul et unique objectif : se débarrasser de Yanoukovitch et du « régime représentant les intérêts de la puissante oligarchie de l’Ukraine orientale, connu pour ses fraudes électorales ; un régime autoritaire, gangrené par la corruption et le pillage des richesses nationales » (Kowalewski). Denis rappelle quelques-unes des causes sociales du mécontentement : « Quand Yanoukovitch a été élu président en 2010, il a mis en œuvre des mesures néolibérales très impopulaires : augmentation du prix du gaz, réforme de la protection sociale qui devait aboutir à la fermeture de nombreux établissements de soins et à l’introduction de l’assurance privée à la place de la Sécurité sociale, réforme du système des retraites – avec notamment l’allongement de l’âge de départ à la retraites pour les femmes – , réforme du code du travail, privatisation des chemins de fer, réforme fiscale frappant les petites entreprises… » Face aux résistances qui se sont levées, le gouvernement avait alors dû faire partiellement marche arrière : « Les prix du gaz, de l’électricité, de l’eau et du chauffage ont été gelés […], la réforme du code du travail a été enterrée et celle des retraites a été stoppée […]. Le gouvernement avait compris qu’il ne pouvait pas aller plus loin, faute de soutien suffisamment important. »

Un mouvement démocratique de masse aux étranges alliances

Évoquant, le 21 février, les « buts de guerre » des couches sociales et politiques assemblées sur Maïdan, Denis relèvent que se débarrasser de Yanoukovitch était pour celles-ci un « objectif central et commun ». Alors même que l’Union européenne tentait une « médiation » en négociant avec le dictateur dans le but d’endiguer ce que les élites politiques néolibérales européennes percevaient comme une déstabilisation sociale et politique lourde de risques, Denis souligne que « les gens ne veulent pas s’arrêter à cela et qu’ils attendent une purge totale de toutes les structures gouvernementales pour que celles-ci soient occupées par des “hommes nouveaux” ». « Tout cela est très contradictoire ! », note-t-il. Zbigniew Kowalewsksi va dans le même sens : « Non moins paradoxale est une autre contradiction du récent soulèvement des masses en Ukraine. C’est un mouvement démocratique dans son essence même, qui s’est dressé contre un régime représentant les intérêts de la puissante oligarchie de l’Ukraine orientale. » « Contradictoire », « paradoxal »… « dialectique », ce sont bien les mots qui conviennent et qui nous donnent quelques-unes des clés de la compréhension de Maïdan. 

Au début, explique Denis, « les manifestants étaient essentiellement des étudiants ou des gens de la “classe moyenne” urbaine. Ensuite, la composition de classe du mouvement s’est élargie. [Il] ne fait aucun doute qu’il est devenu plus “prolétarien” ». Cependant, ajoute-t-il, « les travailleurs qui y participent le font en tant qu’“Ukrainiens” ou en tant que “citoyens”, et non pas en tant que travailleurs. Il n’y avait d’ailleurs pas de mouvement gréviste, en tout cas à Kiev. Le mouvement est donc interclassiste, on y trouve d’ailleurs aussi bien des chômeurs que des gens de la filiale ukrainienne de Microsoft. » Faisant écho à Zbigniew Kowalewski, Denis affirme que « les travailleurs qui participent à Maïdan ne se considèrent pas comme appartenant à une classe, car ils considèrent que c’est une catégorie qui n’a pas de sens ». À Maïdan, il n’y a donc pas, dit-il encore, de « classe pour soi ».

Toutefois, ainsi que l’observe Ilya Budraitslis, « le seul problème, imprévisible et incompréhensible », qui a gêné la négociation d’un accord où l’Europe et les diverses fractions oligarchiques auraient pu trouver un accord avec Yanoukovitch, ce sont « les protestataires déterminés [qui] ont refusé de quitter Maïdan ». « Leur détermination, écrit-il, relève sans aucun doute de quelque chose de plus que d’un instinct démocratique : les citoyens restent des citoyens tant qu’ils sont ensemble et qu’ils peuvent répondre avec violence à quiconque qui tente de briser leur unité armée. » 

Pourtant, les observateurs auront noté « l’instinct démocratique » et l’auto-organisation du mouvement de protestation qui était largement auto-organisé. « Les premiers moments de Maïdan, écrit encore Ilya Budraitslis, font penser à une sorte d’un monde merveilleux de la politique : il y a les combattants des rues qui affrontent la police, des campings autogérés, des centres d’information, des points d’entraide, des “services d’urgence” auto-organisés et des repas chauds. C’est l’exemple même d’un soulèvement urbain, dont chaque élément respire la conscience révolutionnaire authentique. » Mais, ajoute-t-il immédiatement comme un contre-point paradoxal, cet ensemble extraordinaire, si proche des coalitions altermondialistes ou du mouvement Occupy, est « peint dans des couleurs étranges, inhabituelles : un kaléidoscope de propagande de tous les partis et sectes possibles de la droite la plus extrême, avec d’innombrables symboles celtiques et des signes runiques sur les murs ». Pour les rédacteurs d’Otkritaya Levaya, le soulèvement kiévien « a produit à la fois la revanche des clans oligarchiques réprimés par Yanoukovitch et une victoire d’un mouvement populaire spontané, incroyable dans l’espace post soviétique. Maïdan a ouvert les vannes de l’activité des voyous d’extrême droite et, en même temps, a éveillé les masses à la vie politique, qui ont acquis pour la première fois le sentiment qu’elles peuvent déterminer leur propre destin ». Ilya Budraitslis souligne « la dissonance incroyablement nauséabonde entre le contenu révolutionnaire du processus et sa forme réactionnaire » et ajoute : « C’est une situation qui exige d’agir en vue de modifier cette équation terrible et non une évaluation éthique, marquée par le dégoût. »

Il y a donc bel et bien une ombre dans le tableau de la révolution ukrainienne. Zbigniew Kowalewki cite un observateur ukrainien qui emploie le qualificatif de « maraudeur de la révolution » pour parler de l’extrême droite et souligne que, se saisissant de ce problème, « la propagande russe et ses porte-voix disséminés dans le monde entier ont fait l’impossible pour utiliser cette ombre afin de discréditer le Maïdan, présenté comme un mouvement fasciste ou néonazi ». Préoccupés par ce qu’ils considèrent comme une manœuvre des agences de l’ultra-nationalisme impérial russe visant à discréditer « l’un des plus formidables mouvements de masse de désobéissance civile de l’histoire européenne », et non comme une manifestation d’antifascisme, des spécialistes du nationalisme ukrainien ont voulu alerter l’opinion, notamment progressiste : « Tant la résistance violente que non-violente sont le fait de citoyens appartenant à l’ensemble du spectre idéologique et de citoyens n’ayant aucune appartenance. […] La violence des protestataires n’a été qu’une réponse à la brutalité policière et à la radicalisation de Yanoukovitch. » Kowaleswki rappelle que face aux exactions des forces de répression, « le Maïdan ne pouvait pas se passer des forces d’autodéfense » dont il avait « désespérément besoin ». Selon lui, le mouvement était toutefois « trop faiblement structuré et consolidé pour pouvoir imposer à n’importe quelle organisation de combat la subordination à son pouvoir social souverain, et éviter ainsi l’apparition du phénomène de milices incontrôlées. » La conséquence en a été l’installation « autour de la barricade stratégique de la rue Hrouchevsky […] d’une coalition des commandos d’extrême droite, appelée Secteur de droite ».

Ylia Budraitskis a la même perception de cette insupportable contradiction entre les aspirations démocratiques portées par le soulèvement et les « troupes de choc organisées qui ont aidé la majorité des protestataires à tenir à distance l’État et la police » et qui sont une « force fondamentalement antidémocratique. » Paradoxalement, écrit-il, « sans les militants d’extrême droite favorables à une “dictature nationale”, il n’y aurait jamais eu ne serait-ce qu’une seule barricade sur le boulevard Khrouchtchev, pas plus que de ministères occupés et transformés en “quartier général de la révolution”. » On ne peut qu’être terrifié, écrit-il enfin, en réalisant que « le mécontentement des masses envers le gouvernement en place » ait pu rencontrer « la volonté de l’extrême droite de renverser ce gouvernement pour établir le sien ».

La présence du nationalisme radical préoccupe évidemment les gauches ukrainiennes. Denis se livre à une longue analyse de la montée de l’extrême droite en Ukraine : « La présence de l’extrême droite dans le mouvement n’est pas aussi omniprésente qu’on pourrait le penser, même s’il est vrai que son discours est devenu plus acceptable pour les courant dominants de la droite. […] Bien entendu, dans leur immense majorité, les manifestants aspirent au pluralisme politique, à la démocratie parlementaire en lieu et place de la monopolisation rampante du pouvoir par un seul parti. Mais, en même temps, la foule rassemblée est imprégnée profondément de pratiques sociales pré-modernes, médiévales, profondément enfouies, telles que la cravache, le lynchage ou le retour à la séparation genrée des rôles sociaux. Cette aptitude effrayante à pouvoir glisser vers la barbarie est la conséquence de la désaffection générale envers la politique parlementaire et de la prégnance de la mythologie nationaliste d’un Âge d’or qui a été véhiculée par les médias et le système scolaire. Mais il faut avoir à l’esprit que les mêmes horreurs sont présentes dans les deux camps. »

Évoquant la composition sociale de Maïdan, Denis estime que si, à partir du 16 janvier, l’élargissement du mouvement a provoqué un « affaiblissement temporaire des nazis », l’hégémonie politique de la droite allait se renforcer, alors même que la place des « nazis purs et durs » avait été réduite. Dans la partie occidentale du pays, dit-il, Svoboda a une base plébéienne et passe pour « le parti qui porte la parole des travailleurs », alors que dans la partie orientale, le « parti prolétarien » est représenté par le Parti communiste d’Ukraine, qui a « inextricablement lié son destin aux clans oligarchiques et au lobby pro-russe réactionnaire » (Ylia Budraitskis). Selon Denis, « le soutien au fascisme apporté par les étudiants et les couches éduquées et à l’ultra-nationalisme coïncide avec les analyses marxistes classiques du fascisme ». Ainsi, à Kiev, aux élections de 2012, le parti a regroupé « l’intelligentsia sur son nom du fait de la désaffection générale et systémique à l’égard de l’opposition parlementaire et de la soif d’une solution plus “radicale”. […] L’ultra-droite par ailleurs n’est pas tombée du ciel, elle est le produit naturel de facteurs historiques objectifs et de la politique de la classe dirigeante au sens large du terme. Actuellement, elle s’est développée au point d’être un sujet politique autonome, capable de dicter son ordre du jour et d’élargir son hégémonie culturelle. »

Denis poursuit son analyse en rappelant que « c’est ce qui arrive quand on n’a pas construit de gauche et que les libéraux sont trop corrompus et repoussants ». Dans ces conditions, dit-il, ceux qui haïssent le gouvernement « confient » à une « avant-garde » prête à en découdre le soin de l’affrontement, et ceci d’autant plus aisément si « cette avant-garde partage avec lui de “bonnes” valeurs patriotiques ».

Denis fait le pronostic suivant : « Si les libéraux de droite l’emportent, ils imposeront des mesures d’austérité qui seront alors probablement critiquées par Svoboda. On aboutira au vieux dilemme qui avait opposé Hitler à Strasser, et il ne fait aucun doute que ces derniers seront battus. À Kiev, il y a déjà une aile strassérienne qui a été exclue de Svoboda. Si ce parti devait dans certaines circonstances historiques diriger le pays, l’exemple de ses prédécesseurs serait alors suivi. » 

Pour ce qui est de l’avenir à court terme, Ilya Budraitskis évoque les dangers qui planent sur une « démocratie directe, née d’une expérience directe [qui] n’a aucune suite politique ». Pour lui, de toute évidence « les forces de la stabilité l’emportent [et] l’Ukraine revient vers le fragile modèle de consensus oligarchique entre les clans concurrents et les partis électoralistes ». Selon Denis, « la classe dirigeante va poursuivre sa politique “bonapartiste” si le contexte économique global le permet ». « Déjà en 2009, alors que l’économie s’effondrait et que le pouvoir d’achat diminuait, le gouvernement avait pris des mesures pour tenter de le maintenir – à cause de l’élection présidentielle qui arrivait. […] Il lui a fallu rogner les profits au point qu’[il] a dû prendre des mesures pour maîtriser l’exportation de leurs profits par les grandes entreprises et qu’il a dû aussi lourdement emprunter, notamment auprès du FMI, tout en refusant d’appliquer les exigences impopulaires de celui-ci. […] La bourgeoisie ukrainienne sera-t-elle assez forte – dans le contexte mondial – pour ne pas devoir se plier aux exigences de ses homologues russe ou européen ? C’est une question à laquelle on ne peut pas répondre aujourd’hui. »

« En même temps, écrit Ilya Budraitskis, rien ne sera plus comme avant : la peur devant les forces du gouvernement a été détruite et le goût de la résistance va marquer politiquement une génération active, qui a expérimenté la construction des barricades sur le Maïdan. » 

Nous laisserons la conclusion à Zbigniew Kowalewski qui replace la chute de Yanoukovitch et la révolution de Maïdan dans un contexte historique : « Sur la carte politique du monde, l’Ukraine est une gigantesque anomalie historique, une déviation par rapport à une certaine “valeur typique” très importante, tout au moins à l’échelle européenne. Voilà que le plus grand pays d’Europe par sa superficie, après la Russie, et un des plus grands par sa population, est un État indépendant depuis vingt-trois ans à peine. Ceci sur un continent où, depuis très longtemps, la “valeur typique” correspond à des États nationaux de toutes les grandes nations, même de celles qui sont infiniment plus petites que la nation ukrainienne. Les anomalies historiques ont ceci de particulier qu’autour d’elles s’accumulent, se déchaînent et s’entrelacent des contradictions les plus diverses, et qui se transforment en poudrières bien plus facilement qu’ailleurs. »

Patrick Silberstein. Publié dans le numéro 21 de Contretemps.

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