Un crime crapuleux et son traitement politique

Un crime crapuleux particulièrement noir fait la Une. En soi, la chose est assez banale, même si le niveau de violence atteinte a de quoi faire frémir. Des voyous à la recherche d’argent ont sauvagement agressé, pour le dévaliser, un  jeune couple qu’ils croyaient riche. Au passage, et pour faire bonne mesure, ils ont violé la femme. Mais ce crime crapuleux a une caractéristique, exploitée jusqu’à la nausée par l’ensemble des médias : c’est que si les criminels ont cru que ce jeune couple avait de l’argent, c’est à partir de l’intégration d’un vieux stéréotype antisémite, surgi de la nuit des temps : ces gens-là sont juifs, et les Juifs ont de l’argent.

Il se commet certes hélas un certain nombre de viols par semaine, et plus encore de cambriolages. La combinaison de ces deux crimes est plus rare ; elle ne suffirait pas à faire la Une. Ce qui fait la Une, et suscite des commentaires à juste titre indignés aux plus hauts sommets de l’Etat, c’est le caractère antisémite du crime. Un caractère pourtant second, notons-le bien, ou plus précisément induit. Le point est loin d’être accessoire. L’antisémitisme n’intervient pas dans l’acte lui-même (cette femme n’a pas été violée parce qu’elle était juive) mais en amont : les criminels, informés par les préjugés antisémites, ont cru qu’ils trouveraient de l’argent chez leurs victimes, parce qu’ils pensaient que « les Juifs ont de l’argent ». C’est en tant que riches (supposés) qu’on les a agressés pour les dépouiller. Et le viol n’intervient qu’en complément, comme si l’occasion faisait le larron. En somme, si les auteurs de ces faits abominables n’avaient pas été antisémites, ils auraient choisi d’autres victimes. L’essentiel pour eux était de commettre un cambriolage, et au passage un viol. Ce n’est pas la même chose, sur le plan des réflexes psychologiques et de la signification d’un acte, de s’en prendre à des Juifs en tant que Juifs et parce qu’ils sont juifs, et de s’en prendre à des gens que, parce que l’on a intégré les préjugés antisémites, on croit riches parce qu’ils sont juifs. Dans un cas, c’est l’antisémitisme qui fonderait la violence. Dans l’autre, c’est l’appât du gain. Ne pas voir cette différence, c’est se condamner à ne rien comprendre. Et refuser de la voir suppose que l’on ait refusé de penser un phénomène préoccupant.

L’émergence renouvelée de préjugés antisémites est en effet un symptôme inquiétant d’une société malade. Il serait déraisonnable de se le cacher. Elle se manifeste ici où là, sous des formes diverses, et plonge ses racines à diverses sources. L’intolérable « deux poids deux mesures », qui fait réagir jusqu’au Président de la République et au Premier ministre, qui n’ont jamais un mot pour condamner les actes et violences islamophobes qui font le quotidien de millions de gens dans ce pays est l’une de ces sources. Une autre est le discours d’une institution comme le CRIF, qui propage en permanence l’image de Juifs qui seraient les soutiens naturels de la politique criminelle de l’Etat d’Israël, au risque d’être pris au pied de la lettre, et qu’en résulte pour les Juifs, du fait de cette assimilation frauduleuse entre Juifs et sionistes, des réactions d’hostilité. De là, pour des esprits faibles, à reprendre à leur compte les clichés les plus éculés de la vieille rhétorique antisémite, de la véhiculer, et d’en tirer les conséquences, il n’y a qu’un pas. Et ce pas est franchi. Le crime de Créteil en est une illustration.

Mais la tentation est grande, dans l’émotion suscitée par ce dernier drame, de faire masse de tout et de confondre, dans un même élan, l’ensemble des manifestations du racisme et de l’antisémitisme. Ceux-là même qui se taisent devant la grande masse des manifestations de racisme – voire, comme le premier ministre à propos des Rroms, les suscitent – y vont tout à coup de leurs envolées lyriques. Et de parler de « la haine de l’autre » en termes si généraux qu’ils ne veulent plus rien dire, si ce n’est qu’ils euphémisent la réalité concrète du racisme, et donc le renforcent. Alors, n’hésitons pas à rappeler quelques principes élémentaires : le racisme, dans ses manifestations les plus nombreuses et les plus dures, repose sur un rapport de domination. Il est systémique et engage les structures mêmes de la société, et souvent les politiques publiques. L’antisémitisme d’aujourd’hui ne relève pas de cette catégorie. Et s’il convient de le dénoncer et de le combattre, ce serait une illusion à plus d’un égard dramatique de laisser croire que ce faisant, on lutte contre le racisme en général – dont les manifestations les plus massives et les plus violentes sont celles qui frappent les Rroms, les musulman-e-s et les Noir-e-s. Car sans lutte pour l’égalité réelle, sans lutte contre les politiques de racialisation, non seulement on ne fera pas reculer le racisme, qui n’est pas d’abord une question morale, mais l’antisémitisme lui-même aura encore de beaux jours devant lui.

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Auteur: 
Laurent Lévy