Un affrontement politique inédit, un résultat provisoire

La première séquence de négociation dans l’Eurogroup au sujet du prolongement du programme d’aide financière à la Grèce a eu lieu du mercredi 11 février au mardi 24 février, dans un contexte immédiatement conflictuel. D’une part, l’imminence de la fin du programme précédent – le 28 février – ne pouvait tomber mieux pour exercer un chantage économique sur le gouvernement grec et le mettre devant cette alternative impossible : la faillite des banques grecques et l’assèchement de la trésorerie de l’Etat ou bien la continuation de la thérapie de choc austéritaire. D’autre part, le coup de force de la BCE le 4 février – la coupure d’une source majeure de liquidité, qui avait déjà constitué une menace adressée à l’Irlande en 2010 et à Chypre en 2013 – a ajouté la contrainte à l’urgence. Enfin, un rapport de force politique extrêmement défavorable au gouvernement grec s’est mis en place dans l’Eurogroup. Malgré l’expression de quelques timides nuances (et l’hypocrisie manifeste de François Hollande et Pierre Moscovici cherchant toujours à se poser en « médiateur » entre la Grèce et l’Allemagne mais qui se sont systématiquement aligné sur les positions d’Angela Merkel), Yanis Varoufakis s’est retrouvé isolé face au bloc des dix-huit autres ministres des finances. La position dominante du ministre fédéral des finances de l’Allemagne Wolfgang Schaüble et de la chancelière Angela Merkel, qui ont défendu une ligne néolibérale très dure, ont achevé de faire de cette négociation un affrontement à armes inégales.

Sous la pression d’un ultimatum lancé par l’Eurogroup le lundi 16 février, un accord de principe a été signé vendredi 20 février. Le prolongement de l’aide financière y est conditionné à la validation d’une liste de réformes que le gouvernement grec a du proposer en toute hâte le lundi 23 février et qui a été accepté sur le principe par l’Eurogroup le mardi 24 février. On peut résumer ainsi le contenu de ces deux textes[1]. Le communiqué de l’Eurogroup du 20 février prévoit le prolongement provisoire du programme précédent, confirme l’objectif du remboursement de l’intégralité de la dette ainsi que d’un excédent primaire de 4,5% en 2016. Il engage le gouvernement grec à « ne pas revenir sur des mesures et à aucun changement unilatéral de politique ou de réformes structurelles qui impacteraient négativement les objectifs budgétaires, la croissance économique et la stabilité financière. ».

La liste des réformes envoyée par le gouvernement grec le 23 février est organisée autour de quatre points : 

1. La réforme des politiques fiscales : elle prévoit la mise en place d’instruments à grande échelle, inédits et salutaires, pour contrer la fraude fiscale et la corruption, mais aussi la poursuite de l’austérité (notamment concernant la santé, les salaires et les retraites) et des concessions au credo néolibéral (revenus et évaluation individualisés, maximisation de la mobilité des ressources humaines, etc).

2. La stabilité financière : elle prévoit la dépénalisation de l’endettement des personnes à faible revenu et l’engagement de ne pas exproprier les petits propriétaires endettés de leur résidence principale mais aussi l’engagement à payer l’intégralité de la dette ainsi que l’attribution des 10 milliards d’euros du Fonds Hellénique de Stabilité Financière non pas au budget de l’Etat comme le défendait le gouvernement grec mais seulement pour la recapitalisation des banques

3. La promotion de la croissance : elle prévoit des instruments de lutte contre le chômage et n’évoque pas de nouveaux licenciements comme l’exigeaient les projets initiaux de la Troïka l’exigeaient, mais aussi la poursuite des privatisations, le report de l’augmentation du salaire minimum et de la restauration des négociations salariales, la promotion de la compétition et l’ouverture au capital des professions réglementées.

4. La crise humanitaire : le principe de mesures d’urgence (bons d’alimentation, aides concernant la santé et l’énergie pour les ménages aux plus faibles revenus) contre la grande pauvreté est validé, le projet d’un revenu minimum garanti est évoqué, mais il est stipulé que ces mesures ne doivent pas avoir « d’effet fiscal négatif », c’est-à-dire qu’elles ne doivent pas avoir de coût budgétaire.

Il faut insister sur le fait que ces accords sont triplement provisoires : ils sont conditionnés au vote – en cours – de tous les parlements des pays membres de l’Union européenne ; il peut encore être modifié dans le détail jusqu’à fin avril ; il s’agit d’un « programme-pont » qui ne doit durer que jusqu’à juin. Les prochains mois seront donc décisifs pour mettre en place – dans le cadre, en dépit ou au-delà de cet accord provisoire et insatisfaisant – le programme de Thessalonique et les engagements électoraux de Syriza.

Un débat public, de nouvelles questions :

Un débat nourri a lieu en Grèce (et en premier lieu dans Syriza), en France (essentiellement dans Ensemble) et dans les divers espaces de la gauche européenne, pour évaluer, positivement ou négativement, cet accord, cette liste de réformes et ses conséquences politiques. A ce sujet, on lira notamment les textes – rédigés à des moments différents de la négociation – mis en ligne à ce jour sur notre site : Pierre Khalfa, « La Grèce sur le fil du rasoir » : puis « Remarques sur la situation grecque » ; Stathis Kouvélakis, « Continuer dans cette voie ne peut conduire qu’à l’échec de Syriza » puis « Réponses aux sophistes »; Nikos Smyrnaios, « Pourquoi le problème grec, révélateur du problème européen, n’est pas prêt de disparaître » ; Costas Lapavitsas, « Cinq questions ». Dans « Remarques sur la situation grecque », Pierre Khalfa résume ainsi la situation difficile du gouvernement grec : « Vu l’accord passé, le risque est que, dans quatre mois, sa légitimité soit écornée et sa popularité moindre. Il sera donc probablement en moins bonne position pour refuser les exigences de l’Union européenne et pour faire un clash. Car, et c’est là un point essentiel, ce clash sera inévitable si le gouvernement grec veut rompre avec les politiques néolibérales. Une telle rupture signifie une remise en cause d’un quart de siècle de néolibéralisme en Europe ». Mais comment faire ?

Cette situation politique inédite appelle des questions d’ordre tactique et stratégique. En Grèce, celles-ci font l’objet de débats intenses dans Syriza, à l’initiative notamment de l’aile gauche du parti (la « Plateforme de gauche », dont les figures de proue sont Panagiotis Lafazanis, le ministre de la reconstruction productive, de l’environnement et de l’énergie, et Costas Lapavitsas, économiste et député de la Vouli), qui reste minoritaire par rapport à la tendance d’Alexis Tsipras mais dont les positions ont été renforcées lors de la dernière réunion du Comité central de Syriza. Il s’agit dans un premier temps de savoir comment sauvegarder une plus grande partie du programme de Thessalonique dans la prochaine séquence politique, malgré les contraintes des institutions européennes et dans un contexte économique et social qui continue de se détériorer à grands pas. Mais la poursuite de cet objectif semble aujourd’hui nécessiter un choix stratégique, en cours de discussion dans Syriza et au-delà dans le débat public en Grèce : faut-il continuer de donner la priorité aux accords avec l’Union européenne quitte à ne pas appliquer l’ensemble du programme pour lequel le gouvernement a été élu, ou bien la priorité doit-elle demeurer la mise en place de l’ensemble des engagements de Syriza, quitte à prendre des mesures unilatérales, et prévoir, en cas d’exclusion de la zone euro, un « Plan B » ? Dans ce dernier cas, quelles en seraient les conséquences économiques, politiques et sociales ? Quel que soit le choix retenu, celui-ci aura un prix et aucune solution ne s’impose d’emblée.

L’enjeu de ces débats est décisif pour la Grèce mais aussi pour toute l’Europe, et ces questionnements interpellent directement la gauche radicale européenne. Il s’agit dans un premier temps de trouver les moyens adéquats pour faire évoluer les rapports de force en faveur de la position grecque dans les mois à venir. Mais ce débat engage également la stratégie et le positionnement à l’égard des institutions européennes de toutes les forces politiques qui, en Europe, soutiennent Syriza. En France, ce débat est donc relancé, dans le nouveau contexte de cet affrontement entre la Grèce et les autres pays de l’Union européenne, mais aussi de l’hypothèse d’une victoire électorale de Podemos, ainsi que des diverses tentatives d’instrumentalisation de l’expérience politique de Syriza venant de forces politiques françaises – notamment le PS et le FN – qui ont pu prétendre soutenir le gouvernement grec mais lui sont en réalité hostiles. Pour Ensemble et pour le Front de Gauche, la question devient donc à nouveau décisive : que peut signifier le programme consistant à désobéir aux institutions européennes et à « Rompre et refonder l’Europe » ?

Commission internationale d'Ensemble

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