Un complément au débat : des commentaires de Pierre Khalfa à l’article de Cédric Durand

Il y a avec Cédric Durand des points d’accord importants. Cependant son article pose un certain nombre de problèmes que je vais rapidement évoquer1/.

Une critique incomplète de Jacques Sapir

C. Durand critique à juste titre le fétichisme de la nation promu par J. Sapir. On ne peut qu’être d’accord avec lui quand il indique que « l’affranchissement de l’État-nation du carcan néolibéral de l’UE n’apporte donc en tant que tel aucune garantie de politique économique progressiste ». Il faut donc définir quel est le projet qui serait porté au niveau national. C. Durand indique que ce projet ne peut « être tourné vers le compromis productiviste du passé », formule avec laquelle on ne peut qu’être d’accord. Est absente cependant la critique de la politique de dévaluation compétitive prônée par J. Sapir afin de gagner des parts de marché contre les autres pays. Il s’agit d’une orientation par nature non coopérative qui se situe totalement dans la logique de la compétitivité et qui accroîtrait encore la concurrence entre les peuples et les États. De deux choses l’une, soit C. Durand est d’accord avec cette orientation, et on aurait aimé qu’il le dise explicitement. Mais dans ce cas, on ne voit pas comment pourrait se produire « l’extension internationaliste » qu’il évoque. Soit, comme la dévaluation compétitive est la seule justification à une sortie de l’euro – toutes les autres mesures prônées par C. Durand peuvent se prendre sans sortir de l’euro –, il ne peut la critiquer frontalement.

Ne fétichiser ni la nation… ni l’Union européenne

C. Durand nous dit : « Les rudiments du proto-État européen sont ainsi structurellement hostiles aux salariés et rendent quasi impossible l’émergence d’une alternative politique à cette échelle ». D’autre part il affirme que « l’hégémonie au sein de l’État-Nation avant l’Europe fut organisée autour des forces du capital et le reste aujourd’hui ». Que ce soit donc au niveau national ou au niveau européen, les institutions étatiques ou paraétatiques sont configurées pour être « structurellement hostiles aux salariés ». Doit-on alors en déduire que l’émergence d’une alternative politique est de même impossible au niveau national ? Évidemment non, car le problème ne réside pas dans la nature de l’Union européenne, ni dans celle de l’État-nation, mais dans la configuration des luttes de classes et la difficulté à construire un mouvement social européen capable de transformer en profondeur la situation actuelle. C’est d’ailleurs ce qu’explique plus loin C. Durand et que nous développons nous-mêmes dans le livre Que faire de l’Europe ? Que ce soit donc au niveau européen ou au niveau national, il s’agit de construire les rapports de forces permettant les ruptures nécessaires. La question n’est donc pas celle de l’essence de l’Union européenne, pas plus que celle de l’État-nation, mais de savoir comment développer des stratégies efficaces.

Spéculation sur les taux de change ou sur la monnaie ?

Pour montrer qu’une « politique alternative au sein de l’euro » est impossible, C. Durand indique que cette dernière se traduirait par une spéculation, non pas sur la monnaie, mais sur les taux d’intérêt auxquels la France emprunterait sur les marchés financiers. Or, outre que la sortie de l’euro ne protège pas a priori contre une spéculation sur les taux d’intérêt, un des objectifs majeurs d’un gouvernement de gauche devrait justement, pour empêcher cette spéculation, sortir le financement des déficits publics de l’emprise des marchés financiers. Cela passe par une réforme fiscale d’ampleur qui devrait combiner justice fiscale et augmentation des marges de manœuvre de la puissance publique2/ et par le fait de pouvoir financer les éventuels déficits par de la création monétaire, et ce en désobéissant aux traités européens.

Tout ou rien ?

Critiquant J. Sapir sur la Nation, C. Durand reprend l’analyse marxiste traditionnelle sur les différences entre la bourgeoisie et le prolétariat concernant leur montée en puissance respective et les conditions de l’émancipation. Pour C. Durand, « Comme le pose un refrain fort connu, ”nous ne sommes rien, soyons tout” est le problème singulier du salariat ». Il voit bien certes que toute une série d’institutions et de pratiques « ont réussi à préserver partiellement et/ou temporairement des expériences de vie des impératifs de la reproduction du capital », mais pour lui cela ne change rien au fait que l’agir des salariés n’est simplement qu’une puissance d’autodéfense. Or, le système de santé, les retraites par répartition, l’éducation et plus globalement les services publics, les associations de solidarité, les logiciels libres, l’économie sociale et solidaire… toutes ces choses, et pas des moindres, sont en rupture plus ou moins grande avec la logique marchande. Cette rupture transforme de façon plus ou moins importante le « mouvement général et global de l’accumulation du capital » et donc les rapports que le capital entretient avec le salariat. Celui-ci est capable, sous le capitalisme, de construire des éléments de son émancipation, éléments certes fragiles, remis en cause de façon permanente, dépendant des rapports de forces, mais qui n’en subsistent pas moins et peuvent même se développer. Le prolétariat, devenu salariat, n’est pas rien et n’a donc pas à se poser comme problème de savoir comment devenir tout.

Cette logique du tout ou rien est aussi présente quand C. Durand nous interpelle : « Si la gauche radicale est en position de gouverner dans tel ou tel pays, va-t-elle négocier les conditions d’application de son programme avec Barroso, Draghi, Merkel ou leurs successeurs ? ». Retournons la question : C. Durand croit-il vraiment que la gauche radicale pourra appliquer son programme dans un pays contre la terre entière ? Il faudra évidemment porter la division parmi nos adversaires, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur, passer des alliances tactiques, avancer certes hardiment, mais, sous peine de catastrophe, tenir compte des rapports de force, savoir hiérarchiser les objectifs et distinguer ce qui est le plus important à un moment donné pour pouvoir faire des pas en avant. Bref, réfléchir en termes stratégiques est indispensable. 

Pierre Khalfa. Publié dans Contretemps n°21.

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