Un enjeu politique : qui définit la notion de travail ?

                      

Le travail est en général confondu avec l’emploi. Qui dit emploi, dit employeur et employé, ce qui trace un rapport d’assujettissement. Essayez de faire le même exercice avec le mot travail…C’est sous l’influence de ceux qui détiennent l’argent et le pouvoir que les différents moments du parcours de vie et de travail de la personne sont dissociés. L’activité hors- emploi comme les activités domestiques, culturelles, citoyennes contribuent à la formation de soi et est réutilisée par les entreprises. Il y a ainsi une unité de l’individu. Il met ce qu’il est dans son travail. Evidemment les capitalistes se gardent bien de reconnaître qu’ils bénéficient de caractéristiques acquises sur du temps qu’ils ne paient pas.

Le mot « compétence » utilisé par le patronat mérite attention. Un entretien d’embauche porte moins sur la technicité que sur des caractéristiques acquises hors emploi et hors formation professionnelle. Si vous n’avez pas le diplôme correspondant, vous n’avez pas l’entretien. Ainsi le « hors- emploi » participe directement à l’efficacité de l’entreprise. Un prof de lettres qui, le dimanche, va au théâtre, il se détend ou il se forme ? Un mécanicien titulaire d’un CAP explique qu’il est devenu chef d’atelier parce que « hors emploi », il anime une équipe sportive. Son expérience d’animation d’un collectif lui a valu cette promotion. A la fin des années 90, des sociologues ont attiré l’attention du PDG d’Air France sur le fait que les équipes des ateliers de mécaniques qui avaient le meilleur rendement étaient celles où se trouvaient des syndicalistes : lorsque plusieurs équipes rencontraient des difficultés, elles appelaient le chef d’atelier. Mais pendant que le chef d’atelier aidait une équipe, les autres attendaient leur tour d’où une baisse de leur rendement. Les équipes incluant des syndicalistes sont celles qui attendaient le moins l’aide du chef d’atelier. Selon les sociologues pas plus que les syndicalistes n’acceptent que la direction leur résiste, ils n’acceptent que le moteur leur résiste ; au final, leur acharnement fait gagner du temps.

Pour Marx (Critique du programme de Gotha), le travail n’est source de richesses que dans la mesure où il cristallise toutes les pratiques sociales de l’individu. C’est plus actuel que jamais. Aujourd’hui l’intellectualisation du travail -même ouvrier- accroît considérablement la part de la subjectivité des individu(e) s et leur capacité d’initiative sont de plus en plus requises par le « management ». Contrairement à ce que l’on nous serine, la modernité veut que le rôle de l’humain grandisse et se complexifie et que ce soit le temps d’emploi qui diminue.

Si ces activités sont aussi essentielles au bien commun que le temps passé en entreprise, ne faut-il pas repenser ce que doit recouvrir la rémunération ?  Nous ne partons pas de rien : il y a déjà des brèches dans le rapport salarial : les congés payés, les heures de délégations syndicales, les congés maternité ne sont ni du travail ni de la formation, c’est la société qui finance sa propre reproduction. Les intermittents du spectacle sont intermittents parce qu’il est reconnu qu’entre deux emplois il est nécessaire qu’ils s’immergent dans d’autres pratiques sociales.

Pourquoi seulement eux ?

Prendre l’initiative d’aborder ainsi le travail, c’est priver de toute justification la précarité, le chômage, les journées de travail trop longues et les bas salaires. C’est commencer à changer le rapport des forces tout de suite.

Pierre Zarka collectif de rédaction du journal en ligne Cerises

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