Un autre regard européen. Entretien avec Marie-Christine Vergiat

ContreTemps : Vous publiez un livre à un moment clé : la fin de votre premier mandat au Parlement européen et le début de la campagne pour les élections européennes, à quelles préoccupations répond ce travail d’écriture ?

Marie-Christine Vergiat : À travers ce livre, je veux en quelque sorte tirer le bilan de mon expérience au Parlement européen et donner une plus grande lisibilité aux combats que nous avons pu y mener avec mes collègues de la GUE/NGL (Gauche unitaire européenne/ Gauche verte nordique), notamment dans les champs qui sont prioritairement les miens : ceux des droits et des libertés. J’accorde beaucoup d’importance à ces combats qui sont pour moi fondateurs.

J’ai aussi été frappée par la prégnance des questions économiques, au sein de la Gauche européenne, dans les débats préparatoires aux élections européennes. En faire un axe majeur de la campagne est une nécessité tant les politiques austéritaires font de dégâts en matière économique et sociale, tant les politiques néolibérales conduisent à l’abandon de pans entiers de la société, détruisent l’État providence et toutes les valeurs qui y sont attachées, au premier rang desquelles la solidarité.

Mais, militante des droits de l’Homme et de la citoyenneté, j’ai voulu essayer de faire comprendre que les batailles sur ces questions ont tout autant d’importance, qu’elles doivent être menées de front. Non seulement parce qu’elles sont fondamentalement liées mais aussi parce qu’elles peuvent être gagnantes, en particulier si nous nous appuyons sur la mobilisation des citoyen(ne)s européens.

Nous l’avons vu notamment avec ACTA, le traité qui prétendait lutter contre la contrefaçon, mais qui, en réalité, mettait en cause la liberté d’expression sur le net (en construisant une sorte d’Hadopi à la puissance européenne) ainsi que les droits d’auteur, plus largement les droits de propriété intellectuelle et même les médicaments génériques. Grâce à une formidable mobilisation citoyenne, principalement via les réseaux sociaux, le Parlement européen a très largement rejeté cet accord par 478 voix ; seuls 39 députés européens ont osé voter pour, parmi lesquels la quasi-totalité des députés UMP français.

Sur les questions relatives aux droits et aux libertés, on constate cependant, en France comme dans tous les pays de l’Union européenne, et avec une accélération du processus ces derniers mois, une radicalisation de la droite européenne sous la poussée de l’extrême droite. Nous l’avons vu au Parlement européen avec le rejet de deux rapports sur les droits des femmes. Le premier sur la santé et les droits sexuels et génésiques (et donc le droit à l’avortement) défendu par la socialiste portugaise Edit Estrella, et le second par ma collègue du Parti communiste portugais, Ines Zuber, axé sur les conséquences des politiques austéritaires pour les femmes.

C’est le corollaire de ce qui s’est passé en France autour de « la manifestation pour tous », de leur offensive contre le mariage pour tous, et plus récemment autour des « ABC de l’égalité » contre la prétendue théorie du genre. Ce sont d’ailleurs les mêmes milieux réactionnaires qui se sont mobilisés.

La Gauche européenne doit reprendre l’offensive sur l’ensemble de ces questions. C’est en portant fièrement ses valeurs, qu’elle peut redonner une vision politique globale des enjeux européens.

CT : Outre la question du libre échange et du Grand traité transatlantique, sur laquelle vous vous êtes exprimée dans notre revue, vous traitez dans votre livre de 3 questions : les droits des femmes, la situation des Roms et celle des migrants. Pourquoi ces questions et quels sont les liens que vous voyez entre elles ?

M.-C. V. : Le fil conducteur de ce livre est le regard que nous portons sur l’autre, le différent, celui ou celle qui est victime de discriminations mais néanmoins le semblable, l’égal(e), qu’il s’agisse de la majorité toujours discriminée que sont les femmes, de la principale minorité européenne que sont les Roms, des migrants, les non Européens discriminés sur le territoire de l’UE, pour arriver au regard que l’UE porte sur les autres pays du monde, c’est-à-dire le regard néocolonial de l’Occident sur les pays du Sud, ce dont le Traité transatlantique est la traduction majeure.

Car c’est une autre facette de la crise de la vieille Europe, celle qui se replie sur elle-même dans une vision sécuritaire, dont l’Europe forteresse est un symbole. Cette vieille Europe qui a besoin de boucs émissaires pour faire oublier ses responsabilités dans la crise que nous traversons aujourd’hui, pour masquer qu’elle est devenue partout à travers le monde la championne de l’ultralibéralisme, conditionnant ses aides à des accords de libre-échange au détriment des peuples du Sud.

Les extrêmes font leur miel des silences sur ces questions, y compris celui de trop de gens de gauche. Nous sommes trop sur la défensive. Nous devons dire haut et fort que le traitement qui est fait à certains êtres humains sur le sol de l’Union européenne n’est plus supportable. C’est particulièrement vrai pour les Roms et les migrants. Nous devons dénoncer les mensonges et déconstruire les stéréotypes qui gagnent sans cesse du terrain. En France, les propos de Nicolas Sarkozy sur les Roms ou les Musulmans ont libéré cette parole-là et il ne faut pas s’étonner que le racisme et la xénophobie gagnent du terrain.

Nous devons opposer à ces fantasmes un discours basé sur le réalisme en adéquation avec les soi-disant valeurs de l’Union européenne, qui sont en réalité universelles, au premier rang desquelles se place la dignité humaine.

À l’Europe des marchés, des oligarques, des égoïsmes, de la compétitivité et de la concurrence, nous devons opposer une Europe riche de sa diversité culturelle, basée sur la solidarité entre ses peuples et ses territoires. Une Europe capable de promouvoir une autre répartition des richesses à travers le monde, et de sauvegarder les ressources naturelles au bénéfice des populations locales.

CT : Par rapport à la perception habituelle que nous avons du Parlement européen et de la réalité institutionnelle de l’Union européenne, vous proposez de porter un regard différent : quelles sont selon vous les possibilités d’intervention politique progressiste à partir du Parlement européen ?

M.-C. V. : Contrairement à ce qui se passe dans les Parlements nationaux, en particulier en France, les majorités au Parlement européen sont beaucoup moins figées, moins dichotomiques. Elles varient en fonction des sujets et des grandes thématiques.

Sur les questions économiques, nous n’avons que peu de marges de manœuvre, car il y a le plus souvent consensus entre les grands groupes du Parlement européen, le PPE, les socialistes et les libéraux, auxquels se joignent le plus souvent les Verts européens.

Sur les questions sociales, on retrouve davantage ce que j’appellerais des majorités « de gauche » au sens classique du terme, même si celles-ci sont souvent a minima et que la GUE/NGL se trouve seule à défendre de réelles politiques alternatives.

Mais sur les droits et libertés existe un tout autre contexte : aussi surprenant que cela puisse paraître, nous pouvons mener un certain nombre de combats avec les Libéraux, en plus des Verts et des Socialistes. Et alors cela peut faire une majorité au sein du Parlement sous réserve que le réalisme politique ne conduise pas certains à se ranger derrière la position des États membres.

Le Parlement européen dispose aujourd’hui de pouvoirs plus importants sur l’ensemble de ces questions, des pouvoirs de co-décision, c’est-à-dire à égalité avec le Conseil. C’est tellement vrai que l’on appelle cela la procédure législative ordinaire. Encore faut-il qu’il ait le courage de les exercer et qu’il ne capitule pas devant les États membres.

Il ne faut pas oublier en effet que, dans l’Union européenne actuelle, ce sont plus que jamais les États membres qui gouvernent. En matière économique, ce sont eux qui décident de donner plus de pouvoirs à la Commission européenne pour mettre en œuvre les politiques austéritaires, comme on l’a vu avec le Traité budgétaire, aujourd’hui transposé dans le droit européen avec le Two pack, le Six pack et autre Semestre européen… Et aussi pour tout ce qui concerne l’Europe des droits, laquelle n’existe quasiment pas du fait du refus des États membres de renoncer à leurs compétences nationales sur ces questions. Nous l’avons vu par exemple avec le droit d’asile européen ou les politiques migratoires.

Ainsi, après le drame de Lampedusa, qui a fait plus de 380 morts à quelques centaines de mètres des côtes italiennes, nous avons entendu les États du Sud demander à cor et à cri plus de solidarité entre les États membres. Mais, en réalité, ce qu’ils veulent c’est une solidarité financière pour continuer à traiter (ou plutôt maltraiter) comme ils le veulent les migrants. Cela s’est traduit dans les programmes budgétaires de l’Union au détriment des politiques d’« intégration » des migrants et de réinstallation des demandeurs d’asile.

On peut dire que sur ces sujets, comme en matière économique, le « c’est la faute à Bruxelles » est un peu facile, et sert à dédouaner les États membres de leurs responsabilités, en faisant oublier qu’ils participent via le Conseil à l’adoption des législations européennes.

J’aimerais que l’on inverse les paradigmes et que l’on donne moins de pouvoirs à la Commission en matière économique et plus au contraire pour ce qui concerne le respect de l’État de droit, de la démocratie et des droits de l’Homme (en y intégrant bien évidemment les droits sociaux). Peut-être qu’alors, on pourrait faire revivre un rêve européen.

En résumé, je dirais que j’ai aussi cherché à donner quelques clés pour mieux faire comprendre le fonctionnement des institutions européennes. En effet les premières questions que se posent les citoyens ne sont-elles pas : « À quoi sert le Parlement européen ? », « Un député européen notamment de gauche est-il utile ? ». 

Propos recueillis par Francis Sitel. Publié dans Contretemps n°21.

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